la couverture du Culture En Jeu N°61

Le numéro 61 est disponible !

Au sommaire :

  • Édito : Une Fête toujours plus grande (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur la fête des Vignerons
  • Les incertitudes du patriotisme à l’ère de la globalisation
  • Le collectif #KeepArcOpen se mobilise
  • La Fondation pour l’écrit au coeur du Salon du Livre
  • La palpitation exponentielle du marché de l’art
  • Pratique du droit d’auteur
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Artistes, Vigies et Lanceurs d’alertes

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« Le métier d’artiste, c’est de faire passer au singulier des émotions plurielles. Nous sommes les haut-parleurs des anonymes. » Guy Bedos

De qui et de quoi parle-t-on ? Du rôle de l’artiste dans la société ? Du rôle qu’on lui prête ou de l’engagement qu’il se donne à lui-même ?

En 1951 André Malraux appelle artiste « celui qui crée des formes » et l’Unesco dans sa recommandation de 1980 considère comme tel « toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui, ainsi, contribue au développement de l’art et de la culture (…) »

On peut ajouter que, par la domestication de son savoir et de sa technique, par son originalité et sa créativité, l’artiste fait de son oeuvre une source d’émotions et de réflexion y insérant souvent une valeur ajoutée qui la dépasse.

Certains artistes s’expriment par besoin de vivre ou de survivre, et d’autres le font par besoin de paraître. Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Rodin, Henri Moore, Olivier Messiaen ou Karlheinz Stockhausen – pour ne citer qu’eux – appartiennent à la première catégorie, celle de ceux qui s’engagent corps et âme dans l’approfondissement et le développement de leur art au-delà des courants académiques officiels.

Dans cette catégorie, d’autres artistes vont encore plus loin. Ils choisissent à un certain moment de leur vie de mettre au grand jour, à travers leurs oeuvres, les déséquilibres de la vie de la Cité en bousculant citoyens et gouvernants afin d’obtenir une meilleure gestion de la res publica, avec plus de justice et moins de guerres. El tres de mayo de 1808 en Madrid peint par Goya en 1814 vient aussitôt à l’esprit. Dénonciation très claire de la férocité avec laquelle Murat, chef des armées de Napoléon en Espagne, fit fusiller tous les prisonniers de l’insurrection du 2 mai. Sa rage contre l’occupant français et, au-delà, contre les guerres en général, le peintre l’a livrée à la postérité à travers les 82 gravures réalisées entre 1808 et 1815 sous le titre de Les Désastres de la guerre. Vient également à l’esprit aussi le Guernica (1937) de Picasso. Comme celui de Goya, ce tableau est une commande à laquelle le peintre répond aussitôt à travers une gigantesque oeuvre cubiste dont le thème dénonce violemment toute guerre à travers l’évocation du bombardement de la ville de Guernica par les aviations allemande et italienne.

Ces deux manifestes picturaux sont le fruit très clair du rôle et du devoir que ces deux créateurs ibériques se donnent comme artistes à l’intérieur de la société. Des artistes engagés que Picasso définit en 1937 dans une formule très parlante :

«Que croyez-vous que soit un artiste ! Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien ou une lyre à tous les étages du coeur s’il est poète, ou même s’il est boxeur, seulement des muscles ? Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux événements du monde, se façonnant de toutes pièces à leur image. Comment serait-il possible de se désintéresser des autres hommes, et en vertu de quelle nonchalance ivoirine, de se détacher d’une vie qu’ils vous apportent si copieusement !

Non la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi. »

Déjà en 1637 Paul Rubens se révolte contre la guerre, en particulier contre celle de trente ans (1618-1648) en exprimant son effroi dans l’allégorie de son célèbre Les Horreurs de la Guerre. Il déclare entre autres concevoir l’art comme « un effort patient pour ne pas donner son consentement à l’ordre du monde.»

