la couverture du Culture En Jeu N°62

Le numéro 62 est disponible!

Au sommaire:

  • Édito: La Suisse jetée dans la guerre des plateformes (Chantal Tauxe)
  • Dossier: 15 pages sur la guerre des plateformes
  • Netflix, Disney, Apple, Amazon: la guerre des plateformes a commencé (P. Sordet)
  • En 2020, la SSR ripostera en lançant une plateforme nationale (itw de G. Marchand par C. Tauxe)
  • Netflix chamboule l'économie fragile des auteurs (M. Atmani)
  • L'urgence d'une Fondation Suisse des Médias (itw de F. Gonseth par C. Tauxe)
  • Netflix, l'addiction! (C. Gallaz)
  • Une relation durable avec le Verbier Festival (C. Jaquiéry)
  • La Fête des Vignerons répond (I. Falconnier)
  • La Fête des Vignerons et la musique (V. Arlettaz)
  • Quand Fellini rêvait de Picasso (G. Morin)
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Les artistes à la fête ?

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Comment se sont fabriqués artistiquement les spectacles des Fête des Vignerons de Vevey ? Les onze grands spectacles organisés depuis 1797, une fois par génération, montrent une lente évolution dans le respect des artistes. Malgré la nette tendance à l’augmentation de participation, d’engagement, d’ampleur d’une réalisation à l’autre, jusqu’à celle qui sera présentée cet été, les pouvoirs de décision ne se confient ou se délèguent jamais que parcimonieusement.

Du cortège…

Au début du dix-septième siècle existe à Vevey depuis un certain temps une Abbaye de l’agriculture. Nommée plus généralement Confrérie des Vignerons dès le XVIIIe siècle, elle se voue au bon travail de la vigne, que des membres visitent régulièrement, se réservant le droit de faire intervenir les confrères pour remettre en état des vignes mal soignées ou laissées à l’abandon : comme le déclare Bertolt Brecht dans Le Cercle de craie caucasien, la terre appartient d’abord à celui qui la cultive. Elle organise aussi un cortège estival à l’issue duquel les ouvriers sont invités à partager un repas offert par leurs patrons. Primitivement annuelle, cette réjouissance devient biennale puis triennale. Le banquet se tient désormais à ce rythme, dissocié du cortège qui ne se déroule plus que tous les six ans à la fin du XVIIIe siècle. Les défilés sont de plus en plus riches en revanche, agrémentés notamment de personnages mythologiques. En 1778, le cortège compte deux cents participants. En 1791, un des chars présente les quatre saisons ensemble, comme le montre la gravure en boustrophédon éditée pour décrire ce cortège. Cette année-là un dessinateur anonyme croque sur un long rouleau de papier les figures du défilé, l’une derrière l’autre, avec leurs costumes et leurs attributs : ce leporello resté unique sera imité plus tard.

…au spectacle

La transition du défilé à une forme de représentation plus organisée implique une concentration en un même point d’éléments spectaculaires, non seulement visuels, mais aussi textuels et musicaux. En ce lieu, des places assises sont aménagées pour le spectateur. Ce concept est mis au point sur la grande place du Marché de Vevey dès 1797. Élu abbé-président de la Confrérie des Vignerons le 11 juin 1797, le médecin et pharmacien Louis Levade met aussitôt sur pied un cortège qui a lieu moins de deux mois plus tard, le 10 août 1797, jusqu’à la place du Marché, devant une estrade dressée pour des spectateurs. Là, Levade prononce le discours de couronnement de deux vignerons, puis se chantent divers couplets et choeurs mêlés de danses. L’enchaînement des séquences s’organise pour la première fois selon l’ordre saisonnier, présentant d’abord le printemps avec comme figure centrale Palès, déesse qui apparaît pour cette occasion dans la Fête, puis l’été autour de Cérès, la troisième étant l’automne de Bacchus, et la dernière, celle de l’Hiver convoquait la figure biblique de Noé, le premier des vignerons, et s’achevait par la noce villageoise.

