la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
s’abonner

Disponibles en ligne

Afficher plus de numéros

Du Royaume des Cieux au Paradis sur Terre

imprimer imprimer

Une votation délirante sur les minarets sans minarets, une affaire Kadhafi qui s’enlise, la mise en accusation du secret bancaire suisse, les menaces larvées de la Chine sur l’accueil de deux Ouïgours, il pleut des calamités sur une Suisse pusillanime et désorientée. En 1992, le publiciste Ben prophétisait : « la Suisse n’existe pas ». Aujourd’hui, au vu de la succession d’abandons de souveraineté, il y a lieu de s’interroger sérieusement sur son avenir. Car ce n’est pas la perte du secret bancaire qui fait problème mais l’affaiblissement de la volonté de diriger collectivement le pays en accord avec les valeurs constitutives de notre identité. Face aux désastres de la guerre, Goya s’inquiétait du sommeil de la raison et des cauchemars qu’il engendre. La montée des fondamentalismes de toutes obédiences, dont des médias égarés nous gavent pour faire de l’audience, sont aujourd’hui le cauchemar d’une société sans rêve comme l’ont été les nationalismes du XXe siècle qui ont mis le monde à feu et à sang. Tout pays se délite sans un ensemble de convictions partagées, un rêve collectif qui l’unifie, sans utopie. Mais quelle utopie ? D’aucuns rêvent d’un retour aux « vraies valeurs » de la chrétienté. C’est oublier que la démocratie et les valeurs qui ont assuré la prospérité de notre pays nées de la révolution de 1848 ont été combattues âprement par l’ancien régime au nom des valeurs chrétiennes, avec le concours de l’Église à l’instigation d’une sécession de cantons catholiques dans le Sonderbund. La page a été tournée. Et ce n’est pas dans un rétroviseur qu’on trouvera la solution à une crise dont le volet économique n’est qu’un aspect.


La sécularisation de l’utopie

Depuis des temps immémoriaux, l’espérance passe par le sentiment religieux. Dès le XIIe siècle, l’Europe prend son envol vers un Royaume des cieux qui s’incarne dans une Église catholique unifiant des populations clairsemées, se structure, cimentée par une doctrine monolithique. D’audacieuses cathédrales inscrivent ce rêve dans la pierre s’élançant haut dans le ciel, rassemblent la population, donnent à voir des symboles lisibles par tous. Mais le rêve d’une pensée unique et éternelle garantie par Dieu est un rêve fou. L’Église, en devenant appareil d’état se fait conquérante, couvre des privilèges intolérables, suscitant la résistance d’États-nations en devenir : France, villes italiennes, Angleterre, Hollande.

En même temps que l’emprise de l’Église et du christianisme s’étendent à toute l’Europe et au-delà, germent de toutes parts en son sein, dès le XVIe siècle, les ferments de sa contestation : Copernic en Pologne, Giordano Bruno et Galilée en Italie, Descartes en France, Thomas More et Hobbes en Angleterre, Spinoza dans une Hollande qui deviendra au début du XVIIe siècle une terre d’accueil des idées nouvelles. Au début du XVIe siècle, le ciel semble s’ouvrir. Sans toucher aux textes sacrés, des humanistes font une relecture des anciens, redessinent une origine terrestre qui légitime les aspirations présentes. La Renaissance donne ainsi à la civilisation occidentale un berceau doré, une Grèce idéalisée. Mais ce n’est pas encore l’heure : après une brève éclaircie pleine d’espoir et de beauté, les privilégiés de l’ancien monde se sentant menacés vont prendre les armes pour éradiquer ces idées impies, le schisme protestant en tête, en des combats sanglants. L’histoire se fige sous la répression ; en point d’orgue, le sacrifice de l’immense humaniste Giordano Bruno, brûlé en 1600 sous l’accusation de panthéisme, étendra son ombre terrifiante. Mais pas pour longtemps ; à l’orée du XVIIe siècle, un vent d’espoir souffle à nouveau.
Le rêve humaniste a été enterré par deux totalita­rismes méprisant les aspirations de l’homme : le communisme à la soviétique et le libéralisme à l’américaine.
Copernic avait postulé dans le silence que le soleil est le centre de l’univers. Un petit mathématicien entêté, Galilée, a l’outre­cuidance non seulement de reprendre cette l’hypothèse, mais d’opposer aux textes sacrés des « preuves » obtenues par l’examen de la réalité au moyen de sa propre raison. Non seulement l’homme ne serait plus la créature privilégiée de Dieu, mais il pense sans Lui et sa révélation. Certes, Galilée abjure sous la pression ; mais l’Église n’a déjà plus les moyens d’un bûcher. Deux ans plus tard, en 1634, Descartes affirme que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux est naturellement égale en tous les hommes ». Un siècle plus tard, à la question de Napoléon auquel il présentait sa théorie de l’évolution des êtres vivants « Où est Dieu dans tout cela ? », Lamarck rétorquera : « Sire, je n’avais pas besoin de cette hypothèse-là. » La science peut désormais prendre son envol. En 1882, Friedrich Nietzsche tirera le rideau : Dieu est mort. Il n’est plus la source fondant la morale ; l’homme est seul face à son destin. Alors se posent sous une forme nouvelle les trois questions fondamentales de Kant : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ?

