la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
s’abonner

Disponibles en ligne

Afficher plus de numéros

Philippe Saire – « La danse, c’est une résistance de l’humain »

imprimer imprimer

Philippe Saire, danseur et chorégraphe, est une figure incontournable de la danse en Suisse. La réputation de la compagnie qu’il a fondée à Lausanne, il y a vingt ans, dépasse largement nos frontières. Le Théâtre Sévelin 36, qu’il dirige, est un lieu de création et d’accueil. La première de sa prochaine pièce, une fantaisie pour six danseurs, aura lieu à l’Opéra de Lausanne*. Très au fait de politique culturelle, Philippe Saire œuvre à la création d’une association faîtière capable de représenter tous les professionnels de la danse.

Les questions économiques et structurelles occupent, à juste titre, une grande place dans les préoccupations d’artiste…
On parle en effet beaucoup de la périphérie et j’y investis un temps considérable. À Sévelin, nous accueillons d’autres compagnies. Je suis régulièrement consulté sur le plan suisse en ce qui concerne la politique culturelle. Tout cela prend beaucoup de temps. Bref, je dois jouer des coudes pour me préserver un espace de création.
Pour vous, en tant d’artiste, comment se déroule une création ?
Pour moi, la création est une mutation permanente. Elle s’accompagne par une sorte de crainte presque maladive de me répéter. Le questionnement porte à la fois sur la manière de travailler et sur le propos. Le travail du chorégraphe repose sur un savoir-faire, mais il s’agit toujours de remettre l’ouvrage sur le métier. Dans mes derniers spectacles, il y a une phase d’exploration avec les danseurs et les autres collaborateurs artistiques. Je décide du thème, mais je ne pars pas d’un scénario préétabli. Je propose un matériau que l’on travaille ensemble. J’ai évolué dans la manière de créer un spectacle. Au début, je voulais maîtriser les choses. Maintenant, tout est sur la table et chacun a son mot à dire. Après, il faut trier et prendre les décisions.
De quoi traite votre prochain spectacle ?
De la distraction au sens du divertissement. On est dans une société de festivus festivus. Distraire signifie « tirer hors » ou « à côté » et notre société est axée essentiellement sur le festif. Je trouvais intéressant d’interroger ce phénomène. En danse contemporaine, il est récurrent d’entendre les gens demander pourquoi on ne fait pas un spectacle juste pour le plaisir de la danse et de la musique. La danse contemporaine interroge le monde et « tire hors », certes, mais pas seulement dans le sens de l’amusement et des choses joyeuses.
Votre compagnie fête ses vingt ans cette année et cela fait onze ans que vous gérez un lieu, le Théâtre Sévelin 36. Entre institution et création indépendante, où vous situez-vous ?
Entre les deux. Je me considère comme un chorégraphe indépendant. Les danseurs ne sont pas permanents. On travaille au coup par coup, pour des projets précis, et on se réunit pour les créations et les tournées. Mais la structure de la compagnie est stable tant au niveau de l’administratif que du lieu. La compagnie offre peut-être des bases de travail plus sécurisées que d’autres. Quant à Sévelin, il était d’abord dévolu aux répétitions de ma compagnie. Aujourd’hui, c’est l’un des seuls lieux de spectacle en Suisse qui soit uniquement destiné à la danse. Cependant, je ne me considère pas comme un institutionnel. Mes moyens ne sont de loin pas ceux d’une institution.
Comment décririez-vous la situation de la danse en Suisse ? Existe-t-il ce qu’on pourrait appeler un mouvement suisse de la danse ?
Non. La Suisse bénéficie de beaucoup d’in­fluences et on ne peut pas dire qu’il y ait un style unique qui représenterait la « danse suisse ». Les artistes se forment souvent à l’étranger, ils voyagent, apprennent des choses et s’en servent dans les créations. Mais au-delà du cadre suisse, il y a eu un courant qu’on pourrait appeler la non-danse, une sorte de refus de la danse et des mouvements. On est en train d’en revenir.
« Il règne en Suisse une dynamique extraordinaire par rapport à la taille du pays »
Ce qu’on peut dire de manière globale concernant la Suisse, c’est que par rapport à la taille du pays, il y a une dynamique extra­ordinaire. De nombreuses compagnies proposent des spectacles et ont la possibilité de partir en tournée. Actuellement, la Suisse romande est la région la plus créative sur le plan contemporain. C’est reconnu. Et il est plutôt étonnant qu’une ville comme Zurich, avec sa taille et ses moyens, n’arrive pas à développer davantage la danse. Une ou deux compagnies y sont installées, pas plus.
Qu’en est-il de la politique culturelle ?
Initié il y a quatre ans, le Projet danse envisage la danse dans son ensemble. Avant cela, la politique culturelle liée à la danse émanait de quelques personnes et s’exerçait de manière empirique, avec des réponses ponctuelles aux problèmes. Aujourd’hui, la politique culturelle globale se mène à trois niveaux : Confédération, région et commune. Tout n’est pas réglé, mais les instances culturelles ont pris conscience de manques flagrants qui concernent la danse.
Quels sont ces manques, précisément ?
Ils existent sur plusieurs axes : la formation des danseurs, la création et ses conditions – comment fonctionnent les compagnies et les lieux qui les accueillent – et la reconversion, à savoir ce qu’on fait après sa carrière de danseur, souvent assez courte. C’est au moment de la formation que la question de la reconversion doit se poser. Il n’y a pas de formation professionnelle véritablement reconnue en Suisse. Pour ma prochaine pièce, je n’emploierai pas de danseurs suisses, même si certains vivent chez nous. En revanche, il y a des danseurs suisses à l’étranger. La Suisse doit donc mettre sur pied une formation à son échelle et l’ouvrir à un réseau international.

