la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Quelques pas dans le star stystem

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Une machine à sous impitoyable

Il est évident, quand on dit star system, que l’on parle de business et que l’on évoque très clairement une machine destinée à faire de l’argent. Une machine mise en route entre 1910 et 1920 autour du cinéma aussi bien aux États-Unis qu’en France et en Italie. La future star est repérée, puis entrainée et remodelée par des coachs, maquillée et habillée de pied en cap, soutenue par une équipe de journalistes qui entretiennent le courrier de ses fans et dirigée par un agent tout puissant qui va gérer sa carrière cinématographique. Il faut créer de toutes pièces, au-delà du héros ou de l’héroïne du film dans lesquels le public s’identifie, des êtres de chair dont à la fois les rôles et la vie privée vont subjuguer les spectateurs. Faire de femmes et d’hommes quelconques, sélectionnés soigneusement par des « talent scout », des demi-dieux qui vont attirer et monopoliser tous les regards et devenir les « porteurs » de films et de presse people à succès. Et qui dit succès du public, dit succès financier « boosté » par ces « stars-marchandises » sur lesquelles se construit toute la publicité des grands films.

Nous sommes dans une société capitaliste dont la bourgeoise est à l’origine. La petite bourgeoisie n’a pas des rêves de dieux de l’Olympe – inatteignables – mais ceux de « personnes héroïques » venant de nulle part, ayant réussi, comblés par la « chance », à devenir des modèles pour tous ceux qui vivent péniblement leur quotidien. Les grandes maisons de production de films vont donc créer artificiellement des vedettes ou des stars qui officiellement se sont faites toutes seules (les équipes de professionnels qui les entourent resteront dans l’ombre), des images ou des projections d’êtres humains qui font partie de l’exceptionnel, qui appartiennent à un autre monde, un autre monde que la presse de boulevard nous présentera comme un monde idéal. À la différence des grands artistes (peintres, sculpteurs, architectes, écrivains, musiciens, cinéastes…) qui donneront au-delà de leurs propres vies des œuvres, ces stars de l’écran ne laisseront souvent d’elles qu’un miroir éphémère, et disparaitront l’âge avançant. Et la machine qui les a créées s’empressera de les oublier, quand ce n’est pas les stars elles-mêmes qui décideront, à l’apogée de leur carrière, de quitter le bateau avant ou par peur d’en être rejetée (Marlène Dietrich, Greta Garbo, Brigitte Bardot, Liz Taylor…). Certaines d’entre elles, arrachées par la mort en plein succès, comme James Dean, Gary Cooper, Marilyn Monroe, Gérard Philippe ou Patrick Dewaere, deviendront des mythes bien entretenus par le système. Il y aura, bien sûr, aussi quelques stars exceptionnelles comme Lauren Bacall, Catherine Hepburn, Laurence Oliver, Jean Gabin, Anna Magnani, Marcello Mastroianni, Simone Signoret ou Jeanne Moreau dont le talent ne sera pas touché par le poids des années.
« Faire de femmes et d’hommes quelconques des demi-dieux qui vont attirer et monopoliser tous les regards. »
En fonction des désirs du public, chaque époque a forgé un certain type de star. Dans les années trente-quarante, on recherchait des beautés naturelles au port de reine, dans les années cinquante on a proposé une beauté naturelle plus proche de la terre (Ava Gardner, Sofia Loren, Gina Lolobrigida, Monica Vitti). Aujourd’hui avec la mondialisation, dans un monde de spectacle permanent, tous les types des stars viennent à la lumière et disparaissent à la vitesse des étoiles filantes, le temps de briller, de faire marcher les machines à sous et de disparaître. Certaines, par chance et talent, nous accompagnent un peu plus longtemps comme Robert Redford, Meryl Streep, Sean Connery, Roberto Benigni ou Gérard Depardieu [1].

La chasse au gros

Pour rester toujours en argument, j’ai contacté Darius Rochebin.

Pour qui ne connaîtrait pas cette star du petit écran, je rappelle qu’il est le présentateur vedette du télé journal de 19h30 à la télévision suisse romande et qu’il est également le conducteur de l’émission d’interviews Pardonnez-moi. C’est donc à un chasseur de stars que je m’adresse, un chasseur de gros gibier qu’il faut attraper pour alimenter sa prochaine émission. Et il en a eu, du beau monde, dans sa besace : Gérard Depardieu, Monica Belluci, Sophie Marceau, Roman Polanski et Stress, mais aussi Al Gore, Mikhaïl Gorbatchev, Mahmoud Ahmadinejad et Ban Ki-Moon, sans oublier Nicolas Hayek, Ernesto Bertarelli et Julian Assange.