Et la religion dans tout ça ?

« La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d’une condition humaine dont l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » On ne cite en général que la dernière phrase de Marx clouant au pilori des religions au service des classes dominantes entretenant la crédulité humaine. Marx est beaucoup plus subtil. La religiosité est l’expression du peuple opprimé ; c’est aux causes qu’il faut s’attaquer, ce sont les abus qu’il faut combattre, la prédication intéressée de la soumission, et non la foi sincère dans sa part d’humanisme. Le siècle des Lumières a lié l’émancipation de l’homme au savoir. Le Mal est le fruit de l’ignorance et c’est par le savoir que l’homme s’émancipera de ses peurs. C’est donc à la source qu’il faut prendre le problème en développant les facultés de l’homme à penser, à s’instruire. Et cette tâche ne peut être dévolue qu’à l’instrument de la volonté générale : l’État. L’école publique obligatoire et laïque est décrétée pour la première fois en 1793 par Saint-Just.
En 1882, Friedrich Nietzsche tirera le rideau : Dieu est mort. Il n’est plus la source fondant la morale ; l’homme est seul face à son destin.
Avec la Réforme, l’unicité du Royaume de Dieu a éclaté en des représentations opposées. Il y a perdu ses images, ses représentations, ses couleurs. Une bourgeoisie austère se méfie autant de l’appareil étatique de l’Église que des manifestations débridées du petit peuple dans des processions dionysiaques, des fêtes religieuses dont on entend bien faire l’économie avec leurs jours chômés qui nuisent aux affaires. L’individu est seul face à Dieu et n’a que faire d’entretenir un appareil ecclésiastique coûteux et stérile. Une morale personnelle stricte garantie par un Dieu abstrait doit asseoir la « confiance » indispensable pour les affaires. Économie est le maître mot dans les deux sens du terme. C’est au sein même de ce bouillonnement du XVIe siècle, loin de Rome, en Angleterre, que le terme utopie est forgé en 1516 par un homme politique, le chancelier anglais Thomas More, comme le rappelle Pierre-Marie Pouget. Ce qui est remarquable dans cet imaginaire d’un ailleurs radieux, c’est qu’il se passe de la garantie divine comme de tout messianisme. La société parfaite ne découle plus d’un retour aux sources, ne s’appuie plus sur des écrits sacrés d’autrefois ; elle est une projection du présent idéalisé à construire dans un futur lointain.