Par ailleurs, le mode de fonctionnement d’une compagnie de danse est influencé par le fait que les danseurs doivent s’entraîner régulièrement, sous peine de perdre leur chance d’être engagés par d’autres. Il faut que les compagnies mettent sur pied cet entraînement professionnel et que, durant le temps qu’il reste, elles puissent poursuivre leur travail administratif et de diffusion, ce qui est énorme. Et enfin, il faut des lieux adaptés à la danse. Tous ces critères sont examinés par le Projet danse.
Quel rôle jouent les associations ?
Les associations les plus efficaces sont les associations régionales, voire locales. Il y a l’AVDC, Association vaudoise de danse contemporaine, très efficace avec son nouveau président Serge Rochat. À Genève, il y a l’ADC, l’Association pour la danse contemporaine, présidée par Claude Ratzé. Ce sont elles qui donnent les impulsions aux plans local et fédéral. Auparavant, il y avait deux associations faîtières. J’étais membre du comité d’une des deux et j’ai lutté pour qu’il n’y en ait qu’une en lançant une pétition à tout le milieu de la danse.

Car il est temps, maintenant, de passer du bricolage à l’urbanisme pour les associations. Elles devraient être les premières interlocutrices du monde politique. Or dans la situation actuelle, je ne me sens pas représenté par toutes ces associations nationales. À la suite de notre pétition, qui a recueilli 200 signatures, un groupe de travail – dont je fais partie – s’est constitué pour proposer une nouvelle structure.
Quelle est votre politique en matière de salaires ?
Actuellement, on considère encore que danser n’est pas vraiment un boulot. À quelqu’un qui se dit danseur, on répond : « Oui, mais quel est votre métier ? » La moindre des choses, ce serait d’obtenir que la danse soit considérée comme un travail. Et, donc, qu’on puisse payer-correctement les danseurs. Auprès de qui les danseurs peuvent-ils se plaindre ? Le chorégraphe a des moyens limités pour répondre à cette question. D’où l’importance d’une association et d’un syndicat des danseurs qui défendent leurs conditions de travail. J’ai choisi d’engager moins de gens, mais de les rémunérer plus décemment. La création d’un spectacle représente un long parcours, de quatre mois en général. La danse est contrainte à cette durée et c’est une bonne chose pour sa dynamique. Mais ce temps coûte. Je pense que le public de la danse est en progression, mais en dessous de son potentiel. Et pour développer ce public, il faut des moyens.

Notre festival jeunes créateurs, dont tout le monde reconnaît la nécessité, se fait avec de tous petits moyens. On est obligé de ne payer les artistes qu’à la recette. C’est important de pouvoir accueillir des gens venant de France, d’Allemagne. Il faut que la Suisse puisse participer à une dynamique européenne.
À votre avis, quelle est la fonction de la création dans notre société ?
Personnellement, j’ai besoin de rattachement au monde pour pouvoir créer. Je pense bien sûr à la question de savoir à quoi sert ce qu’on fait. C’est lié à la société. Je fais les choses pour moi et pour les gens. Faire un spectacle, pour moi, c’est aider à rendre sensible et à garder sensible. Garder une forme de lucidité aussi. La danse permet une ouverture du sens et des sens. Les arts vivants, la danse, dans notre monde tel qu’il vire, c’est une forme de résistance de l’humain.

© Sima Dakkus. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


Nos partenaires