« Mes munitions, dit-il, ce sont les informations. Qui est intéressant pour le public ? Qui pourra être disponible à telle date ? Qui va m’aider à obtenir l’interview ? Et ce n’est pas toujours facile d’avoir de grandes stars de l’actualité pour la télévision suisse romande qui est une chaîne de moyenne importance. La ténacité et le facteur chance sont aussi des munitions indispensables. Mais également le flair. Savoir déceler quel est le moment favorable pour aborder telle vedette. Savoir établir des rapports humains où le charme trouve sa place au moment de convaincre. Il arrive parfois que la chance vous accompagne. Et cela s’est produit avec l’interview de Roman Polanski, interview que le monde entier des médias lui réclamait. »

« Il est important de rester longtemps à l’affut. D’être disponible quand c’est le moment, quel qu’il soit, de jour ou de nuit, prêt à répondre aux e-mails ou au téléphone. Il faut avoir un grand sens du timing. »

« Il faut rencontrer les personnes, établir en quelque sorte un rapport ‹ animal › où les qualités et les défauts de l’interlocuteur et du futur interviewé ont la possibilité de se rencontrer, de se confronter. Il est vrai que dans ce rapport de force il faut savoir quand il faut insister et quand il faut se retirer. »

« Il faut potasser beaucoup son sujet à l’avance. Mais aussi relativiser le jour J, car au dernier moment il peut toujours y avoir un imprévu, une jambe cassée ou un vol d’avion annulé. Il y a souvent des impondérables. Donc il faut être audacieux, très audacieux, car il n’y a jamais d’interview parfaite. Et, au moment de l’interview, il faut garder beaucoup de curiosité, savoir percevoir ce qui se dégage de son interlocuteur, même dans sa façon de bouger physiquement. Il n’est pas question d’aimer ou de ne pas aimer la personne que l’on interviewe. Il faut, à travers sa propre curiosité, créer avec cette personne quelque chose qui va rester. »

« Comment définir les stars
que j’ai interviewées ?

Mikhaïl Gorbatchef :
la mobilité d’esprit.

Mahmoud Ahmadinejad :
l’intensité d’un homme qui ne doute de rien.

Dominique Strauss-Kahn :
le poids de la responsabilité.

Julian Assange et Yasser Arafat :
le sentiment d’une mission, d’un destin.

Gérald Depardieu :
l’originalité ; chaque phrase est de lui ;
il ne se répète jamais.

Monica Bellucci :
le sommet de la sensualité.

Dany Boon :
le hasard fascinant d’une carrière inattendue. »

« Qu’est-ce qui fait une star ? C’est un destin humain composé d’un subtil mélange de rationnel et d’émotionnel. De rationnel, car il faut que la star puisse avoir la capacité de s’exprimer devant l’écran ; d’émotionnel, car elle doit faire passer par sa présence ce quelque chose d’insaisissable et de fascinant qui en fait la personne exceptionnelle attendue par les spectateurs. Il y a des stars dont le statut est évident pour tous, tel Roger Federer par exemple. Il y en a d’autres qui sont inclassables. Comme Roman Polanski ou Mahmoud Ahmadinejad.

Le parcours du combattant

Après avoir disserté sur le star system et cherché à comprendre en compagnie de Darius Rochebin comment « chasser » la star, je me suis mis à la recherche d’une vedette pour illustrer ces quelques lignes.
Tout d’abord j’ai essayé d’obtenir une interview d’Alain Delon. C’était le sujet idéal. Il a occupé les écrans européens pendant plusieurs décennies, été dirigé par les plus grands cinéastes, de Luchino Visconti à Michelangelo Antonioni, d’Henri Verneuil à René Clément, en passant par Jean-Luc Godard. Également acteur de théâtre, réalisateur et producteur. Il vit entre Paris et Genève, titulaire des passeports de ces deux pays. Mais voilà… Ce n’est pas le moment, il n’a pas le temps, me dit-on. Il répète à Paris Une journée ordinaire, pièce de théâtre qu’il a écrite et qu’il va jouer avec sa fille.

