la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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À propos de la gratuité commerciale

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Timeo Danaos et dona ferentes (Je crains les Grecs, même porteurs de présents) (Virgile, Enéide, II, 49). Lorsque Virgile imagina les paroles du grand prêtre suppliant ses compatriotes Troyens de ne pas considérer comme un cadeau l’immense cheval de bois abandonné par les Grecs sur le rivage, il rappelait une vérité générale : les intérêts en jeu dépassent souvent ce qui paraît au premier abord comme bon à prendre. Le « bon marché » étant, selon l’adage, toujours trop cher, que peut-il en être de la gratuité ? Depuis quelques années se multiplient les demandes de toutes sortes pour que de plus en plus de services et de produits soient rendus gratuits. Peu de poissons ayant fait l’expérience de l’hameçon restent en mesure d’en enseigner la subtilité. Il est donc logique et prudent de chercher d’emblée à repérer le fer caché dans l’appât, c’est-à-dire s’interroger sur les implications probables, pour l’ensemble des citoyens, à court, moyen et long termes des occurrences de ce phénomène.

Sociétés du don et d’autres

Le potlatch est un exemple ancien de gratuité par la consommation outrancière de réserves matérielles et la destruction rituelle d’objets de valeur. Il a été décrit par des ethnologues à partir d’observations menées chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord comme une série de joutes de dons qui animent traditionnellement la vie sociale. De grandes fêtes offrent des occasions de détruire d’importantes richesses en l’honneur d’invités ou de convives, entrainant pour ceux-là, par son caractère rituel, l’obligation de prouver qu’ils peuvent faire au moins autant, si ce n’est plus. Le fait de « détruire des biens » a secoué, voire révulsé, la société occidentale qui apprenait l’existence de tels « cultes », imaginables seulement de la part de « sauvages ». Il a fallu du temps pour appréhender ces sociétés différentes où le bien matériel importait moins que les relations, et les liens de dépendance élaborant de complexes systèmes de « redevances morales » qui permettaient ensuite de constituer des groupes de plus en plus importants d’obligés, pour soutenir des politiques, des prises de pouvoir. Par ailleurs, ce système s’est révélé moins douloureux que la guerre pour ruiner périodiquement des économies primitives – et donc aussi permettre leur relance.
Dans le contexte actuel, économiquement débridé, la gratuité apparaît comme l’exigence d’une génération qui veut tout, tout de suite et pour rien.
Le principe de déperdition, qu’il s’agisse de finances, de biens matériels ou d’énergie sexuelle, a toujours profondément heurté la morale bourgeoise, fondamentalement organisée autour de l’accumulation de biens et de richesses. La dernière crise du capitalisme en date l’a encore démontré, en évitant le plus possible de disperser les fortunes colossales accumulées durant les années W Bush en diffusant le plus largement l’essentiel des pertes, assumées en bonne partie par les collectivités publiques. Il faut vraiment y « mettre du sien  » pour chercher à sortir de ce système, qui reste ultra dominant (même si certains marchés d’échanges ou de troc, parviennent à se tenir en dehors des systèmes monétaires, le plus sûr pour voir réussir heureusement des expériences alternatives est encore d’aller au théâtre voir la pièce Pauvres riches de Yves Robert).

« Donner pour rien » est resté fondamentalement scandaleux en termes commerciaux et peut être considéré comme une atteinte aux sains principes économiques de la bourgeoisie au pouvoir depuis environ deux siècles. Une perspective nouvelle semble donc s’ouvrir dans notre modernité avec l’irruption de marchandises et de services gratuits. Le caractère transgressif offert par cette nouveauté est tentant, même si chacun peut se rendre compte à quel point le système encourage désormais cette « révolte » au petit pied. Car, dans le contexte actuel, économiquement débridé, la gratuité apparaît comme l’exigence d’une génération qui veut tout, tout de suite et pour rien. Les domaines nouvellement étendus à ce secteur répondent apparemment aux attentes de cette jeunesse. En réalité, entre les offres promotionnelles, les mises à disposition utiles ou la prise en charge de services par la communauté, la lutte souterraine actuelle pour imposer des gratuités dans certains secteurs plutôt que d’autres doit clairement être comprise comme la volonté d’imposer un type de vie, modifiant l’échelle des valeurs. Et ces changements vont toujours dans le même sens : diminuer ou supprimer les revenus des collectivités, en leur demandant davantage de services peu rentables, tout en augmentant les domaines qui peuvent être sources de revenus pour les groupes privés.

