la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Humanité : La culture est le rêve de la démocratie, sa diversité sa richesse première

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Le désarroi qui a accompagné la chute de l’empire soviétique, exploitée par les milieux conservateurs comme un échec global des idées sociales, a favorisé l’émergence puis la prépondérance sans partage durant deux décennies d’un ultralibéralisme inspiré des théories de Milton Friedmann [1]). Selon lui, une « main invisible » bienveillante orienterait automatiquement le marché libéré de toute entrave vers le Bien de l’humanité. Ce fatalisme mâtiné de fondamentalisme protestant (mythe de la prédestination) soigneusement orchestré a servi de légitimation à la domination des États-Unis, imposant leurs produits et leurs valeurs dans une société mondialisée. Aujourd’hui, l’impasse dans laquelle nous a conduit cette pensée unique est devenue une évidence. Reste à savoir comment en sortir.

Ce qui est en train de se passer est assez contradictoire. D’un côté tout semble continuer comme avant ; la crise « économique » n’aurait été qu’un fâcheux épisode. Cependant, sans vouloir la surévaluer, l’adoption en octobre 2005 par l’assemblée générale de l’UNESCO de la Convention UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, puis sa ratification par plus d’une centaine d’États à ce jour, témoigne d’un basculement du rapport de forces mondial, d’un sursaut des nations pour sauver leur droit à gérer par eux-mêmes leurs biens culturels et les soustraire à la loi absolue du marché. Soyons réalistes : ce n’est pas une convention au faible pouvoir juridique qui va changer les choses. Rien ne se fera sans les efforts conjugués de forces sociales comme celles qui ont marqué la rupture de 1848 avec l’ancien régime et l’émergence de la démocratie.

La démocratie repose sur un volontarisme collectif, une croyance partagée en la possibilité de prendre en main son destin, et non sur un fatalisme.

C’est par une inversion des priorités en faveur de la culture porteuse d’identités, de valeurs, de sens et de rêve que nos sociétés sortiront de la crise actuelle, en renouant avec la vision humaniste qui a animé l’extraordinaire essor des années 1960 – 80.

La sortie de crise se fera par la culture ou elle ne se fera pas

Réduite aux arts dominés par l’audimat qui les régente, la culture est encore perçue par l’écrasante majorité des élites politiques économiques et les médias comme un produit de luxe ou au mieux une valeur sociale ajoutée lorsque la conjoncture le permet. Donc l’essentiel des mesures anti-crises prises actuellement vont dans le sens d’une péjoration de tout ce qui peut procurer un mieux-être des populations par les collectivités publiques et en particulier les encouragements à la culture et à son accès. Cette doxa des élites, prisonnière d’une fatalité de l’économie régie par la « main invisible », n’envisage pas un seul instant que la crise de l’économie est avant tout culturelle, provoquée en particulier par la destruction d’un savoir économique (les mesures anticycliques et autres modes de régulation). Les souffrances infligées aux peuples par des élites incompétentes, dans le meilleur des cas, qui prétendent gérer l’économie ne serviront à rien. C’est au contraire une réactivation des mesures d’incitations à la culture au sens large, un redéploiement de l’instruction publique et de la démocratisation des études visant à diminuer les inégalités face au savoir, un encouragement de tous les efforts de la société civile et de ses associations qui créera une dynamique de sortie de crise ré-impliquant toute la population et fera redémarrer l’économie.

En fait, la culture n’est pas réductible aux œuvres artistiques : c’est l’ensemble du complexe de valeurs, de connaissances (la science en particulier), d’activités qui contribuent à donner du sens et de l’identité qui constitue le substrat dans lequel baigne une démocratie comme la nôtre. « La nature de l’homme c’est sa culture » affirment les experts qui ont planché durant un an sur l’éducation à la culture dans le cadre de la réflexion d’une quarantaine d’experts de tous les domaines engagée par la Coalition suisse pour la diversité culturelle pour que la Convention UNESCO entrée en vigueur en Suisse le 16 octobre 2008 ne reste pas qu’un slogan. Pour faire avancer le débat, nous reproduisons à la page suivante les « cinq thèses » fondant une approche humaniste de la culture qu’ils ont émises.


5 thèses sur la culture & l’éducabilité de l’homme

1. La culture est porteuse d’identité et de sens et ne peut être réduite à sa seule valeur marchande

La culture est ce par quoi l’homme s’identifie, par quoi sa vie prend un sens collectivement et individu­ellement. Soumettre les activités et productions culturelles à l’arbitrage des seules lois du marché pour en déterminer la validité, c’est aliéner la liberté humaine. Ce que la Convention UNESCO rappelle clairement dans son préambule : « […] les activités, biens et services culturels ont une double nature, économique et culturelle, parce qu’ils sont porteurs d’identités, de valeurs et de sens et […] ils ne doivent donc pas être traités comme ayant exclusivement une valeur commerciale. »

2. Il n’y a pas de culture sans échange

Tous les avis existent dans la société. Certes, mais l’envie d’assassiner son voisin en est-elle plus légitime pour autant ? La tolérance et une défense vigoureuse de la diversité culturelle doivent reposer sur des valeurs communes d’ouverture à l’autre. La défense de la diversité culturelle ne saurait en aucun cas légitimer des violations des droits de l’homme. Il y a des cultures porteuses de violence et de haine de l’autre ou de mutilation de l’humain. L’excision, par exemple, n’est pas une variété culturelle acceptable mais une coutume barbare, un crime, comme l’a été l’Inquisition. La condition même de l’épanouissement de la plus grande diversité culturelle, c’est une démarcation très claire et intransigeante par rapport à des cultures de haine et d’exclusion comme la xénophobie et ses variantes communautaristes, les revendications identitaires reposant sur le déni de l’autre.