Je pars donc en chasse d’un autre type de gibier. Pourquoi pas Frédéric Mitterrand ? Homme de culture, auteur, réalisateur, journaliste et actuellement ministre de la Culture et de la Communication du gouvernement français. Envoi de courrier, e-mail, appels téléphoniques… Je passe par trois interlocuteurs et deux assistantes du cabinet du ministre. Mais là aussi mauvais timing. Tout d’abord en décembre, nous sommes en plein remaniement ministériel et Mitterrand n’est pas sûr de faire partie du nouveau gouvernement, donc pas d’interview pour l’instant… prière de rappeler plus tard… Et maintenant « la révolution du jasmin » est venue jeter un trouble dans le calendrier du ministre. Ses amitiés, ses décorations et son passeport tunisiens ne sont plus très « tendance ». Au Ministère de la Communication, on ne communique plus beaucoup… Ce n’est pas le bon moment, me dit-on. Darius Rochebin disait qu’il faut savoir se retirer…

Alors je laisse tomber avec chance puisque rendez-vous est pris avec une de nos stars suisses de l’écran, Jean-Luc Bideau, que l’on a vu dans plus de 130 films sur les écrans de cinéma et de télévision, et, souvent, au thé­âtre. Un acteur qui a le sens de l’exagération et de la démesure. Discussion à bâtons rompus dans un bistrot à deux pas de l’église de Bernex près de Genève. On commence par le début. Quel est le déclic qui fait qu’on décide de devenir comédien ? Comment peut-on devenir une star ?

«  En ce qui me concerne, c’est peut-être le fait qu’enfant de parents divorcés, confié à une gouvernante, j’ai commencé à déconner. C’est peut-être le choix d’une marginalité vécue à l’âge de 15 ans qui s’est transformé ensuite en tentation de s’évader et de devenir acteur. »

« Je me suis présenté au concours du Con­ser­vatoire de Paris. Nous étions 1000 candidats. 15 ont été choisis. J’ai eu la chance d’être pris, probablement parce que je représentais un ‹ type › de physique original : un grand avec une gueule. »

« Puis, un peu de théâtre à Paris, mon premier petit rôle à l’écran en 1965 : un client suisse (!) dans Les Bons Vivants de Grangier et Lautner, du cinéma en Suisse avec Michel Soutter, Alain Tanner et Claude Goretta, et nombreux films en France. Les films suisses auxquels j’ai participé de 1969 à 1971 m’avaient créé une bonne réputation à Paris. J’étais un peu la vedette suisse. Gérard Lebovici, qui venait de fonder Artmedia, la plus grande agence d’acteurs, d’auteurs et de réalisateurs en Europe, m’avait repéré après avoir vu mon interprétation dans La Salamandre d’Alain Tanner. Je pouvais devenir un acteur qui lui rapporterait de l’argent. Et c’était le but d’Artmédia, comme c’est toujours le but d’une agence d’acteurs. Créer des vedettes, des stars pour qu’elles rapportent du fric. Bulle Ogier, merveilleuse comédienne, faisait aussi partie de ces actrices poussées à devenir une star. Mais la réalité en a décidé autrement. »

« En 1973, sort le film de François Leterrier, Projection privée, dans lequel je joue le rôle de Denis Mallet, en compagnie d’un casting formidable : Françoise Fabian, Jane Birkin, Bulle Ogier et Jacques Weber. Ce film aurait pu me lancer dans une carrière de star. Mais ce fut un bide. Le public n’a pas suivi. Et combien de grands talents n’éclatent pas, ne deviennent pas des stars parce qu’ils ne se sont pas trouvés au bon moment dans le créneau juste. »

« Il y avait, à l’époque, d’autres familles d’acteurs, comme ceux produits par la Gaumont, qui eux trouvèrent leur public, démarrèrent en flèche et devinrent des stars du show­business. Thierry Lhermitte, Michel Blanc et Gérard Junot. »
« Je suis devenu la vedette d’un moment. Mais devenir une star, c’est tout autre chose. On peut être un grand comédien et ne jamais devenir une star. » (Jean-Luc Bideau)
« À deux occasions de ma carrière, il y a eu des instants magiques où il s’est passé quelque chose de très fort. D’abord en 1979 avec Et la tendresse ? Bordel ! un film de Patrick Schulmann, puis de 1998 à 2002 avec la série de TV H créée par Abd-el-Kader Aoun dans laquelle j’interprète le professeur Max Straus en compagnie de Jamel Debbouze, Ramsy Bédia et Eric Judor. Grâce à des productions comme celles-ci, je suis devenu la vedette d’un moment. Mais devenir une star, c’est tout autre chose. Pour moi, le déclic n’a pas lieu. C’est vrai qu’il y a une grande différence entre être une vedette et une star. On peut être un grand comédien et ne jamais devenir une star. Charles Vanel, Isabelle Adjani, Nathalie Baye, Bulle Ogier sont de véritables talents, ont été de grandes vedettes à cer­taines époques mais ne sont pas devenus des stars au sens américain du terme. Par contre, un Dany Boon est passé du stade de vedette à celui de star en l’espace de deux films. »

Caprices et sagesses de stars

Quand on a travaillé pendant plusieurs décennies sur les plateaux de cinéma, on a inévitablement l’occasion d’assister à des caprices de stars – mais aussi à des moments de grande sagesse. En voici quelques perles.