En 1797, les textes chantés rassemblés sous l’autorité de Levade passent encore à la censure du bailli bernois (deux pages du livret de 1791 avaient dû être collées rendant ainsi illisible un des textes. Les couleurs portées doivent être surveillées, le bleu -blanc - rouge révolutionnaire étant interdit. La répartition du bleu et blanc pour Palès, du rouge et blanc pour Cérès, qui se retrouve dans plusieurs fêtes ultérieures, pourrait venir de ce temps de proscription des trois couleurs ensemble. Dès l’année suivante, le Pays de Vaud prend son indépendance et se fait accepter en 1803 comme l’un des cantons de la Suisse.

1819 : première du XIXe siècle, seconde de Levade

Après les révolutions, les guerres napoléoniennes et les premières années de disette de la Restauration, des temps meilleurs s’annoncent enfin. Vingt-deux ans plus tard donc, la Fête de l’été 1819 est organisée en six mois, à nouveau par Louis Levade qui est encore abbé-président. Publiés en un petit livret de 24 pages, les textes des chansons apparaissent pour la première fois sous les initiales d’une demi-douzaine d’auteurs différents, dont deux en écrivent plus des trois quarts [1], et la musique arrange des airs connus. Cette année-là est chanté pour la première fois le Ranz des vaches, en patois gruérien, conservé depuis lors comme un moment fort de chaque édition. Le spectacle fut présenté le 5 août avec 600 figurants, devant trois estrades de la Place du Marché offrant 2000 places assises et d’autres debout. Il dura un peu plus que prévu : le cortège et les danses devant les stations en ville furent renvoyés au lendemain 6 août. En guise de leporello, huit gravures dépliantes totalisant trois mètres et demi furent éditées cette année-là à la fin de l’ouvrage Description de la Fête des Vignerons [...] 1819 sans qu’apparaisse le nom du ou des auteurs de la publication, ni du dessinateur.

1833 : on devine des artistes

Décidée fin mars, la fête de l’été 1833 fut donc préparée en quatre mois et demi. Cette année-là encore, les noms des auteurs du livret restent dissimulés derrière des initiales peu transparentes. On sait que la Confrérie confia la conception de la musique à Constantin et Samuel Glady (père et fils) parce qu’ils se soucièrent d’en faire parler. Des costumes restent les reproductions des dessins de Théophile (Christian-Gottlieb) Steinlen, peintre immigré de Stuttgart, marié à Vevey en 1820 et devenu en 1832 bourgeois de la ville où il commençait à enseigner le dessin au collège (plusieurs de ses neuf enfants seront peintres et son petit-fils Théophile-Alexandre le fameux dessinateur des Chats et du cabaret parisien le Chat noir) : il est désigné co-éditeur dans les journaux du grand leporello de 15 m. On peut lui attribuer aussi la vue générale de la fête en aquatinte avec les estrades contenant ensemble 4000 places assises placées devant le grand plateau carré où évoluaient les figurants et sur les deux autres côtés, les estrades peu inclinées pour des spectateurs debout. Le maître à danser David Constantin fit répéter les groupes chargés de danser. Menacée par une mobilisation aux frontières, la Fête rassemble pourtant 780 figurants pour les deux représentations les 8 et 9 août.

