la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Une association culturelle me propose, récemment, de participer à une soirée littéraire. Il s’agirait de lire des passages de mon dernier livre, puis de répondre à quelques questions.

Je fais remarquer à l’organisateur que mon métier d’écrivain c’est d’écrire, qu’il me demande là, en quelque sorte, de me transformer en conférencier, que cette prestation me prendra – une heure et demie de voyage aller, une heure et demie retour, une heure de prise de contact et d’installation, deux heures de « spectacle » – environ six heures, que mon garagiste me facture son travail 90 chf / heure, et que j’aurai des frais de déplacement. Je lui demande donc, vu que je n’ai pas d’autre revenu que celui que me procure ma profession de chanteur-écrivain, s’il est envisageable qu’il rémunère mon travail à un tarif horaire proche de celui de mon mécanicien sur auto. Offusqué, il me répond qu’on m’invite à participer à un acte culturel, qu’il est donc impossible de me payer, mais qu’on peut m’offrir cinquante francs pour mes frais de route. Ma présence est toutefois fortement souhaitée.

Je finis par me laisser convaincre, après tout il faut bien que vive la culture de ce pays…

Quelques jours plus tard, je reçois le papillon annonçant la soirée. Ébahi, je constate que celle-ci est payante, ce dont on ne m’avait pas averti, le prix d’entrée étant fixé à 10 chf. Je rappelle l’organisateur et lui demande où ira l’argent récolté. Réponse évidente : il faut payer la location de la salle et de la sonorisation, le salaire du concierge et du pompier de service, les frais de publicité, l’apéritif qui sera offert aux personnes présentes, et quelques faux-frais.

Autrement dit la raison, le cœur même de la manifestation, je veux dire la culture et l’acteur culturel, ne reçoivent aucune rémunération. Par contre, le coût de tout ce qui est matériel et logistique est naturellement réglé, sans discussion.

Dans un premier temps, je propose à l’organisateur, puisque ma présence est sans valeur, d’offrir aux spectateurs une salle vide, un micro, un concierge, un pompier, et un coup de blanc. Mon humour ne l’atteint pas. Il insiste : il faut absolument que je vienne, je suis déjà annoncé ! Je l’informe alors que l’essentiel de mon intervention, partant de l’exemple concret de cette soirée, portera sur ce paradoxe amusant : la culture génère des profits dont, très souvent, elle ne profite pas.

Deux jours plus tard, je reçois un mail m’informant que l’association se voit contrainte de se passer de mes services. Un communiqué, envoyé à la presse, annonce mon absence, « suite à un contretemps de dernière minute ».
La culture génère des profits dont, très souvent, elle ne profite pas.
Cette mésaventure, qui m’a fait sourire n’a, en elle-même, pas grande importance. Elle est cependant significative de la vision que certains ont de la culture et des acteurs culturels. Elle dit en outre que, dans la société qui est la nôtre, s’il est normal de payer l’emballage – le contenant – sans discuter, on pousse de hauts cris dès qu’il s’agit de payer l’essentiel : le contenu.

© Michel Bühler. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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