Que rapporte la gratuité

Que désire-t-on rendre « gratuit » et qu’est-ce qu’on accepte de payer ? Jusqu’à quel point accepte-t-on de payer pour la gratuité ? Proposer une marchandise pour un prix nul revient à nier également la valeur marchande et la valeur d’échange, c’est-à-dire à détruire la valeur du travail attaché à la production de cette marchandise. Dans le cas des journaux dits « gratuits », le travail qui se paye est celui du lecteur du journal qui donne son temps à parcourir ces pages avec l’illusion d’être ainsi « informé », alors que tout ce qu’il ingurgite est payé par les publicités auxquelles il ne croit pas accorder la moindre attention…

L’échange commercial demeure, mais travesti ; en pâtissent la profession de journaliste, qui se trouve ainsi, au sens propre, complètement dévaluée et la qualité comme la probité de l’information, désormais dépendantes uniquement de ceux qui veulent bien payer de la publicité et ne tiennent, bien sûr, pas à être critiqués, ni leurs amis, ni leurs représentants politiques. Internet est l’un des grands vecteurs de la demande toujours plus forte de gratuité. Elle s’y déniche sur des sites prévus pour être copiés ou par piratage. Le sujet intéresse évidemment les artistes, parce que le pillage de leurs œuvres, musiques, films, textes, images, les touche, même s’il faut remarquer que nous trouvons surtout à la tête du combat pour faire respecter « leurs » droits financiers les gros industriels et diffuseurs de la culture.

Les défenseurs d’une liberté et d’une gratuité complètes d’utilisation donnent volontiers des exemples d’auteurs ou de chanteurs qui, s’étant fait connaître par la mise à disposition gratuite de leurs réalisations sur le net, ont fait fortune parce que leur notoriété a permis que leurs livres ou disques se vendent énormément, alors même que leurs versions gratuites étaient toujours disponibles. Ces succès triomphaux sont pourtant des exceptions : seules les propositions les plus consensuelles, capables de plaire au plus grand nombre, ont quelque chance d’y parvenir. Ne rêvons pas.

Il ne suffit pourtant pas d’éviter Internet : la mise en ligne des savoirs et des œuvres est déjà devenue indispensable et presque une condition d’existence. Ce qui n’a pas de présence sur la toile (et n’y est pas « indexé ») est tout simplement moins bien pris en compte dans la vie et les échanges. Cette nouvelle donne implique aussi d’accepter à cet égard une bonne part de gratuité des connaissances acquises, ne serait-ce que pour continuer à défendre sa culture dans la durée. Le caractère éminemment communautaire de ces domaines les destine à des soutiens publics, et comme il n’est pas très probable qu’ils puissent « faire de l’argent », leur privatisation n’a jamais été envisagée.

Lorsqu’un commerçant, une entreprise ou un grand groupe de pression parle de gratuité, il y a tout lieu de s’inquiéter pour son porte-monnaie ou sa liberté de penser, à moyen ou court terme. On peut aussi se plaire au jeu des pronostics : quel concurrent va se trouver ruiné ou absorbé dans cet élan de générosité ? Quel basculement de nos valeurs est en jeu ?

Quelques gratuités anciennes

Rappelons ici pour mémoire trois passages historiques de secteurs économiques abandonnant une gratuité traditionnelle en faveur du secteur marchand. Ainsi, au cours du XVIIe siècle, dans la plupart des pays d’Europe, la suppression des prés communaux a réduit à la misère une grande partie du petit peuple qui ne possédait pas de terres et ne pouvait donc plus faire paître aucune bête. Depuis quelques décennies, on assiste à travers le monde à une mainmise d’organismes privés sur la distribution de l’eau ; alors que la gestion publique ne facture qu’un prix du mètre cube d’eau dérisoire pour l’installation et l’entretien du réseau, la privatisation de ce secteur a exigé des sommes bien supérieures et obtenu d’énormes bénéfices avec l’eau. On peut évoquer aussi le prix de l’air, devenu très cher pour les citadins, dans la mesure où les grandes communautés urbaines, où s’entasse la population, sont polluées et qu’il s’agit, pour ceux qui en ont les moyens, de s’offrir une villégiature périodique, là où le bon air se trouve encore. Certains ont déjà pu faire beaucoup d’argent avec ce qui est gratuit, en faisant payer tous les autres.