La naissance de l’individu et de sa liberté

De la conjonction de ces différents courants émerge une approche nouvelle de l’homme qui privilégie l’individu, sa liberté tempérée par ses obligations dans le contrat-social qui le lie aux autres. Mais les idées ne marchent pas toutes seules. Ce sont des forces sociales qui en promeuvent ou condamnent l’émergence. Des bâtisseurs de cathédrales aux marchands qui les emplissent, des artisans inventifs aux banquiers, c’est une population aux activités intenses diverses et nouvelles qui va créer des villes au sein du Moyen Âge européen. C’est elle qui fait tourner la machine, produit les innovations et les idées, et elle reste confinée sans droits dans le Tiers état ! Or, tant le haut clergé que la noblesse sont improductifs. L’Église se veut « une forteresse » ; c’est qu’elle est sur la défensive. Les nouveaux venus espéraient négocier, réformer les excès. Pas question. Alors il a fallu en découdre, faire sauter le bouchon. Et c’est la profonde originalité de l’Europe, comparée aux civilisations musulmane et chinoise, brillantes à leur apogée, qui seront verrouillées par des élites parasitaires et déclineront. Elle va lier la libre circulation des marchandises à la liberté de l’individu, emboîtant le pas à la France, établir en principe universel les Droits de l’homme, les règles de l’éthique qui permettent la vie sociale. Pour que les marchandises circulent, il faut abattre les frontières, et pour que les idées circulent, il faut un vecteur. Ce sera le livre. L’invention de l’imprimerie n’est pas le fruit du hasard. Elle naît d’une demande à laquelle répondent la multiplication mécanique de l’écrit, la diversification de ses contenus. Désormais, avec la diffusion du livre par le marché, l’alphabétisation progressera inexorablement dans le monde ; elle sera un moteur de l’émancipation des populations et de la sécularisation des pouvoirs.

Mais quelle liberté pour l’homme ?

La Révolution française a ouvert la brèche, proclamé non seulement la liberté comme valeur universelle fondatrice mais aussi son lien avec l’Égalité et la Fraternité. Cependant, presque dès son origine, le mouvement révolutionnaire se scinde en deux courants qui ne tarderont pas à devenir antagonistes : les Girondins et les Jacobins. Pour les premiers, la liberté s’arrête à la liberté du commerce et des activités économiques et financières. Ils n’ont que faire d’une égalité réelle dans un projet social tel que le souhaitent les Jacobins. La virtualité leur suffit. Isolés, les Jacobins seront les grands perdants du 9 Thermidor. Vae victis ! L’Histoire conservera une caricature détestable de Robespierre, de son intransigeance. Et pourtant…
Avec la diffusion du livre, l’alphabétisation progressera ; elle sera un moteur de l’émancipation des populations et de la sécularisation des pouvoirs.
« Enrichissez-vous ! » proclame Guizot, en 1840, alors chef de gouvernement sous la monarchie de juillet. La bourgeoisie triomphante s’accommode fort bien d’une royauté molle pourvu qu’elle puisse faire ses affaires en paix. Cette injonction ne s’adresse de toute évidence ni aux paysans, ni au prolétariat naissant qu’il faut à tout pris brider, surveiller et laisser en dehors des affaires de l’État. Lucide, Guizot a perçu le danger de l’irruption du prolétariat dans l’histoire dont il craint « l’instabilité ». Pour s’en prémunir, il utilise le concept de « lutte des classes », qui sera repris par Marx dans une acception toute différente.

En Europe, l’Ancien régime parvient encore à verrouiller l’émergence de l’ordre démocratique et républicain. C’est en 1848 que le grand tournant se fera dans quelques pays en pointe comme la Suisse, l’un des plus radicaux et des plus avancés. Le radicalisme helvétique, comme son nom le proclame, est d’essence jacobine. La liberté prend son essor dans un espace nouveau, la société civile laïque qui garantit la diversité des cultures et des croyances indispensable au fonctionnement des institutions. À l’opposé des idéologies monolithiques, pluralisme et diversité deviennent des valeurs, une richesse qui doit être régulée par les institutions démocratiques. Mais le volontarisme démocratique confronté à une idée nouvelle, le socialisme prolongeant l’idéal jacobin de fraternité et d’égalité réelle, s’est essoufflé. C’est à tort qu’on a voulu croire qu’un pays archaïque, sans aucune tradition ni culture démocratique, l’Union soviétique, pouvait réaliser le communisme. Un État sans liberté ne pouvait que trahir les espoirs mis en lui et s’enfoncer dans le mensonge qui va causer sa perte favorisant une contre-révolution libérale globalisée sous la direction d’une démocratie non moins archaïque, otage des forces militaristes et affairistes.

