la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Perspectives théâtrales : entretien avec Grégoire Junod

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Entretien avec Grégoire Junod, municipal de la Ville de Lausanne en charge de la direction de la culture et du logement


Vous avez pris le 1er juillet 2011 le dicastère dont dépend le théâtre. Pour CultureEnJeu qui tente de repérer ce qui a bougé récemment en faveur de cet art, pouvez-vous nous dire si vous avez déjà pu entreprendre quelque chose en ce sens ?
Grégoire Junod : – Ces premières semaines m’auront surtout permis de prendre des contacts et de faire le tour des institutions, grandes et petites, et des différents acteurs du monde culturel. C’est d’ailleurs encore loin d’être terminé. Il est donc encore un peu tôt pour annoncer de nouvelles mesures. Cela dit, j’ai préparé le budget 2012 de la culture. Il devra encore être accepté par le Conseil communal mais la Municipalité proposera de reconduire les aides supplémentaires pour les troupes de théâtre et la danse (232’000 CHF de plus, soit une augmentation de 25 %) octroyées l’année dernière pour parer, au moins partiellement, aux effets dévastateurs de la nouvelle loi sur le chômage. L’idée n’est pas ici de soutenir plus de projets mais de mieux les soutenir, de manière à ce que les intermittents puissent être payés sur une plus longue période. Il est essentiel que les projets soutenus se réalisent avec des emplois rémunérés correctement. Dans cette perspective, une attention supplémentaire des théâtres et des compagnies est attendue sur ce point. De son côté, la Ville doit aussi veiller au respect des conventions collectives et règles de la profession. Un spectacle ne peut se réaliser à n’importe quel prix et dans n’importe quelles conditions au risque de fragiliser encore plus la création théâtrale. L’amélioration des conditions matérielles des intervenants du spectacle participe d’ailleurs pleinement d’une politique culturelle et j’entends être particulièrement attentif à cette question.

En matière de soutien aux arts et à la culture, comment jugiez-vous l’action de la Ville de Lausanne avant d’entrer en fonction ?
Très positivement. L’offre culturelle lausannoise est remarquable aussi bien par sa diversité et par sa qualité. Elle s’articule autour d’un fort soutien aux grandes institutions avec toutefois une conception très large de la culture. Une politique culturelle repose sur la croyance qu’il existe un bien commun qu’il faut concevoir de manière large : il s’étend du théâtre aux musiques actuelles, en passant par la musique classique, l’opéra, les Beaux-arts, la photographie ou la danse… Depuis plusieurs années, le soutien aux grandes institutions va ainsi de pair avec l’augmentation de l’aide à la création indépendante ou à des lieux plus alternatifs. Dans le domaine du soutien au cinéma, l’achat récent de la salle de cinéma du Capitole témoigne de cette ouverture.

La vie culturelle lausannoise est très riche et cette activité est positive pour le développement de la ville. Mais cette richesse est fragile ; elle pourrait être mise à mal si les moyens venaient à manquer. Lausanne réalise en fait des miracles avec relativement peu de moyens. Genève a par exemple un budget cinq fois supérieur.

« Il est essentiel que les projets soutenus se réalisent avec des emplois rémunérés correctement. »

De ce point de vue, la répartition des charges culturelles constitue un enjeu très important à Lausanne. C’est d’ailleurs un serpent de mer depuis de nombreuses années. Lausanne assume en effet un très large financement d’une offre culturelle qui profite à toute une région. Il est important pour le rayonnement du canton d’avoir un opéra avec une saison de qualité. De même, ce n’est pas rien pour la région d’accueillir le BBL (Ballet Béjart – Lausanne). Ça compte pour l’image de Lausanne et du canton à l’extérieur. Il y a en la matière un gros travail de négociation et de conviction à faire pour rééquilibrer les flux financiers entre Lausanne, le canton et les communes de l’agglomération.

À l’inverse, Lausanne abrite l’école des comédiens professionnels, que soutiennent tous les cantons romands ?
C’est vrai et Lausanne s’était battue à l’époque pour que la Haute École de Théâtre en Suisse romande s’implante à Lausanne. Quand bien même la formation relève des cantons, cette activité est importante pour Lausanne.

Quel sujet tenterez-vous tout particulièrement de faire avancer durant votre mandat à la tête de la culture lausannoise ?
Il m’importe beaucoup d’aider et de faciliter l’accès à la culture. Une politique culturelle implique bien sûr de valoriser notre patri­moine au sens large, de veiller à son enrichissement et d’encourager ses sources créa­trices mais il est tout aussi essentiel de rendre l’offre culturelle accessible à tous, d’inciter les publics à se mélanger. Et comme nous l’avons déjà évoqué, j’ai également à cœur de veiller aux conditions de travail des intervenants de la vie culturelle, en particulier s’agissant des professions théâtrales fortement précarisées par la nouvelle loi sur le chômage.