1851 : première Fête dans le nouvel État fédéral et progressiste

Auteur de théâtre qui s’est dédié aux grandes figures nationales, Jules Mülhauser est désigné par la Confrérie comme poète officiel. Il rédige douze des vingt textes nouveaux, cinq autres sont signés par François Oyex, enseignant, député radical vaudois autant que poète populaire ; l’épique Albert Richard, le cosmopolite Marc Monnier et le bienveillant John Petit-Senn complètent l’aréopage littéraire. La musique est composée par le seul Franz Grast, de Genève. Les costumes sont dus à Pierre Lacaze, de Vevey. Les estrades de 8000 places sont en trois parties, et l’arène rectangulaire ainsi délimitée est fermée au nord par trois arcs de triomphe servant aux entrées des divinités, dispositif qui sera repris par les quatre fêtes suivantes. Répartis en six troupes – une par saison, plus la troupe d’honneur et celle des Suisses – les 900 figurants évoluent selon les chorégraphies réglées par le maître à danser Benjamin Archinard et donnent trois représentations les 7, matin et après-midi, et le 8 août. La conduite des choeurs et des orchestres est confiée à Ernest Maschek, ancien directeur des concerts helvétiques.

1865 : dans la continuité

En 1865, le délai de réalisation passe à une pleine année. La commission littéraire de la Confrérie commence par faire appel aux poètes de la région et, très vite débordée par le matériel reçu, nomme à nouveau Jules Mulhauser. Le plan des sujets et de leur succession ressemble donc à celui de la fête précédente, mais à l’exception des emprunts traditionnels, tous les textes sont nouveaux. Semblablement, désignés pour la seconde fois, le musicien Franz Grast, le costumier Pierre Lacaze et le répétiteur Benjamin Archinard réalisent à nouveau partitions, costumes et chorégraphies originaux. Disposés en U et dus à Louis Tavernay, les gradins contiennent 10 500 places entourant un vaste quadrilatère s’ouvrant au nord sur trois portiques dessinés par Ernest Burnat. Cette Fête voit se développer les allusions confédérales, notamment à travers le dernier groupe des vingt-et-un couples des Amis de la noce représentant chacun l’un des cantons suisses entourant les mariés, Vaudois. Les 1200 figurants donnent trois représentations dont la musique est dirigée par Henri Plumhof, allemand installé à Vevey dix ans plus tôt et rapidement adopté pour son activité incessante en faveur des fanfares et choeurs régionaux. Le leporello de près de cinq mètres dessiné par Heinrich Jenny, édité à Vevey, lithographié à Soleure, donne un aperçu des groupes virevoltant, dans le goût des descriptions de festspiele alémaniques. Plus compliquée à obtenir, la nouvelle invention qu’est la photographie semble encore réservée à une petite élite, mais les deux douzaines de grandes photos réalisées par Francis de Jongh – d’origine néerlandaise et installé l’année précédente à Vevey – conservent désormais dans toutes leurs gaucheries les attitudes corporelles.

1889 : musique prépondérante

La nouvelle fête est décidée en Assemblée générale le 5 février 1888 et au cours du printemps, la Confrérie fait appel à Hugo de Senger, l’excellent animateur musical, enseignant et compositeur allemand établi depuis vingt ans à Genève, maître de Gustave Doret comme d’Émile Jaques- Dalcroze. Il accepte la commande et jette ses dernières forces dans la conception de cette partition. Il s’éteindra dix-huit mois plus tard, à 56 ans. Pour le livret, il est à nouveau fait appel à plusieurs plumes, sans qu’un rédacteur officiel n’apparaisse. Le responsable dut pourtant être Alexandre Egli, qui enseignait le français au Collège de Vevey et publia plusieurs ouvrages : il signe six des vingt nouveaux textes, dont l’introduction et l’Hymne final. Parmi les autres auteurs, apparaissent le satiriste vaudois Jules Besançon (Mémoires de l’instituteur Grimpion), Victor Buvelot, Antoine Carteret, Isabelle Kaiser, John Kaufmann. Enseignant alors le dessin à Vevey, le peintre Paul Vallouy imagine des costumes dans un goût quelque peu opératique, avec des Égyptiens, semblant tout droit sortis de Aïda, pour l’orchestre de Palès par exemple. La Confrérie fait à nouveau appel au décorateur Ernest Burnat, au directeur des ballets Benjamin Archinard et à Henri Plumhof pour diriger l’orchestre. Les architectes veveysans Victor Chaudet et Henri Schobinger [2] sont chargés des estrades en U qui contiennent 12 000 places, devant lesquelles les 1379 figurants donnent cinq représentations du 5 au 9 août. Le leporello de six mètres est dessiné par le peintre Ernest Vulliemin (à partir des dessins de Vallouy) et imprimé en sept couleurs à Paris, en chromotypographie. La photographie développe de nouvelles techniques et commence à devenir rapide [3].