We shall overcome

Plus près de nous, des artistes se sont engagés contre la guerre au risque d’être fichés et inquiétés par les autorités de leurs pays. Souvenez-vous du Festival de Woodstock en 1969 : Jimmy Hendrix avec sa guitare revisite violemment l’hymne national américain avec des accents sonores de bombardement – nous sommes en pleine guerre du Vietnam. Et Joan Baez, également présente, chante avec sa voix de soprano We shall overcome (Nous vaincrons) qui est devenu l’hymne du mouvement des droit civils. On la retrouve dans toutes les grandes marches pour les droits civiques, dans les manifestations antiségrégationnistes, dans celles contre la peine de mort. En 1967 elle est arrêtée deux fois et fait un mois de prison, régulièrement en conflit avec la justice officielle. En décembre 1972, la chanteuse part avec une délégation visiter un camp de prisonniers américains au Nord Vietnam pour défendre le respect des droits de l’homme.

La même année, à Paris, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jane Fonda, Simone Signoret, Delphine Seyrig, Samy Frey, César… manifestent eux aussi contre les bombardements américains sur le Nord Vietnam. Écrivains, chanteurs, acteurs, cinéastes, sculpteurs, peintres, se retrouvent tous dans la rue comme citoyens concernés.

Certains cinéastes ont marqué eux aussi fortement leur parcours artistique par des oeuvres engagées contre la guerre ou la corruption ou la misère qu’ils ont traitées de manières diverses. Pour n’en citer que quelques-uns : Jean Renoir avec panache dans La grande illusion (1937) ; Charlie Chaplin avec un humour décoiffant dans Le dictateur (1940) ou dans Les temps modernes (1936) ; Francesco Rosi avec acuité dans Main basse sur la ville (1963) ou dans L’affaire Mattei (1972) ; Stanley Kubrick avec une lucidité et une distance fort britannique dans Les sentiers de la gloire (1957), le Docteur Folamour (1964) ou dans Full metal Jacket (1987) ; Francis Ford Coppola avec une grandiloquence impétueuse dans Apocalypse now (1979) ; Costa-Gavras avec une puissance incisive dans Z (1969), L’Aveu (1970) ou dans Amen (2002), sans oublier le chef d’oeuvre poétique d’Andrei Tarkovski, Andrei Roublev (1969).

Il est important de rappeler que de tout temps il y eut des artistes « lanceurs d’alerte ». La sensibilité de l’artiste, ses intuitions, son sixième sens, son état de visionnaire placent souvent quelques-uns d’entre eux au-dessus de la mêlée. Ils acceptent de ne pas rester enfermés confortablement dans leur tour d’ivoire mais d’en sortir en se plaçant en vigie au sommet de celle-ci afin d’observer la marche du monde. Ils se trouvent alors dans une position exceptionnelle pour signaler les dysfonctions de la société dans laquelle ils vivent. Parfois à leurs risques et périls.

Ce fut le cas de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas père qui, pour permettre à leurs idées de se réaliser, entrent en politique. Mus par narcissisme – voulant asseoir et garantir leur renommée – et aussi par une certaine vision du bien commun, ils défendent la politique de Louis-Napoléon Bonaparte jusqu’au coup d’État du 2 décembre 1851 qu’ils désapprouvent et qui les amène à s’exiler à Bruxelles. Enthousiasmé par l’esprit d’une révolution qui lui semble fidèle aux idées de 1789, Dumas va même en 1860 vendre ses biens pour acheter des armes qu’il livrera en personne à Garibaldi en encourageant ainsi l’expédition des Mille [1].

L’engagement politique du peintre Gustave Courbet suit un peu le même parcours avec encore plus d’engagement. Il déclare le 15 avril 1851 : « Je me suis constamment occupé de la question sociale et des philosophies qui s’y rattachent (…) J’ai lutté contre toutes les formes de gouvernement autoritaire et de droit divin, voulant que l’homme se gouverne lui-même selon ses besoins, à son profit direct et suivant sa conception propre. » Il prend une part active à l’insurrection dite de la Commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871), propose la démolition de la colonne de la place Vendôme « monument de barbarie, symbole de la force brute et de la fausse gloire ». La victoire des Versaillais contre les communards de Paris entraîne l’arrestation de Courbet qui n’est libéré qu’après huit mois de détention. Deux ans plus tard, condamné à payer la reconstruction de la colonne Vendôme, il s‘exile en Suisse par peur d’une nouvelle arrestation.

J’Accuse… !

