la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le business de la gratuité

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S’exprimer aujourd’hui sur la gratuité, c’est marcher sur un « fil tendu » oscillant, selon les avis, entre idées reçues, pensée unique, progrès, passéisme, propagande, luttes de pouvoir, projections hasardeuses ou fait accompli. À l’Union des Compositeurs de Musique de Films – UFMC SWITZERLAND – les échos des créateurs sont sans appel. Dans cet océan de gratuité, la musique et l’audiovisuel sont en danger et nous tirons la sonnette d’alarme !

Si vous recherchez sur Google le mot « gratuit », vous trouverez 122 millions de pages alors que le mot « payant » ne donnera que 4 millions de pages…

C’est un fait, pour les objets « numérisables », la gratuité est bien en place ! Elle a bénéficié d’un tel tapis rouge qu’elle remplit aujourd’hui des millions d’ordinateurs dans le monde entier, avec d’infinies playlist de musiques, de films, de jeux et de logiciels de toutes sortes.

Concernant la musique, la quasi-totalité des compositeurs a été dépossédée du contrôle et des revenus de ses œuvres. D’un côté, des fournisseurs d’accès Internet, faisant mine de ne pas connaître la réglementation sur les droits d’auteur, se sont rués sur une technologie ultrarapide et puissante pour offrir des gigas de films et de musiques à télécharger à leurs clients, tout en prenant soin de nous ignorer, mais sans manquer d’engranger des milliards de revenus en passant ; d’un autre côté, des autorités restées muettes face à ce délit. En face, les auteurs réalisent à leurs dépens, année après année, que le tsunami des téléchargements « gratuits » est exponentiel. Au regard du volume mondial d’objets musicaux téléchargés, celui-ci est devenu colossal !

Les créateurs-auteurs sont donc passés du rang « d’artisans de la culture et du patrimoine », à celui de témoins impuissants d’un grand « safari mondial » qui se produit dans une « jungle numérique » que personne ne semble vouloir (ou pouvoir) maîtriser. Le piratage n’ayant pas de prédateurs définis, il peut se répandre en toute liberté et se nourrir de lui-même. L’idée de gratuité a donc pu s’installer dans les esprits jusqu’à devenir même « un droit » revendiqué par certains. Une opportunité fantastique que les industries du numérique ont su saisir pour investir dans un marketing agressif et omniprésent et vendre de nouveaux objets électroniques qui jouissent de ces fantastiques cornes d’abondance que sont la culture, l’information et le divertissement.

Maintenir l’« idée de gratuité » pour les multinationales de la tuyauterie numérique, c’est comme s’offrir des puits de pétrole à coût zéro (ou presque) et éliminer toute velléité de concurrence ou de réactions, avec la bénédiction d’un large public, tout heureux de s’offrir des milliers d’heures de films et de musiques dont il ne connaît même plus les auteurs et dont il n’aura pas assez d’une vie pour en découvrir le contenu. Cette frénésie du download avait un temps un alibi « culturel », mais aujourd’hui plus personne n’est dupe. Hélas, ce même public ne voit pas encore venir le piège se refermer peu à peu sur lui ! Les victimes de ce pillage ne sont pas ceux que l’on pourrait croire au premier coup d’œil !
La gratuité… c’est, à terme, la misère (culturelle et financière)
La gratuité a plusieurs visages : une gratuité officielle, qui s’affiche en lettres de feu, en services (payants) et en jeux (gagnez 1 000 mp3 avec votre carte de paiement ou sur votre bouteille de soda, accédez gratuitement à des millions de livres, de musiques, etc.) et une gratuité de l’ombre avec le piratage, le sampling, les réseaux peer to peer et autres cavernes « ftp » qui ont directement participé à l’essor du marché des ordinateurs, baladeurs, téléphones mobiles, mémoires de masse, supports vierges, notamment avec de juteux abonnements aux réseaux à larges bandes passantes.

Si ce grand élan de « générosité » remplit les poches de quelques grandes sociétés, de quelques hackers malins et d’une toute petite poignée de « stars » (derniers survivants des temps passés), ce sont les poches de la majorité des créateurs-producteurs qui se vident inexorablement, car ils ne sont pas du tout rémunérés pour leur travail. Pour nous, le droit d’auteur est à la fois notre seul revenu et notre seule caisse de retraite. En quatre années à peine, bon nombre de compositeurs ont vu leur revenu chuter de 3’000 à 5’000 %. Aucune profession n’a subi un tel choc ! La question de la survie est clairement posée.
Si les États sont impuissants à contrôler ces équilibres, alors la démocratie, l’économie et la diversité culturelle sont en danger.
Dans le même temps, nombre de compositeurs ont reçu, comme par hasard, des « offres » de sociétés d’édition qui proposent de prendre en main l’intégralité de leur répertoire, avec pour « carotte » une hypothétique récupération des droits d’auteur perdus et oubliés, sans trop savoir par quelle méthode ils pourraient le faire et dont la rémunération est symbolique.

