la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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J’aurais voulu être un artiste

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Ou les stars éphémères de la télé-réalité. Les acteurs médiatiques sont souvent, et depuis longtemps, à l’origine d’une carrière (inter-)nationale. Ils peuvent garantir la « construction » et la longévité d’une star et ce sont eux aussi qui, parfois, ont le pouvoir de provoquer sa fin.

Depuis les années 20, le cinéma a fait de beaucoup d’acteurs et d’artistes des stars mondialement connues et vice-versa ; certains films se vendaient uniquement par la présence de stars. Presque rien n’a changé depuis, si ce n’est que la vie privée des personnes célèbres se trouve commercialisée, et de plus en plus au centre de l’attention médiatique ; on parle ainsi des people. Une certaine Lady G. est peut-être l’exemple le plus récent montrant de façon extrême et exemplaire le fonctionnement du système médiatique et celui de la société de consommation de masse. « Simulacre de son temps » dirait peut-être Jean Baudrillard, elle est une star certes, une idole pour certaines et certains ; elle est sans doute très people. Sa stratégie fonctionne. Savoir utiliser les médias a toujours été un atout pour pouvoir se faire connaître, pour rester connu, et pour se faire oublier aussi. Dans ce sens, rien ne va sans les médias mais, avec, ce n’est pas toujours facile non plus.

Les grandes stars, des étoiles physiquement lointaines mais médiatiquement parlant proches, sont seulement une partie de l’histoire. Qu’en est-il des héros de la vie quotidienne ou des personnes « sans histoire » ? Depuis le milieu des années 80, la télévision de l’intime laisse place à la parole de ceux qui souhaitent partager leur vie privée sur la scène publique : montrer et dire ses souffrances et fantasmes. Depuis, certaines émissions télévisuelles prétendent occuper le rôle du psychologue, du jardinier, de l’entremetteur entre célibataires, ou du décorateur de maison. Ces émissions de « télé-réalité » ne produisent qu’une belle illusion de la réalité car la volonté de filmer ou de montrer la vie réelle se heurte au moment où un scénario, un casting ou des caméras forment un dispositif de sélection, un espace de jugement et de surveillance. Qu’est-ce qui est donc réel dans ce genre d’émission ? La « télé-réalité » qui met en avant une attitude style A star is born ne peut guère prétendre reproduire la réalité. En revanche, elle nous montre une autre forme de réel : celle des personnes qui, par envie de célébrité, sont prêtes à se dénuder et à passer à l’acte devant des caméras dévorant leurs victimes comme des plantes carnassières. Ces émissions ne montrent pas la vie réelle, mais elles permettent de comprendre un peu mieux la réalité qui nous entoure, qu’on peut difficilement cerner, une partie de la réalité des conditions de production télévisuelle, ainsi qu’une certaine idée de la réalité sociale, notamment la disparition ou l’apparition de sujets tabous.

Il arrive que des pseudo stars éphémères soient produites par et à la télévision, des célébrités « fictives » remplissant ainsi les pages de la presse people. « Et vous ? Voulez-vous devenir une star, un héros, une idole, un mythe ou tout simplement un people ? Appelez le… ou envoyez votre vidéo à www… » Ce slogan pour une possible émission de télé-réalité est fictif. Cependant, quand une chaîne de télévision privée de l’hexagone proclame dans sa bande-annonce que « tout le monde a sa chance », on pourrait presque y croire. Vous, comme moi, nous pourrions a priori devenir célèbres. Il faut simplement se présenter au casting, être choisi, et montrer ensuite son talent à tous ceux qui sont confortablement installés sur leur canapé, ainsi qu’aux filles joliment installées – par la production – derrière le jury de l’émission, qui « surveille » et « punit ». Il s’agit d’une certaine forme de démocratisation de l’accès au star system commercialisé et mondialisé.
Oui, la télévision produit des stars et starifie des humains en en faisant des produits. Mais rares son ceux qui deviendront des mythes ou des légendes dans la mémoire collective.
Andy Warhol jouait avec le commerce et la reproduction en en faisant son art. Passer par le système pour prétendre en ressortir ? L’art-ifice est également l’ingrédient de base des émissions qui cherchent les stars du lendemain. Le problème posé par la confusion entre star et artiste dans l’ensemble des acteurs de l’écran s’estompe derrière les couleurs et les paillettes du plateau télévisuel. Quand les candidats ressortent de la station de lavage musicale, après avoir chanté ou transformé les chansons qui existent déjà, ils se perdent dans la jungle de la concurrence rude des producteurs. Oui, la télévision produit des stars et starifie des humains en en faisant des produits. Mais rares son ceux qui deviendront des mythes ou des légendes dans la mémoire collective. Rares sont ceux qui auront bouleversé les mœurs et qui auront provoqué des événements sociaux.
Finalement, devenir une star c’est compliqué ; en rester une, c’est difficile. Devenir un mythe ou une légende de la musique, du sport ou du cinéma, c’est presque impossible ; ce n’est pas uniquement une question de commerce, de talent ou de beauté, mais d’effort, de travail, de discipline et, parfois, de chance. Certaines émissions télévisuelles (comme d’autres médias) l’oublient souvent et vendent le rêve de pouvoir devenir en peu de temps quelqu’un qu’on n’est pas, mais que certains auraient voulu être.

Propositions de lecture

Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, Gallimard, 1976
Annik Dubied (dir.), L’information people
Dominique Mehl, La télévision de l’intimité, Seuil, 1996

© Katharina Niemeyer. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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