la couverture du Culture En Jeu N°63

Le numéro 63 est disponible!

Au sommaire:

  • Édito: Le théorème romand: être sans exister (F. Gonseth)
  • Dossier: Une culture de taille romande?
  • Quand les cantons romands collaborent pour le bien de leur culture (C. Salvadé)
  • Au-delà des territoires (C.Gallaz)
  • La culture romande existe, la FRAS l’a rencontrée (Itw de T. Luisier par C. Jaquiéry)
  • Les salaires de l’art (A. Lanz)
  • L’intégration romande la plus avancée: le cinéma (Itw de G. Ruey par F. Gonseth)
  • Les artistes romands sont-ils perdants? (J. Aguet)
  • Dossier: La Confédération dans la guerre des plateformes
  • La Confédération affronte Netflix & co (F. Gonseth)
  • L’argent de la 5G compensera certains de ses dégâts culturels (Itw de G. Savary par F. Gonseth)
  • Vademecum pour les années à venir (C. Tauxe)
  • Le paradoxe de l’égalité des chances à l’école (C. Jaquiéry)
  • La LoRo soutient… (F. Gonseth)
s’abonner

Retour à la liste des articles


La Fête des Vignerons et la musique

imprimer imprimer

Entre nouveaux langages et art populaire, les compositeurs doivent à chaque édition renouveler l’équation. éclairage.

Sans doute est-il inévitable qu’une tradition vieille de deux cents ans ait connu différentes phases historiques, difficilement réconciliables dans leurs esthétiques ; la chose est d’autant plus incontournable si ladite tradition ne produit qu’un spectacle par génération : la mémoire populaire aura difficilement la possibilité, dans ces conditions, de voir une logique, une filiation, entre des réalisations dont les auteurs respectifs se sont à peine connus. Cette discontinuité, inhérente au profil de la manifestation, ne doit toutefois pas cacher une réalité plus profonde, qui s’inscrit dans le temps long, et constitue un des principaux défis actuels : depuis plus d’un siècle, les compositeurs classiques ont développé de nouveaux langages qui, pour la plupart, tendent à s’éloigner de l’art populaire. Pour une manifestation destinée aux foules, l’équation, à chaque édition, devenait plus insoluble. Selon toute apparence, la Fête de 2019 devrait constituer l’aboutissement de cette prise de distance progressive, et tourner le dos à sa propre histoire. 
Le poids du folklore 
Née sur les bords du Léman des célébrations de confréries d’artisans, la Fête des Vignerons a vu son audience croître malgré la discontinuité de son histoire, jusqu’à être admise en 2016 sur la prestigieuse liste du Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. En matière musicale, les cinq éditions du XXe siècle (1905, 1927, 1955, 1977 et 1999) avaient démontré la volonté des organisateurs de trouver un point de rencontre entre art savant et folklorique ; démarche délicate, toujours plus périlleuse même, à mesure que les compositeurs classiques du XXe siècle s’engouffraient, de plus en plus nombreux, dans la voie d’une modernité sans concessions. Le fossé entre créateurs avant-gardistes et grand public s’étant creusé, une décision, tôt ou tard, devait être prise. Il est assez probable que l’édition de 2019 marque ce point de basculement : ainsi la conception du spectacle de cet été a-telle été confiée au Tessinois Daniele Finzi Pasca (*1964), ordonnateur notamment des cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques de Turin (2006) et de Sotchi (2014). À ses côtés, la compositrice en chef, Maria Bonzanigo (*1966), également tessinoise, a signé plusieurs partitions pour leur compagnie commune, ainsi que pour le célèbre Cirque du Soleil – musiques dont l’émotion n’est certes point absente, mais qui penchent plus qu’occasionnellement du côté de la variété. Dès lors, quelle sera la teneur du spectacle veveysan de cet été ? Deux autres compositeurs travaillent sous la coordination de l’artiste tessinoise : le Valdo-Québécois Jérôme Berney (*1971) devrait apporter une touche « jazzy » donnant aux festivités un air plus punchy, tandis que le Lausannois Valentin Villard (*1985), un des meilleurs espoirs parmi les compositeurs classiques romands, aura pour sa part la responsabilité plutôt lourde de tisser le lien avec des prédécesseurs qui ont pour noms Jean Balissat, Carlo Hemmerling ou Gustave Doret. 

Parlons un peu, justement, de Gustave Doret : né à Aigle en 1866, il est sans doute le compositeur ayant réussi la meilleure adéquation entre folklore et art savant : compositeur des fêtes de 1905 et de 1927, ce chef réputé, dont l’heure de gloire avait été la création mondiale (en 1894) du chef-d’oeuvre de Debussy Le prélude à l’après-midi d’un faune, fut un personnage incontournable de la scène musicale romande. Les mélodies populaires abondent dans ses deux partitions, qui savent néanmoins aussi se parer de couleurs instrumentales raffinées, représentatives de l’art d’un Massenet ou d’un Saint-Saëns – gloires de la musique française de l’époque, certes moins progressistes qu’un Debussy ou un Ravel, mais néanmoins situés à la pointe de l’art savant. Entre musiciens populaires et lauréats du Prix de Rome, un terrain d’entente était encore possible. Cinquante ans plus tard, les compositeurs classiques de référence, de plus en plus convertis aux recherches sonores d’un Varèse ou d’un Ligeti, se sont considérablement éloignés des repères du grand public ; Carlo Hemmerling (1955) et Jean Balissat (1977) sauront néanmoins trouver un équilibre intéressant, puisant parfois dans l’esthétique d’un Carl Orff ou d’un Béla Bartók. 
Auditoire dérouté 
Quant à l’édition de 1999, elle représente sans doute le point culminant de l’évolution : la partition, peut-être l’une des plus riches de toute l’histoire de la Fête, est signée par trois musiciens : Jean-François Bovard, Michel Hostettler et Jost Meier ; et bien qu’elle soit très souvent remarquable par son coloris orchestral, elle sera fraîchement reçue par le public, effarouché par des dissonances dont il n’a pas l’habitude – alors même que celles-ci sont très en-deçà de la véritable avant-garde contemporaine. Deux moments emblématiques pourront ici être distingués : ainsi, le fameux ranz des vaches, passage obligé de la cérémonie depuis des décennies, avait-il été arrangé en 1999 d’une manière qui respectait certes la mélodie traditionnelle, mais qui installait un climat harmonique mouvant, déroutant l’auditoire au point d’empêcher certains auditeurs d’y mêler leurs voix. Vers la fin du spectacle d’autre part, un groupe folklorique roumain était invité à danser sur une sorte de bacchanale, superbement écrite par Jost Meier dans un rythme irrégulier entièrement instable, complètement opposé aux habitudes des danseurs populaires ; ces derniers éludèrent la difficulté en évoluant sur leur propre rythme (à sept temps !), ignorant totalement celui de l’orchestre – la chose est en soi presque impossible, mais peut-être s’étaient-ils mis des bouchons dans les oreilles ? 

La question du rapport à la musique classique contemporaine étant ainsi à peu près tranchée, reste à savoir quelle sera la part faite à la tradition romande : au-delà de quelques mélodies incontournables, le spectateur de 2019 aura-t-il le sentiment de goûter à l’expression d’un terroir ? Ou aura-t-il l’impression d’assister à une superproduction d’esprit international, qui aurait pu faire bonne figure à Buenos Aires, à Cape Town ou à San Francisco ? Réponse sur la Place du Marché le jeudi 18 juillet ! 


© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


Nos partenaires