la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Démocratiser la culture ? La belle affaire !

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« Démocratiser la culture » résonne aujourd’hui comme une réminiscence platonicienne du fin fond de la caverne. Ils ont bien changé, les protagonistes de notre couple démocratique – Dame Culture et Messire Peuple –, depuis le temps béni de leurs épousailles, il y a un demi-siècle. La mariée était trop belle, sans doute, et volage ; ça sentait le divorce. Les cocus se rebiffent, rêvent de bouter dehors des moutons noirs expiatoires. Il faudra bien que quelqu’un paie pour la crise, que diable !

« La nature de l’homme, c’est sa culture ; c’est par elle qu’il est relié aux autres, c’est par elle qu’il acquiert son humanité, une identité, et que sa vie prend un sens. Par elle, il a une mémoire, une histoire qui le dépasse. »
Rapport de la Coalition suisse pour la diversité culturelle. Berne, octobre 2009


« Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. Sans lumières, point de morale.»
Mirabeau, discours sur l’éducation nationale. 1789


Les années ingénues

Dans les années 1960 – 75, les choses paraissaient pourtant si simples. Un frisson d’optimisme traversait la société de part en part, conforté par l’ascenseur social des Trente Glorieuses. Il y avait La Culture – les humanités, la science et les arts – et Le Peuple qui en était inégalement pourvu : une culture assortie d’avantages sociaux dont on allait « démocratiser » l’accès. Plus question de se contenter d’une démocratie hypocrite qui feint d’ignorer les obstacles dûs aux inégalités sociales. On contournerait les barrières financières par des aides – bourses, gratuité de l’enseignement – et psychologique par un environnement stimulant l’étude. L’école allait jouer les premiers violons, recevoir de la loi la mission de « tendre à corriger les inégalités de chance de réussite scolaire des élèves dès les premières années de l’école. » En 1976, le parlement genevois, le premier, inscrit cet article dans sa Loi sur l’instruction publique. Il fera son chemin jusque dans la Constitution fédérale qui enjoint de « veiller à garantir une égalité des chances aussi grande que possible »1. Des Maisons de la culture viendront à la rencontre de la population dans les quartiers. Un jour, les nouvelles générations écouteront Bach dans les tavernes en déclinant rosa avec Brel…
Le rôle civilisateur de la culture pour tous a été éclipsé par le discours omniprésent sur la crise du marché mondialisé…
La croissance continue du taux de maturités, passeport pour l’Université et la réussite sociale, témoignait de la réalité de cette promesse. Mais qui réparera nos lavabos, terrassera nos routes, et quel sera le statut de ces acteurs économiques sans matu ? En ces temps où le développement rapide du secteur tertiaire (services et fonction publique) assurait l’émergence d’une nouvelle classe moyenne appelée à donner le ton, le plein emploi garantissant sa sécurité matérielle, cette question paraissait incongrue. L’économie dégageait des surplus, assurait un mieux-être ambiant… Certes, la « haute conjoncture » ne profitait pas à tous ; d’aucuns vivaient encore « à l’ombre de la prospérité ». Mais c’était transitoire ; l’effort serait bientôt récompensé, intérêt et principal, foi de démocrate. Jusqu’au jour où non seulement il ne le fut plus, mais où il devint clair qu’il ne le serait plus. Un brutal revers de conjoncture, en fin de millénaire, oblige les démocraties à reconsidérer leurs priorités sociales et culturelles. L’« État providence », c’est fini. Le temps des renoncements est venu. Aux gouvernements de desciller les yeux des petites gens qui ont rêvé de vivre comme des bourgeois.

Alors, la « démocratisation de la culture » est-elle toujours à l’ordre du jour ?

