la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le polar, forme moderne de la tragédie

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Pour que surgisse la forme romanesque étiquetée en français « roman policier » ou « polar », quelques conditions préalables étaient nécessaires. Il fallait que le pouvoir ne soit pas entièrement dévolu à un roi – ou à un dictateur – qui le détiendrait de façon absolue. Il fallait, sous une forme ou une autre – monarchie parlementaire ou république –, une démocratie, dans laquelle tous les hommes sont égaux devant la loi. Il fallait une législation qui définisse ce qu’était un crime. Il fallait notamment que des lois existent qui instituent l’habeas corpus – il faut une raison, dûment ratifiée par une autorité judiciaire, pour appréhender quelqu’un, une arrestation ne peut pas être le fait du prince. Pour que la société démocratique fonctionne, il fallait une police. Une fois l’habeas corpus institué, il fallait, pour que la police puisse arrêter un suspect en tentant de ne pas se tromper, un enquêteur. Qu’il fasse ou non partie de la police, il est censé débusquer le crime, et ouvrir la porte à la justice.

Ce schéma d’une réalité sociale qui a peu à peu pris corps au tournant du XIXe siècle a bientôt donné naissance à la forme littéraire la plus moderne de ces deux derniers siècles.
En prenant comme objet de l’écriture essentiellement le crime, sa lecture, sa mise à nu et sa réparation, les pionniers de cette forme littéraire ont créé un genre nouveau, le roman dit policier – en anglais, la dénomination est encore plus explicite, puisqu’on parle aussi bien de detective novel – roman d’investigation – que, plus souvent encore, de crime novel.
On avait certes parlé de crime avant l’apparition de la forme littéraire qui lui est exclusivement consacrée. On pourrait voir en Les Misérables un roman policier, l’intrigue des Chouans de Balzac est également pour ainsi dire « policière », et certains ont considéré que le premier roman policier de la littérature européenne était Emma, de Jane Austen. Mais si ces romans empruntent certains traits au policier, ils n’ont pas été écrits pour être des romans policiers.
On considère généralement que, dans la littérature moderne – quelle que soit la langue – le premier « polar » est Double assassinat dans la rue Morgue de Edgar Allan Poe [1]. Quoi qu’il en soit, c’est à partir de ce moment-là (1841) que le roman policier prend son envol, et devient rapidement un des genres les plus populaires de la littérature [2].
On voit ainsi que le polar s’est développé en quelque sorte parallèlement à la démocratie moderne, et qu’il en est devenu à la fois un des censeurs et un des défenseurs. Que ce soit dans les romans noirs, dans les romans dits de gangsters, dans ceux qui se passent dans le cadre policier proprement dit, ou dans quelque salon ou quelque arrière-cour, un crime est commis, et ce crime représente une anomalie dans ce qui devrait être la norme sociale, dont il s’agira de réaffirmer la légitimité. La justice est toujours censée triompher – et le lecteur le demande, ça le rassure –, et les exceptions de romans où justice n’est pas faite, où le criminel lui échappe, sont des exceptions qui confirment la loi du genre.
Le polar a beaucoup été décrié et méprisé par les littérateurs et les critiques « sérieux », et il garde aujourd’hui encore le stigmate de « genre mineur », qu’on « lit pour se détendre [3] » – en supposant que le reste de la littérature est lue pour se cultiver, pourrait-on supposer, et que par conséquent le polar qui « détend » ne cultive pas. Ce snobisme littéraire est en fait déplacé, car il apparaît vite lorsqu’on fréquente le genre que non seulement on trouve des éléments du roman policier dans la littérature contemporaine dite « sérieuse », mais que le roman policier est une des formes modernes de la tragédie classique, genre dont il contient le plus souvent tous les ingrédients.
Le polar s’est développé parallèlement à la démocratie moderne – et il en est devenu à la fois un des censeurs et un des défenseurs.
Dans sa forme classique, la tragédie est le fruit d’événements ou de pulsions inéluctables et inexplicables. Dans sa forme « policière », la tragédie moderne surgit du non-respect des lois démocratiques par des individus dont les actes et les pulsions restent tout aussi inexplicables, en dépit de tous les efforts faits pour qu’ils ne soient pas inéluctables.
Dans une préface à Sanctuaire de Faulkner, écrite en 1932, Malraux écrit que ce roman représente « l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier ». Sanctuaire est sans conteste un grand chef-d’œuvre de la littérature policière, mais Malraux se trompe ; l’irruption avait déjà eu lieu, dès les débuts du genre. Ce qui était vu comme exceptionnel par Malraux, c’était qu’un écrivain du calibre littéraire d’un Steinbeck s’attaque au polar. Mais Steinbeck lui-même avait vu cela sous un autre angle : ses romans traditionnels n’étaient pas suffisamment lus, il s’est essayé au polar pour élargir son lectorat, et le pari a dépassé toutes les prévisions. La conjonction du talent et de la forme la plus actuelle du roman a eu le succès espéré. Cela ne surprend pas les lecteurs assidus de romans policiers.
« Il ne faut pas s’étonner que le roman policier reproduise si bien la tragédie grecque », écrit Gilles Deleuze, en quelque sorte en guise de réponse « […] mais Œdipe est précisément la seule tragédie grecque qui ait déjà cette structure policière. Étonnons-nous de ce que l’Œdipe de Sophocle soit policier, et non de ce que le roman policier soit resté œdipien. » [4]