1905 : la première fête avec un seul auteur

Décidée le 16 mai 1903, la fête de l’été 1905 bénéficie de deux ans de préparation. Né à Aigle, d’une famille originaire de Vevey, Gustave Doret est célèbre comme chef d’orchestre à Paris et compositeur : il est désigné pour écrire la musique de la nouvelle Fête. Pour le texte, on songe à un jeune auteur dramatique, de sept ans son cadet, qui fait parler de lui comme auteur de théâtre depuis deux ans à peine : René Morax. Alors que les Fêtes précédentes se déroulaient du printemps à l’hiver, le jeune dramaturge juge de mauvaise économie théâtrale et scéniquement défavorable de terminer par la morte saison hivernale. L’Hiver devient donc sa première saison, toute d’attente, avant le resurgissement du printemps, le rayonnement de l’été et le triomphe des récoltes de l’automne, temps de l’accomplissement de l’année vigneronne. Il en écrit seul le texte, en Poète de la fête.

Le rapport de force artistique entre l’aîné et le cadet se trouve aussi notablement établi en faveur du second par la nomination de son frère, Jean Morax, comme costumier (très précis et naturaliste) et décorateur, imaginant colonnades et frontons romains pour les trois entrées des troupes, au Nord des estrades de 12 500 places. Et si Doret prend aussi part à l’exécution du projet en assurant la direction musicale, René Morax n’est pas en reste, puisqu’il se charge de la première « mise en scène », au sens de mise au point des déplacements d’ensemble : il a d’ailleurs publié ses plans comme un travail particulier de conception et de création. Six représentations ont lieu du 4 au 11 août 1905, et trois cortèges à travers la ville, impliquant les 1800 figurants. Les images photographiques de la Fête commencent à être largement diffusées par la carte postale, que publient divers éditeurs.

1927 : ultime nostalgie ?

Vers le milieu de ces années 20, la Confrérie fait une seconde fois appel à Gustave Doret pour la musique – cette fois organisatrice du spectacle – et s’adresse pour le livret au romancier et poète Pierre Girard. Les costumes, attributs et chars sont dessinés par Ernest Biéler, qui conçoit aussi le leporello de près de 7 mètres, comme le décor représentant une muraille de ville médiévale, avec les trois portes d’entrées habituelles. La mise en scène fut conduite par Édouard Vierne, directeur du Théâtre de Lausanne, mais, à la suite d’une cabale conduisant à son remplacement à Lausanne par Jacques Béranger, il fut aussi évincé à Vevey et remplacé deux semaines avant la première par Arsène Durec, metteur en scène français qui reprit et conduisit à son terme le travail engagé. Les 2 000 figurants évoluaient dans une arène arrondie en fer à cheval contenant 14 000 places : aux six représentations annoncées du 1er au 9 août 1927, il fallut ajouter une supplémentaire le 10 août et il y eut aussi trois cortèges à travers ville.