Secteurs actuellement visés

Nos transports publics demandent aujourd’hui des prix de billets souvent considérés comme prohibitifs par les usagers, alors que ces entreprises sont généralement soutenues par le secteur public, en tout cas en ce qui concerne les lourds équipements et infrastructures. Faudrait-il, comme certaines voix le demandent, les rendre totalement gratuits ? Cette proposition intervient alors même que la Confédération, qui a charge de ce secteur, n’en peut plus de reporter sur les cantons ses charges trop lourdes à payer faute de pouvoir augmenter les impôts (et les cantons répercutent leurs charges de même, autant qu’ils le peuvent, sur les communes.) Par ailleurs, rendre complètement gratuit l’usage d’un bien correspond souvent à un moindre respect vis-à-vis de ses installations. Lorsqu’un bien communautaire n’a plus de considération ni de moyen d’être entretenu, développé, mis à jour, qu’en advient-il ? N’est-ce pas courir à sa probable disparition ou sa « reprise en mains » selon des normes privées, qui seront, elles, assurément chères et élitaires ?
Le « bon marché » étant, selon l’adage, toujours trop cher, que peut-il en être de la gratuité ?
Dans le même ordre d’idées, il a été demandé récemment la gratuité des écoles du post-obligatoire et notamment des universités. En fait, elles le sont déjà ! Il s’agit d’ailleurs d’une conquête de la gauche dans les années 60 et 70. Depuis ces années-là, les écolages se montent à quelques centaines de francs par semestre, et donc quelques milliers sur la durée du cursus de ces formations, dont le coût réel, assumé par la collectivité, est de 20’000 à 100’000 francs par étudiant et par année suivant la voie choisie. Donc, la demande de suppression de cette participation symbolique des étudiants – en bonne partie rétrocédée par des prestations concrètes en leur faveur – aurait surtout pour résultat de dévaloriser simplement les universités publiques au profit d’organismes privés qui font payer au moins l’entièreté de coûts à la petite élite ayant les moyens de s’y inscrire. Est-ce vraiment un système à deux vitesses de ce genre que nous désirons ici ? Aurait-on ainsi l’idée de mieux singer les États-Unis ?

Gratuité et demie

Et pourtant, le geste gratuit, la bonté, le don, cela existe. Les démonstrations de gratuité à buts économiques leur font de l’ombre, mais les grandes âmes s’accommodent bien de discrétion. Savoir d’où viennent les choses et qui les promeut, qui « donne » et ce qu’on va devoir pour cela, fait partie d’un processus courant et peut nous éviter de vivre sans cesse dans la crainte et la méfiance. Car une attitude constamment méfiante ne favorise pas l’épanouissement en société, et surtout se trouve en contradiction avec la générosité qui est au cœur de toute démarche artistique. Pourquoi ? D’abord, parce que toute création est un don. Ensuite, en raison de ce qui fonde l’artiste : non seulement il remplit sa part du contrat passé avec ceux pour lequel il agit, mais il y joint quelque chose de plus, qui tient à son propre désir d’expression et manifeste son talent. Cet apport non prévu, cette « perversion », en terme commercial, dont l’artiste est porteur, même si elle n’est pas immédiatement décelable, restera sans doute ce que le commanditaire aura obtenu de plus précieux. Cette façon de transformer l’échange, ces gestes gratuits et nécessaires, font de chaque artiste l’éternel créditeur de ses divers mécènes. Les vertus de ce mode économique sont aujourd’hui si reconnues que la plupart des communautés humaines soutiennent et financent les arts sur les deniers publics.

À la gratuité commerciale qui reprend plus en définitive que ce qu’elle donne, nous serions donc enclins à encourager la promotion des arts et de leur part de gratuité essentielle, même s’il faut pour cela, au contraire, commencer par en payer le prix. Enfin… c’est vous qui voyez !

© Joël Aguet. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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