la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Entretien avec Étienne Reichel : « En Suisse, le livre n’est pas trop cher ! »

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Par Toutatis, cet homme est-il tombé sur la tête ? À l’heure où nombre de libraires songent à se reconvertir, Étienne Reichel, ancien porte-parole de Delamuraz, ouvre une enseigne à Orbe. La décision fut prise le jour où Étienne Reichel et son épouse Saskia tombèrent amoureux d’une ancienne maison dans le cœur historique de la cité d’Orbe. En 2008, le couple rachète ce qui fut le Café du Cerf et y élit domicile. Dans la foulée, il reprend, en vue de la retaper, une forge désaffectée qui se trouve à quelques pas de là. Secrétaire municipal à Préverenges, Étienne Reichel exerce alors son droit à la retraite anticipée afin de réaliser son rêve de toujours : créer une librairie. Cerf-Livres ouvre ses portes en novembre 2011. Une reconversion drastique pour celui qui, au tournant des années nonante, fut un haut fonctionnaire fédéral influent avant de revenir dans la région lémanique où il occupera notamment le poste de secrétaire romand de l’Association suisse des arts graphiques (ASAG), l’actuelle Viscom. « On ne s’improvise pas libraire », reconnaît d’emblée Étienne Reichel. Son métier, il le découvre tous les jours, non sans un certain succès dont il semble le premier à s’étonner. La recette ? La modestie des infrastructures. Cerf-Livres fonctionne avec deux salariés, ses associés gérants, Étienne Reichel et Valérie Aubert. « Si j’avais deux ou trois employés de plus, je pourrais mettre la clé sous la paillasson dans deux mois », ajoute l’amphytrion. Lequel s’empresse de préciser : « Mais Saskia ne joue pas moins un rôle essentiel en sélectionnant les ouvrages. » Une tâche qui n’est pas négligeable quand on sait que l’enseigne recense déjà 7’000 titres.

Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir libraire à l’heure où beaucoup de vos congénères ferment boutique ?
Cela fait partie d’un tout. Le livre est présent dans ma vie depuis ma tendre enfance. J’ai toujours eu un livre en main. La communication est en outre un élément qui me passionne. Elle est un peu le fil rouge de mon activité professionnelle, d’abord à Berne puis au sein de l’ASAG.

Quand je suis entré dans la librairie, les premiers clients que j’ai aperçus étaient un groupe d’étudiants. Vous misez aussi sur la clientèle jeune ?
Nous proposons des livres de fond, des classiques de la littérature mais nous nous concentrons avant tout sur les nouvelles parutions, polars, BD ainsi que les livres d’enfants. Ce rayonnage est l’un des pôles d’attraction de notre librairie. Nous remuons ciel et terre pour satisfaire les demandes de la clientèle. Pour vous donner un exemple, cela fait deux mois que je suis sur les traces de Bécassine. Par contre, le livre d’occasion n’est pas notre vocation, c’est un autre métier qui dépasse nos capacités. Rendez-vous compte que 60’000 livres sortent chaque année en français. Nous devons en sélectionner 300 par semaine.

Comment procédez-vous pour sélectionner ?
Nous avons dû apprendre. Nous faisons une grande confiance aux distributeurs et nous prions pour qu’ils restent compétents. Leur travail de présélection est indispensable. Nous nous mettons également à jour grâce aux lectures périodiques spécialisées comme Books ou en feuilletant la grande presse, notamment la rubrique littéraire. Mais la saturation vient très rapidement. Le facteur temps intervient aussi en ce qui concerne notre principal instrument de travail, qui est finalement le bon de commande. Nous avons mis plusieurs semaines pour repérer le livre de Jeanne-Marie Urech, Le chat qu’il tenait en laisse comme un chien, paru chez un petit éditeur de Baumes-les-Dames, ouvrage signalé par un client. Ce genre d’anecdote souligne l’importance de la mission du système de diffusion. En Suisse, nous sommes approvisionnés dans les deux jours.