Vous-même, allez-vous fréquemment au théâtre ?
Depuis quelques mois énormément ! Et j’en suis très heureux. J’aime beaucoup le théâtre et je n’ai pas toujours eu le temps, entre activité politique et vie de famille, d’y aller aussi souvent que je l’aurais voulu ces dernières années.

« Une politique culturelle repose sur la croyance qu’il existe un bien commun qu’il faut concevoir de manière large. »

Et que devient l’Arsenic : ce théâtre a disparu ?
Pas du tout. La Ville a investi 12 millions pour le refaire de fond en comble. Les travaux sont en cours et le théâtre déroule donc sa saison hors les murs. Une fois réouvert, ce sera un magnifique outil pour la création indépendante. C’est l’un de deux gros chantiers culturels avec la réfection de l’opéra pour laquelle la Ville a investi 35 millions sans parler du futur musée cantonal des Beaux-arts dont la construction devrait démarrer d’ici deux ans.

Vous ne considérez pas Kléber-Méleau comme une institution ? Au sens strict, il est vrai que le directeur-fondateur Philippe Mentha y est toujours en poste et qu’on n’a donc pas pu vérifier encore la validité et la pérennité de l’entreprise sans lui… mais tout de même, ce qu’il offre dans son théâtre a peu d’équivalent ?
Tout à fait. Kléber-Méleau présente un travail de haute tenue, notamment sur le répertoire, et cela est précieux. Ce n’est pas le moindre des mérites de Philippe Mentha que d’entretenir cette flamme autour de textes nécessaires… Même si Kléber-Méleau est sur la commune de Renens, Lausanne demeure, et de très loin, le principal soutien de ce théâtre depuis plus de trente ans.

« Le soutien aux grandes institutions va de pair avec l’augmentation de l’aide à la création indépendante. »

Je souhaite pour ma part que l’on puisse préserver à Lausanne un lieu dévolu au réper­toire et ouvert aux acteurs et metteurs en scène d’ici. Ce théâtre installé dans une ancienne usine posée loin de tout, au milieu d’une zone industrielle, va se retrouver dans quelques années au cœur d’un nouveau quartier de l’agglomération lausannoise.

Et le Petit Théâtre ?
Il s’est imposé depuis longtemps dans le domaine du théâtre pour enfant. En 2008, Lausanne a affirmé sa volonté de faire du théâtre jeune public une de ses activités culturelles phares. Des réflexions sont en cours à l’heure actuelle, notamment concernant un rapprochement avec le théâtre des marionnettes.

Est-ce que Lausanne soutient l’activité de la Grange de Dorigny ?
Cette scène fait partie du Campus de l’Université de Lausanne, qui soutient entière­ment son activité dans le cadre de ses Affaires culturelles. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de nombreux projets de compagnies lausannoises subventionnées par la Ville. Ce soutien indirect à un lieu de production est une forme de partenariat ouvert qui est utile à toute la région.

Que dire du 2.21 et du Pulloff, ces deux lieux particuliers du off développés peu à peu dans les bâtiments des Magasins de la Ville ?
Ces salles ont leur programmation propre. Elles sont essentielles pour soutenir la création indépendante. L’une comme l’autre, avec une identité affirmée, ont d’ailleurs trouvé leur public. Cela dit, là encore l’équilibre est fragile : elles tournent avec des subventions aujourd’hui modestes.

« Rééquilibrer les flux financiers entre Lausanne, le canton et les communes de l’agglomération. »

Que pensez-vous de l’église des Terreaux, longtemps désaffectée, qui est devenue un fort beau théâtre en plein centre ville ?
C’est vrai même si celui-ci fonctionne sans aucune subvention communale à l’heure actuelle. Cela dit, ce lieu s’est progressivement installé dans la saison culturelle et il s’y passe de très belles choses. À l’instar de la Grange de Dorigny, différents projets de compagnies subventionnées par la Ville y trouvent place.

Est-il plus simple aujourd’hui de faire évoluer positivement les budgets dévolus à la culture ?
Je ne le crois pas. Le contexte économique est défavorable et les finances communales sont fragiles. La Municipalité de Lausanne vient d’ailleurs de décider d’un programme d’économie. Il faudra donc fixer des priorités et concentrer les aides là où elles seront le plus utiles. Des solutions inventives devront être trouvées pour soutenir et développer la politique culturelle. C’est un défi très motivant et un enjeu de taille. La culture fait partie de l’identité de cette ville ; les Lausannois y sont très attachés.

© Joël Aguet. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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