la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Cinéma : Too little to fail

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Clop-clop. Le bruit des sabots ferrés sur le sol de la rue principale de Botiza, Maramures, Roumanie. Les paysans y travaillent à l’ancienne, sans machines. Sans aide ni de leur gouvernement ni de l’Union européenne. Et même sans label bio. Je filme une année de leur vie, et on me reproche parfois de tomber dans la nostalgie. Je réponds volontiers que c’est terriblement moderne. Nos villes réintroduisent l’usage du cheval et même les faucheurs font leur réapparition dans les espaces verts de Lausanne.

Il en va de même avec les niches cinématographiques. Juste avant de disparaître définitivement, condamnés par les multiplex, Internet – et juste avant de manquer le virage de la numérisation – les petites salles de campagne et les ciné-clubs méritent qu’on se demande s’il est bien sage de ne voir en eux que de la nostalgie. Si dans une décennie ou deux les niches ne seront pas comme les tramways de nos villes : religieusement reconstitués, après avoir « déraillé ».

Mais trêve de métaphore. D’ailleurs, depuis la fin du muet, la métaphore a disparu de nos écrans. Cela ne l’a pas empêché de réapparaître là où on ne l’attendait pas, dans les innombrables installations vidéo, très en vogue dans les galeries d’art. Mais qui va encore former des spectateurs capables d’apprécier la richesse du langage cinématographique si ce n’est les ciné-clubs ? Combien de fois ai-je fait l’expérience comme cinéaste, que l’échange avec la salle n’est nulle part aussi intense et enrichissant que dans les ciné-clubs – même si leur apport au box office est négligeable ? Et serais-je même devenu cinéaste si je n’avais pu me baigner dès l’adolescence dans les séances vivantes de la Cinémathèque et du Ciné-club universitaire de Lausanne ?
Protéger les petites plantes à haute valeur cinégéniques que sont les ciné-clubs et les petites salles de cinéma serait moins laborieux et moins coûteux que de les faire repousser artificiellement par la suite.
Alors, le champ encore très dense des petites salles de cinéma et le réseau non moins dense des ciné-clubs, rare apanage helvétique, doit-on le laisser disparaître comme un des effets collatéraux de l’offensive des tanks numériques et autres boîtes blindées à multiplex ? Ne devrait-on pas réfléchir un tout petit peu à ce qu’on pourrait faire pour les soutenir dans cette période de mutation générale de la consommation du cinéma ? Au lieu de s’apercevoir dans quelques années qu’il sera bien plus coûteux et laborieux d’essayer de faire repousser artificiellement ces petites plantes à haute valeur cinégénique, que de les protéger en toute hâte avec de solides bâches avant le passage de la tempête Numerica-3D ? De solides bâches : encore une métaphore. Décidément…

Les petites salles de campagne, les salles uniques, sont depuis plusieurs années déjà dans la zone rouge du système de diffusion du cinéma. Mais si leur rôle commercial ne cesse de s’amenuiser, le moment est venu de rendre les édiles conscients de la perte sociale, urbaine et culturelle que leur disparation implique. Dans le canton de Vaud, on envisage de fermer en périphérie des salles dont le taux de fréquentation est deux fois supérieur à celui du multiplex le plus populaire du chef-lieu – certes pour un nombre réduit de séances et donc un résultat commercialement ingérable sans apport de la collectivité. Alors qu’un nombre croissant de salles passe du statut de cinéma privé à celui de cinéma « communalisé » ou « associatisé », on s’approche de la notion, mais on n’ose pas encore prononcer le mot de service public, qui fait ringard, nostalgique, le temps où était il de bon ton de tirer sur les services publics est encore trop proche. Pourtant, les cinémas des petites villes et des quartiers remplissent toutes sortes de rôles parfaitement irremplaçables, retiennent les jeunes sur place, font vivre un tissu social, culturel, local, et ceci sans que ces activités ne puissent être commercialement rentables. Le jour où l’on voudra combattre les maux de la désertification urbaine, ce sera à un coût dix fois, cent fois supérieur à celui du sauvetage des salles de cinéma existantes aujourd’hui. Ce coût est raisonnable : rachat des bâtiments par les communes avec un soutien cantonal pour les plus faibles d’entre elles, subsides pour la numérisation avec le soutien fédéral actuellement en cours d’élaboration, politique de promotion des regroupements d’énergie pour la programmation de ces salles, de soutien aux ciné-clubs et à la distribution de films suisses et de cinématographies non dominantes, etc.

Les cinéastes vaudois ont compris que la survie de ce réseau, d’une densité exceptionnelle dans leur canton, les concernait au plus haut point. Ils en ont fait, avec les exploitants vaudois, un catalogue de mesures, que la Fondation vaudoise pour le cinéma vient de mettre au programme de son action cette année (au moment où est mis en commun à l’échelle romande le soutien à la production, avec la naissance de la Fondation romande du cinéma en 2011). Le cinéma suisse est d’ailleurs lui aussi une « niche », à courte vue commercialement pas très « rentable », mais dont l’absence serait plus dommageable à la société que le coût collectif de sa survie. L’inverse du too big to fail.

Clop-clop, le bruit des sabots du cheval de Botiza s’éloigne…

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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