Le livre a-t-il un avenir ?
Les libraires sont soumis à une concurrence exceptionnelle qui découle notamment des changements dans les habitudes de lecture. L’universitaire travaillant uniquement sur tablette écarte le livre des vecteurs de connaissance. Internet et ses supports informatiques imposent donc de nous concentrer sur les segments permettant de pérenniser le livre dans sa formule classique. J’ai la conviction peut-être naïve, affirmée avec beaucoup d’humilité, que le livre peut continuer d’exister.

Malgré le rejet par les Suisses du prix unique du livre ?
Personnellement, j’ai joué le jeu du « oui » au prix unique du livre. De ce fait, l’acceptation du projet en Suisse romande a été un grand motif de satisfaction. Mais sur le fond, on peut s’interroger sur l’efficacité de tenter de régler par des lois les modifications de comportement des gens. Pour un tout petit libraire comme moi, le prix unique du livre n’est pas la condition de la survie. Plus dangereuse est la tendance de transformer le livre en un « produit » vendu à la Poste ou dans les grandes surfaces. Ce concept mérite d’être combattu au nom d’une certaine idée de la culture.

L’échec du prix unique risque-t-il de favoriser cette tendance ?
Non, par contre cette évolution va porter préjudice aux libraires de taille moyenne, tenus de réaliser un chiffre d’affaires important. Il est moins problématique pour les petites structures comme la nôtre. Pour nous, les menaces ou pressions tiennent à deux éventualités : une remise en question du système de distribution ou bien une généralisation de l’abandon du livre par la clientèle qui lui est attachée.

Pourquoi l’abandonnerait-elle ?
Parce qu’elle choisirait les tablettes et les écrans TV pour s’alimenter. Mais je n’y crois pas, en tout cas pas dans l’immédiat.
Pour moi, le prix unique du livre n’est pas la condition de la survie. Plus dangereuse est la tendance de transformer le livre en un « produit » vendu dans les grandes surfaces.
Question de goût ?
Et de rythme, aussi. Que se passerait-il si d’aventure l’informatique devenait trop chère ou inaccessible ? Le portefeuille du consommateur captif ne pourra pas s’adapter indéfiniment aux générations de produits de communication qui se succèdent sans marquer de pause. Je vous cite une anecdote que m’inspire l’image de ce jeune Tchétchène rencontré dans son pays et qui parlait un français parfait. Il l’avait appris au collège de Grozny, grâce à une petite douzaine de livres écrits en français. Ne croyez pas que je souhaite que la ville d’Orbe devienne Grozny, mais l’existence d’une telle élite, au sens premier du terme, m’incite à croire que le livre ne disparaîtra pas de sitôt. Mais encore une fois, je n’ai pas de leçon à donner à qui que ce soit, nous ne sommes qu’une petite arcade, une minuscule goutte dans le berceau de la culture.

Il peut exister une grande différence de prix entre un livre en français publié à Genève et sa version en allemand éditée par une maison zurichoise, alors qu’il s’agit du même auteur. À quoi attribuez-vous cette situation ? D’une manière générale, trouvez-vous que le livre est trop cher en Suisse ?
Il faut considérer deux éléments. D’abord le niveau de vie. En Russie, le prix d’un livre correspond au dixième du salaire mensuel moyen. En France, le salaire moyen mensuel est de 1’900 euros. En Suisse, il atteint 4’500 francs. Or le même livre y coûte 1,5 fois plus cher. En Suisse, le livre n’est donc pas trop cher. Le deuxième élément est le coût de distribution, qui est fixé en France. Là, il y a clairement des abus dus à une situation de monopole. Pour répondre à la première partie de votre question, la différence de prix de part et d’autre de la Sarine s’explique par le fait qu’un grand distributeur y affiche une structure de coopérative. Par ailleurs, il ne règne pas une situation de monopole en Suisse alémanique.

