la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Édito n°29, mars 2011 – Les stars sont de tous les temps

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Les titres mêmes des émissions de télé-réalité semblent bien nous le prouver : nous vivons à l’époque par excellence du star system. Les moyens de communication de masse nous permettent en effet de placer sur le devant de la scène un tout petit nombre d’individus, baignés par la lumière des projecteurs et observés par tous les autres. Pour autant, le XXe siècle a-t-il créé les stars ? Nullement.

Antiquité

Dans la Rome antique déjà, les gladiateurs les plus valeureux étaient de véritables vedettes, portées en triomphe par des foules en délire. Dans le domaine musical, ils eurent un équivalent, les citharèdes, qui chantaient leurs poèmes lyriques en s’accompagnant de la cithare, et se mesuraient à longueur d’année dans des compétitions qui représentaient le sommet des fêtes religieuses et des joutes sportives de toute la Grèce – Jeux olympiques inclus ! C’est à devenir l’un d’eux qu’aspirait Néron lui-même – Néron, qui déclamait ses vers à la lumière de l’incendie de Rome et qui, en mourant, prononça la fameuse phrase : « quel artiste meurt en moi ! »

Moyen Âge & Renaissance

Considérant que c’est Dieu seul qui donne le talent aux créatures, le Moyen Âge rompt avec cette tradition païenne : c’est à peine si l’on connaît le nom d’une poignée d’architectes constructeurs de cathédrales. Période par excellence de l’expression collective, donc particulièrement favorable à l’art monumental, cet interlude n’empêchera pas le naturel de revenir au galop : dès la Renaissance, les artistes signent à nouveau leurs œuvres ; on s’arrache un Vinci, un Michel-Ange, sans oublier plus d’un musicien, orfèvre ou po­ète.

XVIIe & XVIIIe

Mais le plus spectaculaire était encore à venir ; aux XVIIe et XVIIIe siècles, les castrats devaient devenir le prototype de toutes les stars présentes et futures : comblés d’honneurs par le public et l’aristocratie, ils étaient également des amants recherchés – d’autant plus que leur mutilation les rendait stériles mais non impuissants.

XIXe

À l’aube du romantisme, au moment même où les droits de l’homme se diffusent en Europe, les castrats disparaissent. Mais ils seront bien vite remplacés par une nouvelle variété de stars : c’est à cette époque en effet que le violoniste italien Niccolò Paganini, puis le pianiste hongrois Franz Liszt créent le personnage du virtuose itinérant, allant quérir ses lauriers dans les contrées les plus reculées, jusqu’en Russie ou dans l’Empire ottoman. Leurs successeurs – par exemple le pianiste polonais Ignace Paderewski, ou le ténor italien Enrico Caruso – y ajoutent bientôt le Nouveau Monde. Le modèle de la « star » effectuant à longueur d’année son tour du monde date donc de l’époque du romantisme. Exceptionnel au début du XIXe siècle, ce profil devient par la suite normal pour tous les artistes de niveau international – une situation encore valable aujourd’hui, au point de devenir un véritable carcan à bien des égards.

XXe

Sans doute faut-il voir dans ces 2500 ans de star system une tendance fondamentale de la culture occidentale ; visant au développement perpétuel, à la croissance, cette dernière pousse les individus à se surpasser : c’est bien là le moteur du progrès ; les anciens Grecs en furent particulièrement conscients – au point que l’on a forgé pour eux l’expression « esprit agonistique ». Le fait que l’on mette en avant ces modèles de manière aussi spectaculaire que possible s’explique par la volonté de pousser au plus haut degré les performances individuelles, aussi bien du point de vue intellectuel, artistique et sportif que pécuniaire (car dans cette conception, le profit personnel est bien le moteur de la croissance économique).

Et aujourd’hui

Ce qu’il y a de nouveau dans la situation actuelle, ce n’est pas tellement la forme de la « pipolisation » que son contenu. « Connu pour sa notoriété » est une boutade fameuse qui met le doigt sur un travers essentiel de l’époque actuelle à cet égard : de plus en plus, la forme l’emporte sur le fond ; des campagnes publicitaires savamment orchestrées tiennent lieu de contenu, de nouveauté, de créativité. Mais l’appauvrissement du message n’est pas valable que pour les stars, il se manifeste un peu partout : c’est la conséquence d’un parti pris de consumérisme qui s’impose de plus en plus ; acheter, faire tourner la machine, sans que l’on ne sache plus vraiment pour qui ni pour quoi. Il ne me semble pas que le star system soit en lui-même à l’origine d’un tel appauvrissement. Il devient odieux par ce qu’il nous montre, non par ce qu’il est : il n’est qu’une loupe que l’on promène sur notre monde et qui en révèle, selon les lieux où elle s’arrête, une vertigineuse inanité. En 1920, Chaplin et Einstein étaient des stars, au même titre que Johnny ou Lady Gaga aujourd’hui…

© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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