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Netflix, l’addiction!

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Netflix ! On connaît la fiche d’identité. Entreprise conquérante à l’échelle internationale. Machine financière efficace. Ramifications portées par l’air du temps, qui pousse aux grégarisations consommatrices. Effets considérables déployés sur l’économie du septième art et du paysage télévisuel.On ne va pas s’attarder, dans le cadre de cette chronique, sur ces éléments-là.On va plutôt se demander ce que dit Netflix de nos sociétés actuelles, de notre imaginaire collectif, de nos relations individuelles avec nos congénères et de notre rapport à l’art.  
 
Il suffit de réfléchir, comme paramètre articulant la dissertation, au mode de diffusion choisi par l’entreprise américaine. Chacun le connaît : hors quelques films récents et notables, il s’agit de contourner les pratiques établies de la distribution cinématographique en salles obscures, et de diffuser le matériau filmique par les voies et moyens d’Internet, c’est-à-dire au coeur des foyers privés.
 
À ce point des choses, et pour méditer quelques instants de façon minimalement construite, tentons un zoom intellectuel arrière. Considérons la sphère culturelle dans son intégralité, et supposons-lui deux axes possibles.D’une part un axe vertical, de l’autre un axe horizontal.
 
Puis posons que la culture idéale est verticale. Qu’elle nous permet de lier notre expérience quotidienne aux références des arts, et de rejoindre par le haut ce qui les transcende : nos tremblements face à l’Autre, notre terreur de la mort, notre ignorance de l’éternité. Et posons aussi qu’elle produit des expériences. Quand je regarde une oeuvre de Godard, par exemple, je suis possiblement transformé par son art du montage, qui fortifie mes propres moyens d’agréger les miettes de mon destin.
 
Observons ensuite que la culture, dans son état présent le plus évident, s’étend de préférence à l’horizontale. Qu’elle se manifeste, dans notre usage majoritaire, comme un flux de références artistiques et de cotes séculières défilant sur les circuits de notre agenda personnel et les mémentos publiés dans la presse. Et que la compétence du consommateur culturel s’en trouve façonnée, réclamant de lui qu’il sache déambuler dans les programmes, accomplir un rallye dans les guides spécialisés, s’orienter selon la rumeur mondaine et ne jamais s’arrêter.
La fréquentation par les spectateurs de la salle de cinéma dite traditionnelle participe de la culture verticale, alors que le système élaboré par Netflix provoque massivement l’horizontalisation massive de cette culture.   
On devine où je veux en venir : à l’idée que la fréquentation par les spectateurs de la salle de cinéma dite traditionnelle participe de la culture verticale, alors que le système élaboré par Netflix provoque massivement l’horizontalisation massive de cette culture.
 
Avec la salle de cinéma, par exemple, nous sommes à la fois dans une possibilité de recueillement personnel face à l’oeuvre et dans le côtoiement collectif — alors qu’avec le système Netflix, nous sommes dans le concept du quant-à-soi voire de l’autisme.
 
Avec la salle de cinéma, nous sommes plongés non seulement dans l’obscurité nécessaire à la projection de l’oeuvre, mais aussi dans la ville et dans le monde réel qu’il nous a fallu traverser pour venir la contempler —alors que le système Netflix nous confine à l’évidence entre la cuisine et le salon de notre domicile, ou la chambre à coucher.
 
Avec la salle de cinéma, nous sommes élargis par le grand écran où l’oeuvre défile, alors que le système de Netflix nous réduit aux petits écrans du téléviseur ou de l’ordinateur, ou pire encore à ceux de la tablette ou du téléphone portable.
 
Il résulte de cette dernière circonstance que notre oeil et par conséquent nos perceptions, et donc aussi notre imaginaire, sont en situation de liberté dans le cas du grand écran. Ils peuvent contempler celui-ci de détail en détail, et même le déborder — alors que les petits écrans, ces drôles de meurtrières visuelles, le concentrent au point d’en obséder leur spectateur.
 
D’où le triomphe chez Netflix des séries et des saisons, comme on dit, qui sont un symptôme extraordinaire de l’addiction dépolitisée typique de nos sociétés actuelles dites du Spectacle. Si du cinéma sont nées depuis plus d’un siècle d’innombrables disputes intellectuelles et citoyennes sur la Cité, on guette encore celles dont Netflix serait la matrice et la marraine. Tel est le diagnostic à ce stade.

© Christophe Gallaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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