la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Gagner le gros lot - les loteries au fil du temps

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Clins d’œil sur un débat très actuel. Inaugurée le 25 mai 2011, la nouvelle exposition permanente au Musée suisse du jeu, à la Tour-de-Peilz, nous invite à retracer près de cinq siècles d’histoire des loteries publiques.

Ce voyage à travers les époques nous livre au moins deux enseignements intéressants : d’une part, le développement des sociétés de loterie repose, un peu partout, sur une longue tradition de bienfaisance et d’aide aux plus démunis ; la réglementation du secteur, d’autre part, est très vite apparue comme étant une nécessité pour les pouvoirs publics. Deux thèmes qui – on en conviendra – sont toujours d’actualité, en particulier par rapport aux discussions au Parlement sur l’initiative populaire fédérale Pour des jeux d’argent au service du bien commun, qui vise à inscrire dans la Constitution le principe de redistribution à l’utilité publique. Avec cette nouvelle exposition, dont la particularité est de présenter une partie de la collection historique de la Loterie Romande, le Musée suisse du jeu contribue à nourrir le débat, ce qui mérite assurément un bref « éclairage ».
L’exposition, il faut bien le dire, fait la part belle aux objets anciens appartenant à la Loterie Romande, celle-ci ayant, en effet, confié au Musée Suisse du Jeu la tâche non seulement de conserver ces objets, mais également de les mettre en valeur et de les documenter auprès du public. L’ampleur et l’importance de la collection de la Loterie Romande peuvent être soulignées : au fil des ans, l’entreprise a rassemblé un riche patrimoine, constitué de documents – annonces, plans de loterie, autorisations ou interdictions –, de gravures et d’illustrations incluant des caricatures, de nombreuses affiches ainsi que toute une série de pièces plus volumineuses, telles que sphères de tirage et enseignes en fer-blanc. Des billets provenant du monde entier, datant de 1700 jusqu’à nos jours, complètent le catalogue, offrant un large panorama des périodes importantes qui ont jalonné l’histoire des pays ainsi représentés.
En parcourant l’exposition et les multiples objets qui la composent, une impression saute aux yeux : au cours des siècles passés, les débats relatifs aux jeux d’argent ont toujours été vifs et animés ! Si les jeux de loterie étaient déjà très prisés en Italie du Nord au XVIe siècle, ils vont ensuite se répandre dans tout le reste de l’Europe et connaître un essor important au XVIIIe siècle. L’histoire montre néanmoins que le pouvoir politique s’est toujours inquiété de la libre pratique des paris, cherchant à la canaliser, soit pour des motifs d’ordre public, soit pour en tirer des ressources. L’autre aspect récurrent dans le développement des loteries est l’utilisation des bénéfices au profit de la communauté, aussi bien à des fins d’aide sociale que de conservation du patrimoine.
La Suisse, naturellement, n’échappe pas à ces deux grandes tendances. On peut citer l’exemple de la Tour-de-Peilz, qui, au XVIIIe siècle, obtient de Berne l’autorisation d’organiser une loterie pour récolter des fonds nécessaires à la réparation des installations portuaires. Des villes comme Lucerne, Zurich et Sion ont eu recours au même moyen pour financer la construction d’églises, tandis que Fribourg a, de son côté, destiné les recettes de loteries à son université. Au début du XXe siècle, de nombreux jeux d’argent sont organisés pour venir en aide aux chômeurs et nécessiteux, avant que la crise des années trente n’amplifie encore le phénomène. La concurrence est alors telle qu’elle provoque l’effondrement du secteur ! C’est précisément dans ce contexte, après avoir tiré les leçons de cette débâcle « libérale », que les cantons de Vaud, Fribourg, Valais, Neuchâtel et Genève décident, en 1937, de s’unir et de faire en sorte qu’il n’y ait qu’une seule grande loterie sur leurs territoires, imposant en même temps l’affectation intégrale des bénéfices à l’utilité publique. La même logique prévaut en Suisse alémanique et au Tessin, où est créée la Interkantonale Landeslotterie (Swisslos).
Fruit d’une longue évolution historique, ce système, dont bénéficient nombre d’institutions caritatives, sportives et culturelles, est aujourd’hui menacé par les velléités de privatisation ainsi que par le marché des jeux sur Internet, si peu encadré et qui n’offre aucun filet social. On ose espérer que les décideurs politiques s’inspireront du passé : en matière de jeux d’argent, nombreux sont les exemples où les grands préceptes du libéralisme économique n’ont, en définitive, conduit qu’à une impasse, non sans engendrer toute une série d’effets désastreux. Une visite au Musée suisse du jeu s’avère, dans ce contexte, extrêmement salutaire !

© Dario Gerardi. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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