L’utopie tiermondiste

« Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre ! » s’écriait Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961), annonçant une décolonisation dans la douleur. Aux yeux de l’Histoire, l’Occident s’est mis dans son tort. Les valeurs chrétiennes qu’une Europe conquérante et agressive a voulu imposer au monde entier se sont compromises en légitimant de sordides opérations, les crimes de la colonisation, les génocides d’Indiens et d’Aborigènes, la dépossession de populations entières de leur identité dans des mélanges explosifs d’ethnies selon les besoins des métropoles.

Une nouvelle génération du boom économique des années 1960, entendant ce message, a rêvé d’un ailleurs à construire en le libérant de l’impérialisme occidental. Amère déception pour ceux qui ont joint le geste à la parole et se sont trouvés confrontés à de vieux démons, superstitions, pouvoirs locaux totalitaires, etc. Aveuglement aussi de ne pas vouloir savoir. Ainsi, c’est un tollé d’indignation qui accueille l’ouvrage de l’agronome René Dumont (1904 – 2001) L’Afrique noire est mal partie (1962) qui ose dire que l’Afrique fait fausse route en singeant ses anciens colonisateurs. Livre interdit illico par une bonne partie des jeunes États d’Afrique francophone. En le relisant aujourd’hui, on se rend compte à quel point il était encore en-dessous de la réalité. Le Tiers monde n’a pas tenu des promesses qu’il n’avait jamais faites. L’islamisme qui tente de jouer sa carte dans la cacophonie actuelle, n’est guère plus innocent, d’autant plus que sa radicalisation est plus le signe de très violentes contradictions au sein des nations qui s’en réclament qu’une perspective d’avenir. On se demande, enfin, quelle nourriture spirituelle une Amérique-Europe sans idéal, dépolitisée, pourrait offrir, sinon l’illusion répandue dans le Tiers monde d’un Eldorado du fric qui pousse des populations désespérées dans l’émigration.

La voie humaniste : liberté-égalité-fraternité

Dans ses derniers vœux au peuple français pour la nouvelle année 1995, François Mitterrand mettait en garde avec force : « Ne dissociez jamais la liberté de l’égalité. » Puis il ajoutait : « Je crois aux forces de l’esprit. » Le rêve humaniste a été enterré par deux totalitarismes de sens contraire méprisant les aspirations de l’homme, le communisme à la soviétique et le libéralisme à l’américaine. L’un prônait l’égalité sans la liberté ; l’autre la liberté sans l’égalité. L’un et l’autre ont produit des sociétés inégalitaires, liberticides et violentes. Non, l’idéal républicain humaniste n’est pas mort. La liberté purement économique du renard dans le poulailler sans l’égalité ni la fraternité, sans projet social incluant la recherche du bien-être pour tous, ne sera pas notre avenir car le bien ne peut jamais résulter de la lutte de prédateurs dans une concurrence sans règles glorifiant le droit du plus fort.

L’échec du communisme autoritaire devrait nous rendre attentifs ; la liberté est un bien essentiel. On ne peut en faire l’économie pour prétendument établir un ordre nouveau, plus juste. L’égalité n’est pas l’égalitarisme sans discernement, ni la fraternité un vain mot. La réalisation de l’idéal humaniste et sa traduction politique restent à réinventer.

Tout bien considéré, la Suisse n’est pas si mal lotie. En 1848, à l’avant-garde de toutes les nations européennes, elle a su conjuguer des cultures très différentes, mettre sur pied d’égalité nos langues nationales, établir l’espace laïque et pluraliste de la démocratie. Elle n’a pas trempé dans le colonialisme, n’a pas voulu convertir les armes à la main des païens. Innocente, la Suisse ne l’est certes pas ; ce ne sont pas les actionnaires de l’UBS qui nous contrediront. Cependant, la Suisse, au milieu d’une Europe berceau de l’humanisme a une carte à jouer reposant sur la prééminence de la diversité culturelle, sa créativité, son intelligence.

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


Nos partenaires