la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Luciano Rigolini : « Je m’en fous du sujet ! »

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« J’ai découvert ma première photographie à l’âge de 15 ans. C’est mon père qui m’avait prêté un appareil pendant une course d’école. Mais moi j’avais oublié de faire avancer le film. J’ai alors trouvé des images en surimpression. Et ce fut un enchantement ! La découverte d’un univers que j’ignorais totalement. Il ne s’agissait plus de l’objet que j’avais photographié, mais d’une image photographique… Cependant, c’est à Paris, à l’âge de 30 ans, que je suis vraiment né à la photographie. C’est là que j’ai trouvé mon identité, que j’ai pu me construire intellectuellement. »

On sent Luciano Rigolini très sensible à l’analyse de l’image par le philosophe Gilles Deleuze, dont il a suivi les cours avec passion, pour qui « l’œuvre d’art ne vaut que par sa consistance interne selon le principe qui veut l’autoposition du créé (son indépendance, son autonomie, sa vie par soi). En vertu de ce principe, l’œuvre ne ressemble à rien, n’imite rien. Elle doit « tenir toute seule », par elle seule, sans dénoter ou renvoyer à un monde en dehors d’elle qu’elle refléterait ou un sujet qu’elle exprimerait. » [1] […] « L’artiste crée des blocs de percepts et d’affects, mais la seule loi de la création, c’est que le composé doit tenir tout seul. » [2]

« Je m’en fous du sujet ! » dit Rigolini. « Il ne faut pas faire entrer le sujet d’abord, ce n’est pas son chemin. L’objet dans l’art est pré-textuel. L’œuvre d’art ne vaut que par son autonomie en dehors et au-delà des références qu’on a tendance à lui affubler. La photographie a une autonomie formelle. C’est l’expression d’une œuvre qui se renvoie à elle-même. »

Luciano Rigolini a suivi un parcours long et varié pour arriver à sa conception actuelle de l’image. Tout d’abord caméraman-artisan/technicien, puis réalisateur-penseur, il est passé à la photo dans un premier moment comme « photographe chasseur » puis a dépassé ce stade pour devenir un « photographe cueilleur » qui n’intervient plus sur l’image. Il entre ainsi dans un des grands mouvements de la photographie du XXe siècle, celui qui va déplacer l’acte créatif photographique, de la prise de vue à l’interprétation de l’image, faisant ainsi émerger ce qui a été appelé l’inconscient des images.
« La photographie a une autonomie formelle. C’est l’expression d’une œuvre qui se renvoie à elle-même. »
« Je ne crois plus à l’image, à l’écrit, à l’icône, mais à la photo appliquée pour la relire autrement. Depuis 1990, je ne photographie plus de figure humaine. J’essaie de partir d’un rien pour créer un tout, une présence… Stimulé par l’Art brut, je recherche de nouvelles formes. Je suis obsédé par la forme. Et je dois avouer que je n’ai pas encore trouvé le juste rythme, l’équilibre entre ces deux passions : la réalité et sa représentation. Le réel n’existe que parce que nous le voyons et l’interprétons avec les moyens dont nous disposons à l’époque où nous vivons, et les codes culturels qui sont les nôtres. La photo n’est donc pas seulement une reproduction du réel, elle est aussi l’art de la représentation de la réalité. Ainsi le regard sur l’image devient un acte photographique. »

« À ses début, la photographie était utilisée pour fixer la réalité, pour reproduire l’objectivité, mais moi c’est sa dimension poétique qui m’enchante. »
« Pour voir, il faut savoir regarder. »
Par sa toile Ceci n’est pas une pipe, l’intention la plus évidente de Magritte était de montrer que, même peinte de la manière la plus réaliste qui soit, un tableau qui représente une pipe n’est pas une pipe. Elle ne reste qu’une image de pipe qu’on ne peut ni bourrer, ni fumer, comme on le ferait avec une vraie pipe. Rigolini va encore plus loin dans ses créations et dans sa réflexion. Il veut dé-codifier les images pour mieux les voir, il veut déconstruire notre manière de voir. On peut reprendre avec lui la fameuse phrase de Merleau-Ponty : « Pour voir, il faut savoir regarder. »

Rigolini opère avec le regard « transgressif » d’un auteur qui agrandit les images et les vide de leur contexte. « Ainsi les objets les plus insignifiants deviennent les sujets les plus importants. Isoler l’objet de son contexte en le faisant devenir virtuel fait que l’image n’est plus la preuve de rien, elle n’est plus la représentation de quelque chose. Elle ne ressemble à rien. Elle devient l’image d’une réalité qui n’existera jamais. Elle devient un tableau. »

« Il s’approprie des clichés qu’il amasse, puis les transforme en images-objets, explorant de nouvelles formes de narration. Il collectionne avec une affection particulière les images neutres d’objets dénués de toute présence ou trace humaine, telles que les clichés réalisés pour les catalogues de documentation commerciale ou industrielle. Collectionnées, trouvées sur Internet, présentées telles quelles ou largement retravaillées et fortement agrandies, les photographies de Luciano Rigolini révèlent une dimension esthétique aux qualités sculpturales, picturales et métaphoriques tout en suggérant une réflexion sur notre manière de voir ou de percevoir les images. » [3]
« Isoler l’objet de son contexte en le faisant devenir virtuel fait que l’image n’est plus la preuve de rien. »
« La photographie devient le résultat d’un œil qui a pensé en la faisant et, en même temps, est un œil qui pense dans le regard du spectateur qui l’observe. »

Rigolini se désespère quand il voit que depuis le début des années 70, le marché de la photo s’est laissé pervertir, contaminé par le marché de l’art. On ne considère plus l’artiste comme un photographe-créateur, mais comme un photographe-fournisseur d’œuvres pour le marchand. Et les artistes sont souvent complices de cette situation actuelle.

En novembre 2011, lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York, un tirage d’Andreas Gursky intitulé Rhein II avait été adjugé à 4.3 millions de dollars. Soit la photographie la plus chère au monde jusque-là.

L’affaire fit grand bruit.

Au grand bonheur des marchands d’art… Au grand malheur des collectionneurs privés et des conservateurs de musée.


[1] Philippe Mengue, Deleuze et la question de la vérité en littérature, chapitre 37, E-rea [En ligne], 1.2 | 2003, http://erea.revues.org/371

[2] Idem, chapitre 38

[3] Voir Surrogates, ouvrage de Rigolini publié par le Centre culturel suisse de Paris et le Musée de l’Élysée à Lausanne


Biographie de Luciano Rigolini

Photographe, cinéaste et producteur, Luciano Rigolini est né en 1950 en Suisse italienne. Il vit et travaille à Lugano et à Paris. Après une première période au Tessin comme caméraman et documentariste, il suit, durant les années 1980, les cours du Département Cinéma de l’Université Paris VIII. Au début de la décennie suivante, il se fait connaître avec Urban Landscapes, un travail photographique où il explore la spécificité de ce médium et les rapports esthétiques entre photo et peinture. À partir de 1995, il travaille à Paris comme producteur de la chaîne culturelle européenne Arte où il est chargé des créations d’auteurs à l’unité documentaire. Il s’intéresse à la recherche de nouvelles formes de narration et du langage dans la représentation du réel. Il a produit des œuvres de cinéastes tels que Chris Marker, Alexandre Sokourov, Naomi Kawase, Alain Cavalier… et continue depuis 17 ans de donner leur chance à de nombreux jeunes talents. En parallèle, il poursuit ses activités de photographe, publie des livres, des catalogues et monte des expositions.

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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