la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le créateur, « voleur de feu »

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Elle est retrouvée.
Quoi ? — L’éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Âme sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu. [1]
Arthur Rimbaud

Cette réflexion a été inspirée par le débat qui s’est fait autour de l’arrestation du cinéaste Roman Polanski l’automne dernier, au moment où il quittait l’avion en provenance de Paris pour participer au Festival du film de Zurich.

Était-ce juste d’arrêter un si grand artiste alors qu’il était l’invité d’un festival ? Était-ce opportun d’arrêter un homme pour un crime commis il y a trente ans ? Était-ce raisonnable que ce crime ne soit pas prescrit ? Et puis, était-ce un crime ? Il a fallu un certain temps pour se souvenir que la loi interdit à tout le monde également les rapports sexuels avec une fillette de treize ans, puis pour qu’on lise le procès verbal de son interrogatoire tout de suite après les faits, que l’on trouve sur Internet, une lec­ture qui remet singulièrement les choses à leur place. On ne persécutait pas un artiste, on appréhendait un prévenu de pédophilie.

Quant à Polanski, nous avons sa réaction immédiate au travers du premier inspecteur de police qui l’a interrogé : « Plus il parlait, plus il avouait le crime dont il était accusé. Je veux dire qu’il admettait sans détour avoir été avec la fillette, l’avoir baisée, avoir su qu’elle était mineure. […] Il n’hésitait pas à parler de sexe. Il était incapable de comprendre pourquoi le fait qu’il ait copulé avec une fillette pouvait préoccuper qui que ce soit. Il avait fait l’amour avec plein de filles plus jeunes que celle-ci, et personne n’avait pipé mot. »

Si Polanski n’avait pas passé beaucoup de temps en prison il y a trente ans, c’est parce que, comme il était quelqu’un de connu, on lui a fait des faveurs. En attendant son procès, on l’a libéré au bout de 42 jours et après une expertise psychiatrique qui n’a rien donné. Il a fini par fuir la justice au lieu de la confronter : ce faisant il savait qu’il se mettait en danger, et de façon permanente, car la justice américaine ne transige pas avec les prévenus en fuite. Mais il était citoyen français, et il était en relative sécurité en France, pays qui n’extrade pas ses nationaux.

Si la justice américaine s’est réactivée en 2009, c’est parce que Polanski a lui-même demandé qu’on classe son cas. On lui a répondu que cela ne pouvait pas se faire s’il n’était pas présent, et le juge a fait savoir qu’à partir de mai 2009 il était susceptible de le forcer à se présenter devant lui.

Polanski a ignoré tout cela superbement – et cela a fini par une demande d’extradition et son arrestation, dans des circonstances où, dans un premier temps, tout le monde a oublié de vérifier pourquoi elle avait lieu. Le monde artistique a crié à la lèse-majesté – et c’est là que la réflexion est venue. Quels sont les devoirs d’un créateur ? Ses droits ? Quel est son rôle ?

« La poésie sera en avant »

Les dictionnaires définissent le terme de « créateur » [2] diversement : pour Littré, « le créateur est l’inventeur, le premier auteur de quelque chose ». Pour le Robert, « c’est la personne, la puissance qui crée, qui tire quelque chose du néant, l’auteur d’une chose nouvelle ». Et pour les Trésors de la langue française, c’est « la personne dont l’esprit a le pouvoir de produire, en art, des normes de beauté originales, inédites… »

Le créateur tire-t-il vraiment quelque chose du néant ? Un créateur est par la force des choses un chasseur permanent. Chasseur du passé, du présent, et même du futur. En fait, aucun créateur ne tire son œuvre du néant : à sa naissance, il porte en lui des siècles de culture, de traditions, d’histoire. En d’autres termes, chaque nouveau-né est porteur de l’inconscient collectif, quel qu’il soit, où qu’il soit.