1955 : l’Olympe parisienne descend sur Vevey

Après l’utile mise sur pied en 1944 d’une « Commission préparatoire pour études préliminaires en vue de l’organisation d’une prochaine fête », la Confrérie choisit en 1947 deux artistes veveysans pour porter cette création annoncée pour l’été 1955 : l’auteur Géo-H. Blanc – directeur des programmes de création à Radio- Lausanne, grand soutien des auteurs dramatiques romands – et le compositeur veveysan Carlo Hemmerling. Le premier réussit à trouver un verbe actif d’homme de théâtre qui suscite le mouvement et la musique d’Hemmerling, sans rompre avec le folklore, use abondamment des brillances des cuivres. Dans la quête de prestige international, le Comité de la Confrérie fait en revanche appel à l’Orchestre de la Garde républicaine, venu de Paris, comme Henri-Raymond Fost pour les costumes et des solistes du ballet de l’Opéra de Paris pour le Froid et la Bacchanale, chorégraphiés par Nicolas Zwereff. Désigné en 1951, le metteur en scène romand Jo Baeriswyl démissionna à la fin de 1953 et, finalement 18 mois avant la première, il fut fait appel au metteur en scène zurichois Oskar Eberle (francisé à Vevey en « Oscar Éberlé »). Les arènes de 1955, contenant 16 000 places, présentaient un dispositif ovale entièrement clos. Les 3857 figurants évoluèrent en partie sur un escalier scénique occupant le côté Sud, qui menait à un portique réservé aux divinités, et surtout dans les arènes principalement réservées à la représentation des travaux des humains. La fête eut lieu du 1er au 14 août 1955, pour onze représentations et trois cortèges auxquels refusèrent de participer les danseurs professionnels, jugeant cela au-dessous de leur statut.

1977 : la Fête des quatre Vaudois

L’auteur désigné comme Poète de la Fête de 1977 fut Henri Debluë, fondateur de la revue Rencontre, auteur dramatique et formateur. Il reprit l’ordre traditionnel débutant au printemps, dota l’hiver d’une grande force festive, et ajouta une cinquième saison au finale, celle du Renouveau, inscrivant le carré du cycle primitif et païen des saisons dans le pentacle humaniste et chrétien. La musique moderne et riche de Jean Balissat fut aussi une construction de haute volée. Pour les costumes, Jean Monod donna libre cours à son goût pour les argentés et les couleurs fauves, imaginant un Soleil « logo » inégalé et pour la scénographie, des arènes de 15 776 places ouvertes vers le Sud, le lac, l’extérieur du pays.

Après des années de sollicitations auprès de metteurs en scène prestigieux, le choix en fut reporté au-delà de toute raison parce qu’un influent divisionnaire s’était fait un point d’honneur de ne pas nommer celui que tout désignait pour cette tâche, mais qui était objecteur de conscience et gauchiste reconnu : Charles Apothéloz. Désigné douze mois avant la première représentation, Apothéloz se surmena, subit une première attaque cardiaque, mais parvint à concevoir et organiser les mouvements scéniques et les répétitions de 4250 figurants pour quatorze représentations du 30 juillet au 14 août, et trois cortèges les dimanches.

1999 : première fête à imposer le primat du metteur en scène

Pressenti, François Rochaix proposa au Conseil de la Confrérie un concept séduisant et obtint la direction du projet, dès 1991. Après avoir songé à faire appel à plusieurs auteurs, seul François Debluë écrivit le livret, mais il y eut plusieurs compositeurs. Jean-François Bovard conçut la musique de la cérémonie matinale unique du couronnement des vignerons, et pour le spectacle, Michet Hostettler et Jost Meier se répartirent les saisons. Le décorateur était un collaborateur de longue date de Rochaix, Jean-Claude Maret, qui imagina un dispositif de deux gradins de 8000 places bifrontal, entre lesquels s’écoulait le spectacle. Pour les costumes, Rochaix fit appel à Cathy Zuber, avec laquelle il avait déjà travaillé aux États-Unis. Quant au personnage central d’Arlevin, il fut tenu par le comédien Laurent Sandoz, autre collaborateur fidèle de Rochaix, et il fit beaucoup pour répandre sa bonne humeur dans la Ville en fête, du 29 juillet au 15 août 1999. Le spectacle du 11 août inclut une éclipse de soleil.

