la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La Culture vaudoise dans une curieuse série de rocades

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Dans la partie d’échecs mouvementée entre les artistes et l’État, les Vaudois viennent d’échanger les places de leurs Roi et Reine. Le grand roque du Canton : huit millions de plus pour la culture distribués par la Loterie Romande, échangés contre huit millions de moins à disposition du Service cantonal des affaires culturelles. Ces opérations vont-elles conduire au pat ? Ironie de l’histoire, tout cela tombe au moment où le Canton de Vaud se donne une nouvelle et ambitieuse loi sur la culture.

L’assainissement des relations entre le Canton de Vaud et la Loterie Romande provoque quelques grincements de dents. Il exigeait tout d’abord que Vaud, un des cantons à la pointe des efforts pour maintenir les prérogatives des cantons dans la supervision des loteries en Suisse, fasse le ménage chez lui, et opère une séparation plus complète entre les divers pouvoirs dans le domaine de la répartition des bénéfices de la Loterie. Avec tout d’abord la transformation de l’actuel organe de répartition – la Société vaudoise d’aide sociale et culturelle – en un organe formellement indépendant de la Loterie Romande, en l’occurrence une fondation, nommée la Commission sociale et culturelle – idem pour le sport. En permettant une prise en passant : le retrait des représentants de l’État – Brigite Waridel, cheffe du Service des affaires culturelles, y siégeait – de cette fondation.

Les positions sur l’échiquier ainsi clarifiées, l’État de Vaud s’est rendu compte que son Roi allait se trouver exposé au Concordat intercantonal des loteries. Une défense que les Vaudois avaient pourtant fortement contribué à mettre sur pied en vue de contrebalancer le pouvoir que la Confédération, maître du domaine des casinos, cherche à s’arroger en matière de loteries. Or Vaud est un des seuls cantons à prélever une taxe sur les bénéfices de la Loterie Romande : 17,3 millions en 2009. Sous pression du débat entre Confédération et Cantons qui avance à grands pas au niveau fédéral, surtout sous l’effet de l’initiative des loteries, Vaud doit renoncer à prélever un impôt dont on s’aperçoit – après quelques décennies tout de même – qu’il manquait de base légale. La culture étant pour moitié dans les répartitions vaudoises des bénéfices de la Loterie, la nouvelle fondation judicieusement créée hérite donc à sa naissance d’un joli cadeau de 8 millions. L’ennui, c’est qu’il va manquer autant dans les caisses de l’État, au moment précisément où Anne-Catherine Lyon peut se féliciter du lancement de sa nouvelle loi sur la culture issue de la nouvelle Constitution vaudoise. Le Canton de Vaud disposera probablement d’un meilleur cadre légal pour se lancer dans une politique culturelle cohérente à l’échelle régionale, mais il risque de se retrouver sans moyens financiers pour la réaliser. La Loterie Romande n’est pas censée faire la politique culturelle vaudoise, n’empêche c’est elle qui en aura les moyens. À moins que les artistes et l’ensemble des institutions culturelles vaudoises ne se mobilisent pour rappeler que les ratés de la politique des recettes fiscales de l’État n’ont pas à entraîner une éclipse de la politique culturelle de l’État de Vaud. Bref, que le grand roque n’aboutisse pas au sacrifice du Fou du Roi.

D’autant que la même partie d’échecs est en train de se dérouler dans le chef-lieu lausannois, où la Ville va au-devant d’une votation populaire sur l’abolition de la taxe sur les spectacles – 6 millions. Une taxe qui a mauvaise réputation – c’est vrai qu’elle est antisociale et freine l’accès à des manifestations culturelles et au cinéma –, mais qui a pour principale qualité de taxer indifféremment tout le monde, de faire participer les consommateurs non-lausannois de produits culturels lausannois aux recettes de leurs principal mécène, la Ville de Lausanne. Et cela joue tout particulièrement pour le cinéma, où l’écrasante majorité des films taxés sont Américains, un petit peu Français. Au moment où la Ville de Lausanne, à l’initiative de Sylvia Zamora, envisage de soutenir un peu moins timidement les créateurs du cinéma vaudois à travers la nouvelle Fondation Romande du Cinéma, faire participer à cet effort les spectateurs des films américains et français selon le modèle français de la Taxe Spéciale Additionnelle, n’est pas contestable.

Mais l’issue de la votation lausannoise est incertaine. Pour sauver les recettes fiscales, en cas de victoire du référendum, il ne resterait plus au syndic Daniel Brélaz qu’à tenter le petit roque : présenter la facture de la disparition de la taxe aux communes environnantes, au nom de la culture d’agglomération dont celles-ci profitent sans avoir à la financer. CultureEnJeu a déjà organisé une Table Ronde sur la question. Il en est ressorti que le petit roque ne conduit qu’au pat. Si on veut l’éviter, il faut redistribuer les pièces, avec au centre de l’échiquier une nouvelle instance appelée à régir toute la culture du Grand-Lausanne. Si elle veut partager les recettes, la Ville de Lausanne doit aussi partager le pouvoir.

La Culture vaudoise devrait renoncer aux parties d’échecs et à leurs rocades incessantes. La Culture vaudoise doit apprendre à jouer en équipe sans tolérer les resquilleurs. L’État s’occupe de la création à l’échelle vaudoise, du supra communal et des régions périphériques, le Grand-Lausanne magnétise l’ensemble des citadins de la région dans le soutien aux institutions qui font d’elle une ville qui monte, sur le plan culturel ; enfin, la Loterie Romande et les fondations privées prospectent et sélectionnent les niches, les nouvelles initiatives, les opérations extraordinaires.

Comme le dit magnifiquement l’exposé des motifs de l’avant-projet de loi sur la culture vaudoise, « telle est la position des arts et de la culture dans nos sociétés actuelles. Leur position est paradoxale. D’une part, nul n’ignore qu’ils irriguent tous les processus de la connaissance, de l’éducation, de la formation, de la cohésion sociale, de la démocratie, du loisir et même du rêve ou de l’utopie. Mais d’autre part, ils font l’objet d’une sollicitude floue si ce n’est variable, vaguement indexée sur la conjoncture, voire aléatoire ou tout bonnement suppressible. »

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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