Luchino Visconti, réalisateur de l’admirable Guépard avec Burt Lancaster, Alain Delon et Claudia Cardinale, exigeait tous les matins des fleurs fraîches dans le décor du plateau. Des roses fraîches qui arrivaient chaque matin par avion et qui ne résistaient que quelques heures à la chaleur des projecteurs et de l’été sicilien. Il chassa sans pitié du tournage l’accessoiriste qui, par économie, s’était permis de placer des fleurs en tissus en arrière-plan.

Pendant le tournage à Rome de The lonely Lady de Peter Sasdy, la vedette du film, Pia Zadora, petite chanteuse américaine de quelques succès, exigea d’avoir auprès d’elle son chien. Un Boeing 707, avion privé du producteur qui était aussi le mari de la starlette, partit pour Los Angeles et revint à Rome avec pour seuls passagers l’équipage et le chien.

Monica Vitti, actrice fétiche de Michelangelo Antonioni, exigeait que l’on supprime les chaussures à talons des actrices plus hautes qu’elle. Pia Zadora aussi.

Sur Lady Hawke de Richard Donner, un film culte américain avec Michelle Pfeiffer et Matthew Broderick, Rutger Hauer, acteur-star hollandais, connu pour son interprétation dans Blade Runner, et héros du film, ne se déplaçait qu’avec son propre motor-home. Un camion de 15 mètres de long dans lequel il vivait et qu’il conduisait personnellement, tout en exigeant de la production une limousine avec chauffeur et une suite dans les différents hôtels du tournage.

La veille du premier jour de tournage du Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud, je présentai à Sean Connery sa roulotte personnelle de maquillage. C’était la plus belle des 11 roulottes réservées pour les acteurs du film. Il demanda à en voir une autre encore plus luxueuse. Au petit matin, elle lui fut présentée : il garda les deux !

Pendant la quarantième édition du Festival de Cannes, Marcello Mastroianni était venu chercher son prix d’interprétation pour Les Yeux Noirs de Nikita Mikhalkov. Sa femme officielle, Flora Mastroianni était présente comme actrice avec un film en compétition. Catherine Deneuve, mère de sa fille Chiara Mastroianni, présidait la soirée de clôture. Quant à sa compagne, Anna Maria Tatò, elle suivait depuis Rome les événements cannois à la télévision. Il ne pouvait décemment être accompagné par toutes les trois. Il lui fallait être diplomate. Il renonça à la montée officielle des marches du palais et emprunta discrètement l’entrée des artistes.

En février 1988, lors de repérages pour un nouveau film à tourner en URSS, Mastroianni avait décidé de faire partie de l’expédition. Nous venions de présenter 8 1⁄2 de Fellini dans un grand cinéma de Tbilissi en Géorgie. Des milliers de fans de Mastroianni lui avaient tenu une standing ovation de plus de 20 minutes. Il était 23h quand nous sommes sortis de la salle pour aller discrètement rendre visite à Sergeï Paradjanov, réalisateur dissident qui habitait dans les quartiers pauvres de la ville. Une jeune femme sortait ses poubelles quand elle aperçut et reconnut Mastroianni. Elle s’arrêta devant nous en ne cessant de prononcer « Marcello, Marcello, Marcello… » puis disparut. À 2h du matin, de retour vers l’hôtel, nous empruntions le même chemin. Et voici que se présentait à nouveau cette femme qui avait attendu plus de deux heures de temps notre passage. Changée, maquillée. Elle offrit à l’acteur un bouquet d’œillets rouges accompagné d’une pluie de paroles admiratives. Mastroianni se retourna vers nous en disant : « Aujourd’hui, Sofia Loren et moi sommes des stars dans ce pays. Demain, on nous oubliera et nous serons très vite remplacés par des Meryl Streep et des Robert Redford. »

[1] Pour approfondir ce thème, lire Les stars d’Edgar Morin, Éd. du Seuil 1972, collection Points/Essais

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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