la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Cinéastes : une honte de dépendre des loteries ?

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Cette année va voir naître une nouvelle et belle Fondation Romande du Cinéma. Dans l’ensemble, la Loterie Romande va épauler les collectivités publiques cantonales (et les communes de Genève et Lausanne) à hauteur de plusieurs millions de francs par an, près du tiers des ressources régionales disponibles pour la création cinématographique. Mais au cours de cette longue marche, il n’est pas rare que les cinéastes tombent sur des interlocuteurs qui, à gauche comme à droite, froncent les sourcils : ne craignez-vous pas d’être devenus trop dépendants de la loterie ? Est-il éthiquement acceptable pour des créateurs « libres » de se faire financer sur les pertes de millions de joueurs, et même de centaines de joueurs compulsifs ? Les artistes ont-ils vendu leur âme en participant au recours contre l’interdiction du Tactilo, en soutenant l’initiative fédérale en faveur des loteries ?


Après une longue série de défaites, les loteries suisses ont pu en effet marquer quelques points ces derniers mois : dépôt de l’initiative fédérale, recours contre l’interdiction du Tactilo accepté par le Tribunal fédéral. Cela ne suffit pas encore à placer tout le secteur du jeu sous le parapluie de la collectivité, loin s’en faut. En Suisse, la situation du jeu est extrêmement chaotique. Les loteries vendues au kiosque sont publiques, les jeux de casinos et les machines à sous sont privés (mais fortement taxés), les jeux et paris sur Internet sont privés et ne sont soumis à aucun contrôle.

Les artistes ne dépendent réellement que du secteur des loteries. C’est aussi le secteur le mieux contrôlé par la collectivité, tant dans ses méthodes que dans la manière de répartir ses ressources. Les casinos, par contre, comme le secteur du tabac et de l’alcool, malgré des taxes élevées, restent des secteurs extrêmement lucratifs et très marginalement concernés par le Bien commun, encore moins par les artistes et les dépenses sociales – tandis que leur « pollution sociale » est net­tement plus élevée que celle du jeu. Osons le raccourci : éthiquement, il vaut mieux dé­pendre des loteries que des subventions de l’État provenant des taxes sur l’alcool, le tabac et des machines à sous. Quant à dépendre des « privés », les artistes savent, à l’exception des peintres, ce que cela signifie… Mais s’il faut envisager l’éthique du jeu, on ne saurait faire pire qu’Internet : accès instantané au niveau international, sites dont les pro­priétaires sont impossibles à identifier : la voie libre pour les mafias les plus insaisissables. À tel point que le gouvernement des États-Unis mène une traque extrêmement violente, lancée par Bush puis relancée par Obama récemment, contre les paris sur Internet. S’il y a un scandale éthique dans le secteur du jeu, il est bien là, et il occupe déjà plus de 15 % du marché, en constante augmentation.

Osons le raccourci : éthiquement, mieux vaut dépendre des loteries que des subventions issues des taxes sur l’alcool, le tabac et les machines à sous.

L’initiative Pour des jeux d’argent au service du bien commun déposée avec 170 000 signatures vise très judicieusement l’interdiction de la privatisation des jeux et des loteries privées dans la Constitution fédérale. Elle a été largement reprise dans le contre-projet fédéral qui sera soumis aux Chambres fédérales dès cet été. Mais celui-ci a fait un pas en avant très prometteur : il a inclus Internet dans les domaines placés sous la surveillance de la Confédération. Il serait donc re­grettable que les cinéastes romands et les artistes suisses en général se laissent décontenancer au nom d’une éthique extrêmement mal comprise, voire même par des partisans de la prohibition des jeux, qui militent sans s’en rendre compte pour une prise de contrôle complète du secteur par l’économie illégale des mafias. Les artistes devraient au contraire user de leur influence pour appuyer le contre-projet du Conseil fédéral. En commission puis en plénum, le contre-projet court le risque de se faire dépecer à coups d’amendements par les « moralistes » d’une part et par le toujours très puissant lobby des casinos d’autre part, appuyé évidemment par les fondamentalistes de la privatisation.

C’est vrai qu’il resterait dans ce cas la possibilité de « maintenir » l’initiative en votation. Mais avec moins de chances de gagner la majorité, et surtout en perdant au passage toute possibilité de contrôle du jeu sur Internet.

© Frédéric Gonseth. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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