Une acceptation du prix unique aurait-elle changé la donne ?
En rien. Par contre, une enquête de la Comco aboutira peut-être à l’obligation, pour certains diffuseurs, d’offrir une alternative, comme une concurrence sur les prix, ce qui comprimera ces derniers. J’ajouterais encore que le livre n’est pas un produit captif, de première nécessité. Les gens qui viennent chez nous le font en connaissance de cause, le prix n’est pas forcément le facteur dissuasif.

Amazon : quel sentiment vous inspire cette enseigne en ligne ?
Amazon nous enlève des parcelles de confort. Si, comme l’affirment les syndicats, 50 librairies ont disparu en Suisse romande au cours des dix dernières années, ce n’est pas le reflet d’une lassitude générale face au livre. Cela correspond à la réalité économique à laquelle nous sommes confrontés. Je suis bien conscient que la formule que nous avons choisie constitue une distorsion aux règles de fonctionnement d’une librairie normale.
60’000 livres sortent chaque année en français. Cela fait plus de 164 livres par jour !
En quoi estimez-vous qu’il s’agit d’une distorsion ?
La librairie ne tient que parce que trois personnes, un couple plus une personne aux ambitions financières modestes, sont d’accord de fournir l’effort principal, avec tous les sacrifices que cela implique. Mais cette distorsion, nous l’acceptons pour autant que notre travail soit au service des gens. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais de l’idée de faire quelque chose pour les autres dans le domaine qui nous passionne.

Une telle expérience serait-elle viable dans une grande ville comme Lausanne ?
Oui, mais le démarrage poserait d’énormes problèmes. Nous pensons arriver à l’équilibre complet dans un délai de deux à trois ans. À Lausanne, ce serait problématique du fait des charges et du coût de la vie. Cela dit, nous restons conscients de la fragilité de l’exercice, même si nous sommes fiers d’entendre dire : « il y a une véritable librairie à Orbe ».

Quels genres d’ouvrages demandent les gens ? Les best-sellers ?
Peu de gens viennent chez nous pour des best-sellers. Ils cherchent surtout le rêve à travers des romans littéraires qui ne sont pas forcément de nouvelles parutions. Les auteurs régionaux présentant des parcours ou des témoignages uniques sont particulièrement appréciés.

Vous n’entretenez pas de rapports privilégiés avec certains éditeurs, à l’image de la relation existant en France entre la librairie du Bleuet et des Éditions Zulma ?
Disons que l’on constate en l’état une gradation. Ce que nous organisons volontiers avec telle ou telle maison, comme avec les Éditions Monographic à Sierre, qui publient l’écrivaine vaudoise Nadine Mabille, ce sont des séances de dédicace et lecture.

Ces séances sont-elles un événement apprécié de votre clientèle ?
Oui, nous en avons organisé deux, pour l’instant. Ce qui est intéressant, c’est de constater que les personnes qui se déplacent pour ce genre d’événement ne proviennent pas seulement de la région. Récemment, une dame s’est déplacée de Paris pour assister à une séance de signature. Nous avons aussi de très bons clients lausannois. Notre objectif est de jalonner l’année d’une demi-douzaine de séances de signature et de lecture.

Étant donné que nous sommes un peu décentrés, notre vocation n’est pas une présence sur la place publique. Nous visons l’intimité. Une démarche qui s’écarte de la logique du tout et tout de suite. Si vous voulez, notre approche s’assimile davantage au périple contemplatif de Nicolas Bouvier qu’à l’hyperactivité d’un touriste façonné par Kuoni. Pratiquants de la peau de phoque, le pull de laine, nous ne l’enlevons pas à la première latitude tropicale. Vous me parlerez d’élite, je vous répondrai : pas nécessairement. Mais une minorité, oui. Le paradoxe est que l’on peut trouver ce profil parmi les jeunes générations aussi.

© Christian Campiche. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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