Les êtres humains ne naissent cependant pas égaux devant leur talent. Ce qui distingue de façon décisive le créateur, c’est son aptitude particulière à accéder à cet inconscient collectif et à en faire usage. Il s’agit là d’un véritable don, reçu grâce à cette mystérieuse alchimie où se mêlent le hasard biologique et le hasard social. Arthur Rimbaud a exprimé cela magnifiquement :

« […] Le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. » [3]

Ce regard intérieur, certains n’arrivent pas à l’exprimer : ils admireront ceux qui sont capables d’en faire état et s’en tiendront là. Et puis, il y a ceux qui peuvent puiser dans la part d’inconscient collectif qui est à leur portée, pour créer ce qu’on appelle une œuvre. Écrivains, musiciens, plasticiens, cinéastes… ces personnes susceptibles de « retrouver l’éternité » produisent des objets dans lesquels le public qui les entoure se reconnaît, car, qu’il ait ou non pressenti l’existence de l’inconscient collectif, il est là, et le travail du créateur est d’en exposer des parcelles destinées à élargir le regard, à en rendre perceptibles des éléments que l’homme de la rue (appelons-le comme ça) porte en lui, mais n’est pas à même d’atteindre. Il a le privilège d’être ce que Rimbaud appelle une « âme sentinelle ».

« Le poète est chargé de l’humanité »

Dans la société, le créateur, l’artiste, a donc un chemin qui devrait, théoriquement, être tout tracé : exprimer pour tous ce que nous tous portons en nous. Et, en tant que personnage public au meilleur sens du terme, être exemplaire. Mais le rapport de l’humanité avec son inconscient, qu’il soit collectif ou individuel, a toujours été difficile, et c’est pour cela que tant l’individu que le corps social ont toujours tenté de l’étouffer – d’où l’agressivité, résultat inévitable des refoulements.

Le créateur ou la créatrice, eux, acceptent le défi, grattent, fouillent, mettent à nu, sans peur (mais dans l’incertitude, leur milieu n’invite pas nécessairement à la joie), et avec persévérance. L’avenir de leurs créations est incertain : il peut trouver un écho immédiat, ou il peut être compris des décennies (des siècles parfois) après leur mort.
Mais les créateurs (hommes et femmes) font travail utile.

« Les horribles travailleurs »

Oui, la création est un travail. C’est même un devoir.
L’individu qui a reçu la capacité d’exprimer sa créativité ne peut se soustraire à ce devoir : il doit exprimer avec « science et patience », l’étincelle qu’il porte en lui. Ce qu’il fait lui permet parfois de gagner sa vie, mais ce qui est essentiel, c’est qu’il rend visible l’invisible pour le plus grand nombre, pour la société. Et la société aussi a un devoir : celui de faire en sorte que le créateur puisse continuer à travailler.
Un créateur est par la force des choses un chasseur permanent. Chasseur du passé, du présent, et même du futur.
Dans une société idéale, l’artiste ne réclamerait pas de privilèges particuliers ; comme il ferait travail utile et exemplaire, la société lui donnerait les moyens et la liberté d’exercer son métier de créateur.

Malheureusement, nous ne sommes pas dans une société idéale. Le monde dans lequel nous vivons est régi par le profit, et supporte mal d’entretenir un créateur qui tâtonne, qui cherche la meilleure manière d’exprimer des sentiments parfois confus, qui rate parfois.

Le créateur aimerait dire avec Rimbaud :
Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon. [4]
Il ne peut pas se « dégager des humains suffrages ». Il est forcé de vendre son œuvre pour vivre. Il a besoin d’une approbation immédiate. La collectivité devrait l’aider, mais dans une société marchande comme la nôtre, la liberté de créer est fortement limitée par le rendement obligatoire, et l’artiste est parfois obligé de se lancer sur le marché comme une savonnette ou une marque de chaussures.

Cela complique considérablement les choses et crée la confusion, tant pour la création que pour la société, qui évalue le créateur en termes quantitatifs (financiers) et non qualitatifs, et qui confond le marketing de quelques vedettes auxquelles apparemment tout est permis avec la vie quotidienne du créateur ordinaire, citoyen que la plupart du temps rien ne distingue.

« comme les poètes sont citoyens »

Retour au catalyseur de la réflexion.
Le fait que Roman Polanski soit devenu cinéaste tient du miracle. Il est né juif dans un monde qui s’apprêtait à exterminer les juifs, il a vu ses parents engloutis dans les camps de concentration ; pendant quatre ou cinq ans, il a continuellement risqué l’anéantissement, il n’a pas été à l’école, à dix ans il travaillait comme un adulte, il a eu froid, faim, et il n’a survécu que par une série de hasards aux dénonciations, aux mauvais traitements. Une fois la guerre finie, il s’est trouvé face à un père revenu de camp de concentration qui s’est mis à le battre au moindre prétexte parce que, selon lui, Roman était responsable de la mort de sa mère. Plusieurs fois, il a fallu qu’un oncle intervienne pour que l’enfant (il n’avait toujours que treize ans) ne meure pas sous les coups.

