la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Les stars anonymes, ou l’illusion des bons effets de l’inégalité

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Farouches tenants de l’inégalité à l’échelle de leur personne, jusqu’à la mégalomanie souvent, les artistes ont toutefois un intérêt vital à incarner l’espoir d’une société égalitaire. Un magnifique paradoxe.

Être artiste, c’est faire partie d’une catégorie à part de la société, puisque le talent est inégalement partagé. Même si les définitions bougent et les rétributions ne se révèlent pas à la hauteur, vivre en artiste c’est faire partie d’une caste, dans une société qui prétend les avoir abolies. Et, en attendant la gloire, les stars anonymes ne rêvent que de quitter l’anonymat « égalitaire » pour atteindre le statut de demi-dieu.

Le problème, c’est qu’aux temps modernes, le demi-dieu du star system a autant d’ennuis avec ses agents et ses distributeurs qu’un Zeus dans son Olympe avec sa femme légitime et ses maîtresses. Il est plus une illusion de pouvoir qu’un pouvoir réel. Une « star », c’est une formule magique qui permet de renvoyer aux consommateurs l’image qu’ils attendent, avec dans l’ombre une structure porteuse qui sait attirer du capital et le rentabiliser autour de cette formule. Le côté magique de cette formule fascine les foules, mais tient la « star » solidement dans ses griffes. Plus moyen d’en sortir. La star vit féodalement dans la dépendance du Prince anonyme qu’est le Marché. Ce n’est pas un très bon climat pour créer du neuf.

Le paradoxe de l’artiste, c’est qu’il a besoin de deux choses simultanément pour créer du neuf : la liberté de créer, et une inégalité pour se singulariser, sans quoi son travail est ravalé au rang d’artisanat reproductible – et non pas d’art. Mais ces deux choses forment ensemble un mélange explosif. La liberté tend à l’égalisation, donc l’uniformisation par le marché. Mais sans liberté, pas de résistance à l’uniformisation, pas d’œuvres qui renversent la tendance !
Vivre en artiste c’est faire partie d’une caste, dans une société qui prétend les avoir abolies.
Des milliers d’artistes des pays de l’Est ont vécu ce drame au lendemain de la chute du Mur : ils étaient au centre de l’attention, adulés… tant qu’ils étaient opprimés. Très rapidement, ils n’ont incarné… rien d’autre que la « liberté » (très relative) que semblait soudain incarner le nouvel oppresseur oligarque, et n’ont pas tardé à devenir insignifiants, aucun d’entre eux n’arrivant à se mettre à « chevaucher le Marché ».

Dans toute société, l’artiste n’occupe pas une place charnière s’il se met à « incarner » l’oppression. Il ne peut occuper une telle place charnière qu’en devenant une « incarnation » de la liberté.

Il faut maintenant boucler la boucle : on ne peut exprimer la liberté si on ne la souhaite pas sincèrement jusqu’à en faire sa chair. En défendant leur liberté de création, les artistes n’ont pas d’autre choix que de défendre la liberté de tous, c’est-à-dire le respect des droits de chacun des individus composant la société – ce qui revient à dire les mêmes droits pour tous d’accéder aux prestations de la collectivité et au pouvoir d’influer sur les choix de la collectivité.

L’exemple le plus éloquent est fourni par les droits d’auteur. À l’ère moderne moins que jamais, un artiste ne peut les rendre effectifs sans une puissance d’intervention dans l’économie. Même les stars ont besoin du réseau de perception systématique des droits mis en place par les sociétés d’auteurs. Or une société d’auteurs, c’est l’incarnation même de ce paradoxe : pour faire valoir ses droits de manière effective dans le monde marchand, il faut que tous les artistes abandonnent individuellement une partie de leur liberté.

Si chaque artiste prétend garder son pouvoir de décision individuel, la société d’auteur n’a pas d’impact, il faut un abandon collectif et massif afin de lui conférer une réelle puissance capable d’imposer le paiement des droits d’auteur aux consommateurs éparpillés dans le monde entier.

Les individualistes doivent passer par ce moule égalitaire et collectiviste pour pouvoir ensuite récupérer individuellement des redevances sur des droits, dont les montants sont parfaitement individuels, inégaux. Et qui leur permettront ensuite de créer avec un maximum de liberté.

La dialectique de l’individualisme favorisant l’inégalité contre le collectivisme favorisant l’égalité est une forme de l’intelligence collective humaine. Elle est en constante évolution. Elle supporte mal de se voir annexée par les égalitaires tout autant que par les inégalitaires. Les artistes sont à voir comme des abeilles pollinisatrices, ils ont pour rôle d’accélérer cet échange dialectique, contre tous ceux qui veulent le plomber, d’un côté comme de l’autre.

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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