Si la tragédie se définit par l’intrusion fatale du destin dans la vie quotidienne, comme c’était le cas dans le théâtre antique, on ne peut manquer de voir que cette intrusion est le plus souvent, dès ses débuts, au cœur du roman policier. Le destin peut avoir les aspects, les visages, les circonstances les plus divers. Et la recherche de la vérité est un processus dont la complexité – induction, déduction, recherche des signes – reflète autant celle de notre société actuelle que celle de la nature humaine en général.
Le tragique du roman policier est d’autant plus marqué qu’il n’y a pas ici qu’une seule perspective. Il y a l’enquêteur – policier ou détective –, qui cherche à résoudre le crime. Et il y a le criminel. « Suivant une loi de réflexion métaphysique, le criminel n’est pas moins extraordinaire que le policier. Lui aussi se réclame de la justice et de la vérité, et des puissances inductives et déductives. D’où la possibilité de deux séries romanesques, l’une ayant pour héros le policier, l’autre le criminel. » [5]
Dans les deux cas, celui qui recherche la vérité – et ce n’est pas nécessairement, ou pas seulement, l’enquêteur – fait fonction de destin. La vie, même dans un roman noir, n’est jamais en noir ou en blanc. Un criminel n’est pas simplement « le mal », un policier pas automatiquement « le bien ». Le roman policier, qui est très souvent un roman social, dépeint la dualité des perceptions dans tout ce qu’elles ont d’ambigu, et pose des questions qui rendent impossible une vision manichéenne des choses.
Quelles sont les origines sociales du « criminel » ? La vie lui a-t-elle donné une chance ? Le policier est-il aussi honnête qu’on le pense ? L’enquêteur est-il à même d’oublier ses préjugés pour se concentrer sur les faits, rien que les faits ? Le juge applique-t-il la loi avec l’impartialité qu’on attend de lui ? Les conditions d’incarcération sont-elles conformes à ce que demandent les droits de la personne les plus élémentaires ? La prison est-elle la réponse unique à la criminalité ? La peine de mort est-elle la punition appropriée ? Si l’on additionne toutes ces questions, on s’aperçoit que le genre « policier » est à la fois la description de tragédies individuelles – tant celle des criminels que celle des victimes – et d’une tragédie globale, celle des inadéquations de la démocratie.
Le policier mal payé se laisse corrompre, dans les romans de l’Italien du sud Gianrico Carofiglio – à la fois auteur de romans policiers et magistrat – par exemple : le coupable est-ce seulement le policier ? N’est-ce pas aussi la société qui ne le rétribue pas suffisamment – ou ne reconnaît pas suffisamment ses capacités – pour rendre la corruption inutile ?
La recherche de la vérité est un processus dont la complexité – induction, déduction, recherche des signes – reflète autant celle de notre société actuelle que celle de la nature humaine en général.
Le roman d’amour moderne a surgi à partir de la Renaissance pour revendiquer le droit des individus à choisir librement leurs partenaires selon des critères affectifs, en réaction à la coutume du mariage de convenance arrangé par la famille, où les époux n’avaient pas leur mot à dire.
Le roman policier a surgi avec la démocratie et exprime une soif de justice en laquelle l’homme contemporain a mis sa confiance ; il est en quelque sorte une loupe permettant de rendre plus perceptibles les manquements, les erreurs, les aberrations, les injustices de la société et des individus. Une fois il s’agira d’un problème sociétal, comme dans les romans de Stieg Larsson par exemple, qui tracent un vaste tableau des errements de la société suédoise, ou ceux de John Grisham, qui s’attaquent avec constance aux aberrations du système légal américain ; une fois il traitera d’un problème lié à des rapports purement personnels, comme dans la plupart des romans d’Agatha Christie, par exemple [6] ; une fois il alliera les deux plans, par exemple dans les romans d’un Raymond Chandler.
Comme tout genre littéraire, le roman
policier a ses bons et ses mauvais auteurs. Mais à n’en pas douter, il s’agit bien là d’un genre littéraire qu’on a tort d’expédier en seconde zone. Quelle que soit la forme qu’il prend, le roman policier éclaire toujours un drame, celui du dysfonctionnement du corps social, d’une déchirure dans la psyché individuelle, d’une injustice, petite ou grande, qui représente un de ces accrocs dont la multiplication constitue une réelle tragédie pour l’individu, pour la démocratie, pour la société tout entière.

[1] Il y a eu des textes contenant des éléments du policier depuis l’antiquité et dans toutes les littératures, asiatiques, africaines autant qu’européennes et américaines mais, encore une fois, ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle qu’ont été écrits des romans qui choisissaient la forme du polar.
[2] Notons que le mot « detective » date de 1843 en anglais, et n’est attesté en français, tiré de l’anglais, qu’en 1871, année où il est utilisé par Jules Verne dans La Ville Flottante.
[3] Entendu sur France Inter, 30 juin 2011.
[4] Gilles Deleuze, Philosophie de la Série noire,
in Arts et Loisirs n°18, 1966
[5] G. Deleuze, ibid
[6] En 1934, Agatha Christie a construit explicitement son roman Three Act Tragedy comme une tragédie classique, avec le chœur qui commente, la fatalité qui pousse un homme à tenter d’ignorer les lois tant de la société que de la nature, et l’issue dramatique inéluctable : l’homme ne peut se soustraire impunément ni aux règles sociales, ni aux règles naturelles. Il sera broyé à son tour. En français, le titre du livre est Drame en trois actes : il est erroné de ne pas traduire fidèlement le mot tragédie, c’est ne pas comprendre la démonstration, qui est rigoureuse.

© Anne Cuneo. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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