la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le Fantôme de la gratuité

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Un fantôme hante notre époque, celui de la gratuité. Un fantôme redoutable, puisqu’il vient de terrasser le géant de la presse écrite romande, Edipresse, saigné par la concurrence alémanique sur le marché des « gratuits ».

Nous recevons pourtant, depuis des décennies, dans nos boîtes aux lettres des quintaux d’imprimés « gratuits », parfois même d’un luxe inouï, sans que cela ne fasse trébucher un grand groupe de presse. Mais 20 Minutes a été placé comme un iceberg sur la trajectoire du Titanic-Edipresse. Toute une génération de jeunes fans de la gratuité s’est vue invitée à danser sur le pont durant quelques saisons, sans réaliser un seul instant qu’au terme de cette trajectoire, le seul éditeur de journaux romands allait être avalé par la baleine zürichoise Tamedia. Dans ce cas, le quotidien gratuit n’était rien d’autre qu’un procédé de « dumping » poussé à l’extrême, une tactique de vente à perte pour éliminer la concurrence sur ce marché.

Une fois le groupe alémanique devenu maître de ce marché, 20 Minutes, sans concurrence, coûtera plus cher aux annonceurs, tout en restant « gratuit » pour ses lecteurs, qui continueront à s’émerveiller de ce « cadeau » quotidien, comme ils s’émerveillent de pouvoir accéder gratuitement à toutes sortes d’œuvres d’art et de produits numérisés sur Internet.

Les moyens matériels d’une partie de l’humanité auraient donc atteint un tel niveau que la question de la répartition des biens entre ceux qui ont le pouvoir de se les offrir et ceux qui sont trop pauvres pour y accéder ne se poserait plus ?

Chaque avancée de la gratuité soulève des enthousiasmes bien compréhensibles, comme un avant-goût d’une société d’abondance d’où aurait disparu la monnaie. Cette monnaie qu’on a envie de tuer comme le messager des mauvaises nouvelles d’une société qui n’est pas devenue plus égalitaire depuis l’avènement d’Internet mais, au contraire, plus inégalitaire. Mais cette gratuité émet un écran de fumée, derrière lequel se dissimulent les transactions les plus sonnantes et les plus trébuchantes. Grâce au fantôme de la gratuité, les actes de vente et d’achat ne cessent pas, mais ils deviennent invisibles…
Grâce au fantôme de la gratuité, les actes de vente et d’achat ne cessent pas, mais ils deviennent invisibles...
Les œuvres culturelles, la musique, les films et les textes universellement téléchargeables, sont les premiers visés par le fantôme de la gratuité. Bien que répandu sur la terre entière, les bouteilles de la multinationale Coca-Cola ne deviennent pas gratuites, mais la chanson d’un rocker ou le film d’un cinéaste indépendant peuvent le devenir sur la toile. Le rocker et le cinéaste n’ont pas les moyens d’une multinationale pour se défendre. S’ils se coalisent, comme à travers des sociétés d’auteurs, on les accuse d’atteinte à la liberté individuelle. Mais personne ne songe à faire le moindre reproche aux véritables vendeurs de produits de type publicitaire que sont les multinationales de la toile.

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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