Nous avons donc d’un côté des pipelines de distribution qui ont faim de contenus et de l’autre des « rabatteurs » qui pistent les répertoires musicaux, comme d’autres cherchent des coins à champignons. Le droit d’auteur est le dernier écueil dans ce « tuyau direct » bâti entre les distributeurs et les consommateurs. Le fait que le droit d’auteur soit constamment attaqué n’est pas étranger à tout cela. Tout comme pour le réchauffement climatique, il fut un temps où les alertes, face aux dangers de la gratuité et du piratage, ont rencontré le même désintérêt général, mais les conséquences seront tout aussi irréversibles : appauvrissement de la création, fin programmée de la professionnalisation et des secteurs liés, formatage de l’offre culturelle, mort des productions indépendantes, afflux de milliers de nouveaux demandeurs d’emploi qui entreront en concurrence avec les autres secteurs de l’économie et, au final, un Web au sang d’Or détenu par quelques poignées de multinationales qui diront quoi produire, quoi regarder, quoi écouter et quoi consommer ! La gratuité… c’est, à terme, la misère (culturelle et financière) uniforme pour tous, et le Jackpot pour une petite poignée de puissants ! … Et qu’en est-il du coût social que cela va avoir, entre les suppressions d’emplois directs et indirects concernés ?
Pour nous, le droit d’auteur est à la fois notre seul revenu et notre seule caisse de retraite.
Il semble donc que l’avenir de la culture, de l’information et du divertissement soit irrémédiablement voué au grand partage mondial et gratuit de son contenu ? ! OK ! Être généreux avec les biens d’autrui, c’est commode, mais c’est illicite… et cela s’appelle de son vrai p’tit nom… du VOL !

Bon, ce droit à la « gratuité » pourrait être un extraordinaire cadeau offert à l’humanité si toutefois cette nouvelle règle était aussi appliquée à tous les autres secteurs de l’activité humaine ! Mais l’économie de marché ne semble pas pressée d’appliquer ce même zèle pour résoudre la faim dans le monde, l’accès aux soins médicaux, l’énergie, le logement et l’eau potable pour tous, par exemple ! Si la culture est reconnue comme un bien et une nécessité pour l’équilibre et la santé humaine, elle doit être rémunérée. Et, si la création et les biens culturels n’ont plus que des devoirs sans aucun droit, alors le modèle économique devrait être redéfini ? !

Maintenant, quelle est l’issue pour les auteurs et créateurs ? Sans doute utiliser ce qu’ils savent faire le mieux : créer de la musique, des films, donner du sens à la vie avec des émotions et des histoires, pour le bonheur de tous ! Mais si nous n’avons plus de quoi le faire, comment faire ?

Donc, bon nombre de questions doivent trouver réponse rapidement ! Les auteurs veulent des mesures de transparence, en ayant accès aux décomptes des œuvres auprès des fournisseurs et distributeurs de la Toile pour pouvoir négocier leurs droits et accepter qu’une autorité de surveillance neutre garantisse les procédures pour avoir le contrôle de la diffusion de ce qui est gratuit et ne l’est pas, pour que ces mêmes opérateurs assument leur responsabilité quant à la compensation des pertes financières des créateurs par les outils qu’ils mettent à disposition du grand public, pour qu’ils s’engagent également à monter des fonds pour l’aide à la création originale, pour qu’ils participent aussi au principe de redevance, bref, pour qu’ils jouent un rôle responsable dans l’équilibre de notre société.

Enfin, nous souhaiterions que les politiques s’emparent du problème et que des lois permettent de réguler correctement les conditions de ce marché et ne plus fermer les yeux devant ce hold-up planétaire qui va coûter au final… très cher à la société ! Si les États et gouvernements sont impuissants à contrôler ces équilibres, alors c’est clairement la démocratie, l’économie et la diversité culturelle qui est en danger.

Par vocation, les artistes et créateurs ont toujours été dans le sens du partage, de la découverte, mais si gratuité il y a, c’est aux seuls auteurs d’en décider, non à des intermédiaires cupides qui invitent la population à se servir gratuitement et sans limite dans le « frigo » des autres !

« Bon, demain, je me servirai gratuitement chez ma boulangère de plusieurs gâteaux, croissants, pains et autres sucreries (que j’offrirai ou revendrai), et si d’aventure un croissant me plaît, je lui en achèterai éventuellement un dans le courant de l’année et lui ferai de la pub ! » Pas certain que cela plaise à ma boulangère ? !

Pourtant c’est bien ce que les auteurs subissent au quotidien !
Si des conditions équitables retrouvaient le chemin de la raison et du respect, les fantastiques outils qu’offre la technologie numérique avec Internet reprendraient alors leur place en tant que média au service de la culture, de l’information et du divertissement et non… l’inverse !

 

UFMC SWITZERLAND

Union of Film Music Composers

Créée en 2005, l’association suisse des compositeurs de musique pour le cinéma et l’audiovisuel est devenue l’interlocuteur majeur de « la musique à l’image », auprès des instances nationales culturelles et politiques, télévisuelles et cinématographiques en Suisse. UFMC SWITZERLAND s’emploie à valoriser, promouvoir et défendre la profession de compositeur de musiques à l’image au niveau national et international.

© UFMC SWITZERLAND. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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