Non. Certes, il y a un an, le Conseil fédéral dans son Message culturel faisait de l’accès à la culture une priorité, valorisait la culture populaire, s’inquiétait des conséquences de l’existence de 800’000 illettrés de 16 à 65 ans en Suisse2. Mais ces intentions louables restent virtuelles. Cela fait douze ans que l’enquête PISA 2000 a révélé que 16 % à 20 % des jeunes Européens quittent illettrés la scolarité obligatoire ; les autorités scolaires intercantonales (CDIP) n’ont proposé aucun projet d’envergure pour y remédier, n’y ont même pas songé. Il est vrai que les illettrés ne forment pas un groupe social homogène, qui pourrait à la rigueur se faire entendre, mais une mosaïque de gens demeurés illettrés pour des causes très diverses. Le phénomène mérite cependant qu’on s’y arrête. Car derrière l’illettrisme il y a une réalité, celle du décrochage social et culturel d’un cinquième de la population, une tiersmondialisation au sein même des sociétés démocratiques qui ne pourra pas rester longtemps sans conséquences. L’école n’est pas seule en cause. Car pour que ses responsables soient amenés à prendre les mesures adéquates, il faut une volonté politique. Or, la maîtrise de l’écrit n’est pas n’importe quelle connaissance. Elle fonde la démocratie. L’instruction publique obligatoire pour tous est une conquête de la Révolution française, la condition sine qua non de l’accès à la citoyenneté, donc de l’exercice-même de la démocratie [3].

La dynamique qui a porté la « démocratisation des études » des années 1960–80 a bénéficié d’un large consensus sur la valeur du savoir, l’importance de l’instruction publique et des moyens à lui accorder. Depuis les années 1990, l’école est devenue une cible, son image auprès du public est dégradée, alors même qu’elle affronte une population scolaire dont l’hétérogénéité est sans commune mesure avec ce qu’elle était il y a 50 ans. Le rôle civilisateur de la culture pour tous a été éclipsé par le discours omniprésent sur la crise du marché mondialisé, le matraquage médiatique sur l’équilibre budgétaire. Et c’est par la petite porte, presque par inadvertance, que l’égalité des chances comme option stratégique des démocraties a disparu du champ politique.

Ce qui regarde la culture

Aujourd’hui, on ne sort plus son pistolet quand on parle de culture, mais sa calculette. Ainsi, le conseiller fédéral Schneider-Ammann se demande pourquoi on encouragerait encore à faire la matu alors qu’elle ne garantit plus l’accès à l’emploi. Considérées du seul point de vue de la plus-value qu’elles apportent sur le marché du travail, les études réapparaissent comme un investissement qui regarde uniquement leurs futurs bénéficiaires. Ils n’ont qu’à passer à la caisse. Après Genève, pionnière de la démocratisation des études, qui a doublé les taxes universitaires, l’EPFL l’envisage.

Certes, la culture a une implication économique et ses produits obéissent dans une certaine mesure aux lois du marché. Mais la réduire à cela, c’est voir la réalité par le petit bout de la lorgnette. « La culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » [4].
Depuis les années 1990, l’école est devenue une cible, son image auprès du public est dégradée…

Le paradoxe de notre temps

Le 7 février 1971, le peuple suisse accordait à deux contre un le droit de vote aux femmes. Victoire significative par son ampleur, mais aussi par le fait qu’on la doive à un électorat masculin. Le triomphe de l’égalité civique homme-femme signale une révolution en profondeur des mentalités, dans la représentation de la famille, du rôle de la femme dans la cité, au travail, de son rapport à la   sexualité. La pilule contraceptive a concrétisé ce changement, donnant à la femme la maîtrise de sa fécondité. Cette libéralisation des mœurs sans précédent dans l’histoire à cette échelle semble inéluctable. Pourtant, le « mariage pour tous » en France apparaît soudain plus controversé qu’on pouvait s’y attendre. Si l’acceptation de l’homosexualité est largement majoritaire, la possibilité pour des couples homosexuels d’adopter des enfants, voire d’en procréer artificiellement ne va pas de soi.