Qui a lu L’assommoir (1876), Nana (1879) ou Germinal (1885) a découvert dans l’insolence, l’ironie et la touche chirurgicale du journaliste-écrivain Émile Zola une force de description propre aux grands auteurs du XIXème et du XXème siècle. Balzac, Tolstoï ou Steinbeck, tout en ayant vraiment exercé par leurs oeuvres leur rôle de « Vigie » pour la société, ont bénéficié de leur succès sans se mettre personnellement en danger. Eugène Delacroix décrit assez bien cette situation. Alors qu’il est en train de réaliser la Liberté guidant le peuple (1830), tableau combien révolutionnaire par son style et le sujet qu’il traite, le peintre écrit à son frère : « J’ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle. » Zola ne s’arrête pas là. Devant l’injustice il réagit avec violence. Son « J’Accuse », LETTRE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, paru le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L’Aurore, s’attaque aux autorités politiques, militaires et judiciaires de son pays pour avoir acquitté le commandant Esterhazy et condamné à tort pour trahison l’officier juif Alfred Dreyfus. Sanctionné pour son article par un an de réclusion et une forte amende, Zola doit s’exiler en Angleterre pendant onze mois afin d’éviter la prison. Son intervention est devenue un exemple universel de « l’engagement intellectuel pour une cause juste », exemple suivi par les plus grands journalistes-auteurs anglo-saxons.

Ses lignes sur l’engagement des artistes ont fait se rencontrer virtuellement Goya, Picasso et Rubens, Jimmy Hendrix et Joan Baez, Victor Hugo et Alexandre Dumas, Courbet et Zola accompagnés de quelques autres écrivains, acteurs et cinéastes. Elles se terminent avec un hyperactif de la communication et de l’intervention : Bernard- Henri Lévy, une sorte d’artiste qui se définit comme écrivain, philosophe, cinéaste, romancier, essayiste, dramaturge, homme d’affaires, intellectuel et chroniqueur. Pourquoi lui ? Parce qu’il représente un condensé des qualités et des limites de l’artiste engagé. BHL ne cesse d’écrire et de donner son point de vue sur les tendances de la marche du monde. Il combat les fanatismes et les totalitarismes mais dans sa lutte pour le bien il est souvent très manichéiste. Courageux, il parcourt la planète comme journaliste et comme témoin des inégalités et des injustices : l’Amérique centrale, les États-Unis, le Pakistan, l’Irak, l’Ukraine, la Bosnie-Herzégovine, la Lybie, la Tunisie, l’Algérie… Il en rapporte des articles, des essais, des documentaires de dénonciation qui resteront intéressants historiquement malgré une forte dose d’autosatisfaction. Il prend la défense des opprimés qu’il a tendance un peu trop facilement à sanctifier. Il développe et utilise son réseau d’influence – comme Hugo et Dumas – et parvient ainsi à motiver certains choix politiques des présidents Mitterrand et Sarkozy. Tous les moyens sont bons pour communiquer. Mais la multiplication de ses interventions – toutes en urgence – laisse parfois inévitablement à désirer sur la profondeur de ses recherches et de ses réflexions. Dans ses mémoires [2], le journaliste Paul Amar dresse un portrait assez suggestif et complet de BHL : « il m’est arrivé d’être amusé ou irrité, comme d’autres, par le comportement de BHL, par le mélange des genres savamment entretenu. Correspondant de guerre le lundi en Bosnie, regard sombre. Mariage princier à Saint-Paul-de-Vence, le dimanche, regard glamour. Tribune enflammée sur le Darfour, le mardi dans Le Monde, et pages people en bonne compagnie, cheveux au vent, le jeudi dans Paris Match. Tantôt Malraux, tantôt Delon. Et souvent « moi je ». Mais aussi « moi l’Autre ». Il serait malhonnête d’occulter cet engagement, cette main tendue à l’Autre, ce risque physique mis au service de l’Autre. »

Si tous les artistes engagés prenaient à coeur autant de causes que BHL, les générations futures leur pardonneraient volontiers leur narcissisme. L’artiste engagé est en vigie. Il intervient dans les débats contemporains, il explore les grands problèmes humains. Et c’est au politique de les résoudre.


[1] . L’expédition des Mille avait pour objectif de faire tomber la monarchie bourbonienne des Deux-Siciles.
[2] . Blessures, Paul Amar, Edition Tallandier 2014

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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