Révision de l’histoire

Il est des milieux où la nouveauté n’est jamais facilement acceptée. Lorsque une nouvelle norme se met en place, on tend à la présenter comme ancienne. Ce qui « est » doit toujours « avoir été » : il n’y a pas alors de tentation de remettre en question l’ordre établi ou d’imaginer que le pouvoir en place pourrait être modifié. Ainsi dès 1999, une nouvelle histoire de la Fête des Vignerons de Vevey est diffusée qui met en avant la suprématie des metteurs en scène sur le spectacle, et ceci dès son origine. Lorsque l’appellation manque à l’organigramme, c’est le maître de ballet qui se retrouve en tête des artistes concepteurs de la Fête, bien que son rôle n’ait guère pu consister qu’à apprendre aux participants quelques pas de danse.

Le plus amusant est que le décorateur de la Fête de 1865, Ernest Burnat, est présenté dans le livret officiel de la Fête suivante, celle de 1889, comme « directeur de la mise en scène », en cinquième place entre le directeur des costumes et celui des estrades. Son titre ronflant lui vaut le premier rang, dans cette nouvelle histoire, au-dessus même du compositeur Hugo de Senger. Or Burnat n’a pas changé de fonction d’une fête à l’autre, c’est le titre de sa fonction de décorateur qui a été adapté aux goûts du temps : on lui doit en 1889 le beau vert de la piste de danses carrée en bois et les trois entrées des saisons, ouvragées à la façon des festivités foraines. En réalité, le sens actuel de l’expression « metteur en scène » comme organisateur du spectacle auquel tous les autres corps de métier impliqués dans la réalisation reconnaissent le droit ultime de décision vient à peine d’être théorisé [4] en France, et l’acceptation de ce nouveau poste ne s’est généralisé que durant l’entre-deux-guerres avec l’arrivée du théâtre d’art.

2019 : encore plus ?

Désigné metteur en scène responsable du spectacle dès 2012, Daniele Finzi Pasca a lui réparti la conception du texte entre deux auteurs Stéphane Blok et Blaise Hofmann, et ajouté pour la musique deux compositeurs, Jérôme Berney et Valentin Villard, aux côtés de sa collaboratrice habituelle Maria Bonzanigo. Il travaille aussi depuis longtemps avec notamment Giovanna Buzzi pour les costumes et Hugo Gargulio pour la scénographie. On sait aussi déjà que cette Fête de 2019 aura nécessité des travaux de consolidation inédits pour déployer les arènes de 20 000 places prévues pour vingt représentations du 18 juillet au 11 août.

Georges Renard, professeur en faculté des Lettres à Lausanne rappelle dans sa contribution à la brochure officielle de 1889 l’inflation des investissements consentis pour les différentes Fêtes : 3227 francs en 1797 ; 16 254 en 1819 ; 27 007 en 1833 ; 64 850 en 1851 ; 144 460 en 1865 et plus de 200 000 en 1889, et ceci alors que les participants financent déjà tous leur costume. Ces chiffres amusent lorsqu’on pense à ceux du XXe siècle, en expansion continue, jusqu’aux faramineux 100 millions budgetés pour la Fête de 2019. L’histoire étonnante des éditions successives de ce spectacle, qui ont toutes jusqu’ici cherché à voir toujours plus grand que la précédente, pose en somme une question bien actuelle : peut-on croître à l’infini dans un monde fini ?

[1] . Hymnes et couplets de la Fête d’Agriculture, célébrée par la Société des Vignerons à Vevey le 5 août 1819, chez Lacombe et Cie (BCU/R)

[2] . Voir Histoire du Théâtre de Vevey 1868-2018, ou le site www.editions-mlm.ch

[3] . Voir Pascale Bonnard Yersin et Roland Cosandey, L’Escopette de M. F. Boissonnas à la Fête des Vignerons Vevey - 1889, Vevey/Genève, Musée suisse de l’appareil photographique/Slatkine, 1999.

[4] . Louis Becq de Fouquières, L’Art de la mise en scène. Essai d’esthétique théâtrale, Paris, G. Charpentier, 1884.

© Joël Aguet. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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