Roman Polanski n’a pas eu d’enfance : la société, qui aurait dû le protéger, a manqué à tous ses devoirs. Mais Roman Polanski portait en lui l’étincelle du créateur et une capacité exceptionnelle de survie. Qui sait ce qu’il aurait fait s’il avait eu une enfance ordinaire – s’il avait eu une enfance tout court. Une œuvre forte, c’est certain, mais sans doute très différente. Après avoir vécu dans sa chair la 2e Guerre mondiale avec ses horreurs, ce grand créateur a su exprimer ces horreurs, sous de nombreuses formes – horreur subtile dans Rosemary’s Baby, horreur ouverte dans Chinatown ou Le Pianiste, pour ne prendre que ces exemples. C’était peut-être pour s’en débarrasser, mais on n’exorcise jamais complètement son enfance.
Si le créateur est sorti de là, certes changé, mais intact en tant que créateur, pour ce qui est de l’homme c’est une autre histoire.

« Locomotives abandonnées, brûlantes… »

L’enfant Roman avait survécu à l’innommable par tous les moyens. L’arrestation de l’adulte à Zurich amène à s’interroger sur une tendance autodestructrice, séquelle des épreuves subies : on prend tous les risques pour se prouver, encore et encore, qu’on est « plus fort que la mort ». Et au bout de cinquante ans de ce régime, on a l’impression d’être invincible. Un des responsables de son arrestation suisse nous disait qu’elle aurait été plus difficile, peut-être impossible, si Polanski était arrivé à Zurich par la route. Mais tout en sachant qu’il courait des risques (le procureur américain l’avait averti qu’il cherchait à le faire comparaître, de force si nécessaire), qu’un aéroport est une véritable souricière, il est venu par avion, très publiquement, comme pour prouver qu’on ne toucherait pas à une vedette comme lui.

Autrement dit, l’homme Roman Polanski considérait que ses faits et gestes, y compris le viol d’une fillette, aussi lointain fût-il, seraient protégés par la gloire de la vedette Polanski.

Cette dichotomie entre homme et artiste ne devrait bien entendu pas exister – un créateur est d’autant plus riche que son humanité et sa créativité ne font qu’un. Le marquis de Sade, pour ne nommer que lui, après avoir décrit toutes sortes d’horreurs criminelles, est sorti de prison et s’est mis au service du peuple – il a cherché à se réinsérer dans la société, il n’a tué personne, c’était un artiste qui s’était exprimé avec les moyens dont il disposait dans des circonstances difficiles. Ses écrits sont restés cela : de la littérature.

Polanski, lui, est allé au-delà du littéraire : il a passé à l’acte – et le fait qu’il ne comprenne pas en quoi il est répréhensible d’avoir des rapports sexuels avec une mineure ne l’excuse ni ne le justifie, même si on comprend que les terribles épreuves subies à un âge trop tendre aient pu déformer ce qu’on pourrait appeler son sens moral. Les souffrances subies ne le mettent pas plus à l’abri des lois que le fait qu’il a su créer quelques chefs-d’œuvre.

Il ne s’agit pas de condamner en noir et blanc.

Il est vrai que Roman Polanski s’est très mal conduit face à la société, et en particulier à la jeune fille qu’il a, en dépit de toutes ses périphrases, violée.

Il est tout aussi vrai que la société a gravement manqué face à Roman Polanski, qu’elle a privé de son enfance et de sa famille, d’une vie normale, dans des circonstances épouvantables.

Il y a un équilibre à trouver dans la société contemporaine pour que le créateur reste véritablement le « voleur de feu » dont elle a besoin pour sa survie spirituelle, mais aussi matérielle. Équilibre difficile, qui n’est pas trouvé – pas encore.


[1] Arthur Rimbaud, L’Éternité, dans Vers nouveaux et chansons (il existe d’autres versions de ce poème).

[2] Je préfère utiliser le terme de créateur que celui d’artiste, l’artiste tel qu’il est considéré ici étant, justement, un créateur.

[3]
Cette citation ainsi que le titre et les intertitres viennent de : Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, dite Lettre du voyant (texte de la Bibliothèque nationale de France). Les notions de poète et de poésie y sont utilisées au sens le plus large.

[4]
Voir note 1.

© Anne Cuneo. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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