3. L’humanité de l’homme passe par son éducation

Il en découle que l’homme est non seulement éducable, mais que cette éducabilité constitue son essence même, son humanité. « Il n’y pas de compréhension de la diversité humaine (culturelle et biologique) sans éducation » (Ninian van Blyenburgh). Interrogé sur l’idée de patrie chez l’enfant et ses relations avec l’étranger, Jean Piaget remarquait : « Une attitude de réciprocité doit nécessairement être construite au moyen d’une éducation consciente. Il s’agit là du seul moyen d’arriver à une représentation acceptable de la diversité culturelle de l’Homme. L’égocentrisme initial peut alors faire place à une attitude de réciprocité intellectuelle et morale « instrument par excellence de la compréhension sociale et internationale ». Sinon l’impact des préjugés est plus grand et l’on aboutit à cette sorte d’esprit tribal dont les valeurs reposent sur la dévaluation des autres groupes sociaux. » (Jean Piaget, 1951, Le développement, chez l’enfant, de l’idée de la patrie et des relations avec l’étranger). Livré à lui-même, sans éducation, l’homme est dépourvu d’humanité.

4. La nature de l’homme c’est sa culture

Les approches anthropologiques récentes ont largement contribué à démystifier les thèses raciales qui partaient d’une nature biologique de l’homme pour en déduire des hiérarchies ou l’approche rousseauiste – « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt » – fondant un pessimisme social. La nature de l’homme, c’est sa culture ; c’est par elle qu’il est relié aux autres, c’est par elle qu’il acquiert une humanité, une identité et que sa vie prend un sens. Par elle, il a une mémoire, une histoire. Il ne s’agit pas de nier les déterminations biologiques et instinctives de l’homme, mais de mettre l’accent sur la spécificité humaine de pouvoir construire socialement et transmettre une culture à commencer par le langage qui lui a donné accès au monde symbolique. Au sens anthropologique, la culture concerne tout ce qui est acquis et non inné. […] L’impasse du rousseauisme c’est de postuler une nature humaine avec un contenu préexistant qui serait corrompu par la vie en société. En réalité, l’individu purement instinctif vivant seul serait idiot, sans langage, sans pensée. Il ne serait pas humain. La culture se construit en société ; elle évolue avec les hommes qui la sécrètent. L’homme prend conscience de son histoire par la culture.

5. L’invention de l’écriture est le moteur des civilisations, la généralisation de l’alphabéti­sation a permis la démocratie

L’écriture n’est pas n’importe quelle connaissance. C’est par elle que les civilisations ont connu un essor incomparable. Avec elle est apparue la possibilité de constituer des grands ensembles sociaux, de transmettre avec une efficacité nouvelle le savoir, la culture, de fixer la Loi, de capitaliser l’expérience humaine. Depuis l’Antiquité, l’alphabétisation progresse avec des hauts et des bas, des balbutiements et des éclipses pour gagner inexorablement le monde entier depuis le XVIe siècle. Selon l’anthropologue Emmanuel Todd (Après la démocratie, Gallimard 2008), « Nous devons admettre que l’accès général à la lecture, à l’écriture et à l’arithmétique de base, puis le décollage des éducations secondaires et supérieures constituent ensemble l’un des axes essentiels de l’Histoire. » « La faculté de lire et d’écrire est plus qu’une compétence, elle suppose une transformation de l’homme […] une transformation en profondeur de l’activité mentale. […] L’alphabétisation, c’est évident, mène à la démocratie, au moins à long terme. Nous devons comprendre comment. Et nous demander si l’entrée en stagnation éducative [dès les années 1990] est responsable de l’ébranlement actuel des valeurs et des pratiques démocratiques. »


[1] Milton Friedman (1912 – 2006), l’un des économistes les plus influents du XXe siècle, a été un ardent promoteur du « néolibéralisme ». La réduction de l’économie de marché est, selon lui, le seul moyen d’atteindre la liberté politique et économique. Son plaidoyer résolu en faveur d’une défiscalisation, de privatisations et d’une dérèglementation a séduit, dans les années 1980, d’abord les milieux conservateurs américains. Ces mesures furent alors mises en pratique par de nombreux gouvernements, notamment ceux de Ronald Reagan, de Margaret Thatcheret, d’Augusto Pinochet. Le Chili a servi de banc d’essai pour les idéologues rassemblés autour de Milton Friedman ; la CIA et les puissantes multinationales américaines qui y étaient implantées ont joué un rôle déterminent dans le renversement du gouvernement de Salvador Allende, les assassinats et la répression massive qui l’ont accompagné.

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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