Le paradoxe de notre temps, c’est qu’au moment où les libertés individuelles et de mœurs se développent, les liens sociaux s’affaiblissent, faisant place à un repli sur des identités particulières : féminine, musulmane, suisse, homosexuelle, catholique… La revendication pour une communauté – ou un « genre » – de trouver une place équitable dans la société est légitime. Le danger provient de la fermeture de communautés sur elles-mêmes avec une vision diabolisante de « l’autre ». Le communautarisme constitue une menace pour la cohésion sociale et la paix civile, comme l’ont été les nationalismes à l’origine des deux grands massacres du XXe siècle. Et pourtant…
Il n’y a, et n’y aura pas de solution à la crise sans remise en cause de la culture politique dominante, sans une reprise du contrôle démocratique sur l’économie.
Les aspirations et le mode de vie de la nouvelle classe moyenne en pleine expansion et de la fraction libérale à la bourgeoisie se sont imposés. Cela ne veut pas dire que l’ensemble de la société les partage. La bourgeoisie traditionnelle ancrée dans la propriété est demeurée conservatrice quant au statut de la femme dont les libertés menacent l’intégrité du patrimoine. Les églises, homophobes et attachées au rôle subordonné de la femme, ont fait le dos rond, mais n’ont pas changé.

L’acceptation des mœurs nouvelles est largement conditionnée par le niveau culturel et de vie. Plus il est faible, plus elles apparaissent comme des licences5 des élites privilégiées. Un quart de l’électorat exprime d’une manière durable depuis une vingtaine d’années un sentiment « d’innappartenance » à cette modernité là, un ressentiment qui se focalise sur le rejet de « l’autre ».

La crise frappe les plus faibles d’abord, ceux qui n’ont pas la parole, mais aussi les « parvenus » du miracle économique. Leur attractivité va en être diminuée d’autant et avec elle des « conquêtes » qu’on croyait acquises.

Le projet de démocratisation de la culture a joué un rôle fédérateur essentiel, garantissant la cohésion sociale durant les Trente Glorieuses. Son abandon n’a fait l’objet d’aucune décision. Il s’est insinué dans l’inconscient collectif européen au tournant du millénaire avec l’affirmation d’un monde unipolaire sous l’égide des États-Unis. L’idéologie néo-libérale qui accompagne la mondialisation n’est pas qu’un projet économique, mais un ensemble de valeurs qui le justifient : concurrence sans freins, compétition, glorification de la réussite individuelle dans la lutte contre les autres, légitimité et droit du plus fort. L’argent décomplexé, la Rolex à 50 ans, autant de symboles d’une inégalité qui s’affiche comme force vive de la Modernité.

Fracturer la boîte noire de l’économisme pour voir enfin un autre horizon

On associe souvent la crise avec ses délocalisations qui ruinent le tissu économico-social local, la concurrence internationale qui appauvrit les travailleurs européens à la mondialisation. En réalité ce n’est pas l’ouverture des frontières à la circulation des marchandises et de l’information qui ont conduit aux impasses à l’origine de la crise, mais la dérégulation de l’économie, le choix de privilégier aveuglément la règle unique de la concurrence contre les priorités du bien commun. On peut aimer la nature ; de là à décréter qu’elle fait tellement bien les choses qu’on pourrait se passer de la médecine, il y a un pas que personne ne franchirait. Or, benoîtement, on continue à penser l’économie comme une loi naturelle, à envisager la lente destruction du tissu économico-culturel au nom de l’équilibre budgétaire pour obéir à ses dérèglements. La fatalité n’a rien à voir là-dedans. Il n’y a, et n’y aura pas de solution à la crise sans remise en cause de la culture politique dominante, sans une reprise du contrôle démocratique sur l’économie. L’économisme est une idéologie arbitraire qui se présente comme une boîte noire hermétique à la compréhension du simple mortel et inaccessible à la démocratie. Il faut la fracturer, remettre en discussion ses options pour revoir enfin l’horizon, un autre horizon porteur d’espoir et de culture partagée.


[1] Constitution fédérale Art. 2 But al. 3

[2] Voir CEJ 34 : Loi fédérale sur l’encouragement de la culture, la loi et le fait

[3] Voir en exergue la citation de Mirabeau qui a le mérite d’être claire sur l’intention de ses opposants.

[4] Cette définition adoptée en 1982 par la Conférence mondiale de l’UNESCO de Mexico sert aujourd’hui de référence internationale. Elle est citée et commentée notamment dans le Message culturel du Conseil fédéral.

[5] Au sens du Littré : « Liberté excessive qui tend au dérèglement moral ».

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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