la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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« Les artistes sont devenus des gestionnaires »

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Co-fondatrice du Théâtre de l’Usine à Genève, puis programmatrice au Festival de La Bâtie, Sandrine Kuster dirige le Théâtre de l’Arsenic, à Lausanne, depuis 2002. Un lieu qui fait la part belle à la danse. Entretien avec une directrice éclairée.

L’Arsenic programme du théâtre, de la danse, de la musique et des performances. Entre danse et théâtre, quel équilibre avez-vous choisi ?
La vocation du lieu est d’accueillir les créateurs régionaux de théâtre et de danse. J’ai donc donné la même place aux deux arts. Il y a cependant beaucoup moins de créateurs danse. Du coup, si une année, on nous propose moins de créations, on accueillera plus de spectacles déjà créés. Cette situation permet plus d’aisance à composer le programme : on a moins de pression de la part de chorégraphes en recherche de lieu. Cependant, je n’ai pas instauré de système de quotas ! La composition du programme est le fait de l’actualité, de la pertinence des projets, de la ligne de la programmation.
Et concernant la danse, quelle est cette ligne ?
Nous choisissons des spectacles qui proposent des esthétiques innovantes, creusent des concepts originaux, s’interrogent sur ce qu’est le mouvement ou l’absence de mouvement… Pour le Festival des Urbaines, j’ai invité de très jeunes chorégraphes.
La danse est un domaine qui a apporté beaucoup au mélange des arts. Elle plaît souvent au jeune public car il n’y a pas ou peu de texte, la présence d’un univers musical, des images plus abstraites…
En tant que directrice de l’Arsenic, quelles sont vos préoccupations par rapport à la création indépendante ?
Aujourd’hui, il est difficile de parler d’art sans évoquer des problèmes de subventions, de règles d’attribution, de manques d’espaces de travail, de pléthores de compagnies… Dans notre pratique quotidienne à l’Arsenic, nous sommes régulièrement amenés à avoir des discussions très concrètes : de combien d’argent les artistes ont besoin pour créer, etc. Nous vivons une ère où les artistes sont aussi des gestionnaires, des producteurs encadrés d’administrateurs. L’artiste n’évolue plus dans une sphère protégée, étranger des réalités économiques. Je ne juge pas cette situation, c’est une évolution du domaine artistique.
« Nous manquons d’espace d’analyse de l’art, de recherche scientifique »
Malgré tout, n’oublions pas que nous sommes aussi des explorateurs, des chercheurs, que nous ouvrons des espaces de réflexion, un certain regard sur le monde. Mes préoccupations sont de proposer aux artistes un cadre favorable à leur développement artistique et de présenter des spectacles de qualité au public.
Comment réserver un espace pour parler d’art dans ce contexte ? Comment ne pas perdre de vue l’intérêt d’une démarche artistique ?
Les débats autour des problèmes économiques et la situation des créateurs prennent souvent plus de place que les débats sur l’art, sa forme et son contenu. Les directeurs de salles, de festivals ou les médias doivent considérer comme essentiel le débat artistique, la transmission au public et son « éducation » vers des formes inconnues, en devenir. Côté artiste, on peut constater que les indépendants qui ont duré sont ceux qui ont atteint un bon niveau de qualité artistique dans l’affirmation d’un style, le développement d’un vocabulaire original autant qu’un bon encadrement administratif. Ces artistes ont réussi à exister et à s’imposer dans les programmes des structures, des festivals. Il faut que l’art continue à occuper une place primordiale dans la société. Cela doit aussi être une priorité pour les autorités. La bonne critique d’art est aussi essentielle à la transmission et la lecture des œuvres.
Est-ce le cas dans la configuration actuelle ?
Les politiques culturelles des autorités s’arrêtent aux frontières cantonales ainsi que la portée de leurs actions ; la Suisse manque d’un Ministère uniquement consacré à la culture.
Il n’y a plus de laboratoires de recherches artistiques. Nous sommes plus actuellement dans une dynamique de production de spectacles. Nous manquons aussi d’espace d’analyse de l’art, de recherche « scientifi­que ». L’histoire des compagnies, les courants artistiques, les influences, etc. L’art est un miroir critique essentiel de notre société, il participe de notre développement spirituel, émotionnel, individuel et collectif.
Qu’en est-il de vos subventions ?
L’Arsenic et les subventionneurs se rejoignent plus ou moins selon les années dans les choix de créations. L’année passée, 70% des spectacles programmés à l’Arsenic n’étaient pas soutenus par les commissions d’attribution de subvention. Il y a eu une levée de bouclier. Toutes les compagnies se sont posé des questions sur leur avenir et ont rencontré les autorités pour être entendues. Cette saison, nous sommes dans un meilleur équilibre. La situation des indépendants est toujours précaire. Le paradoxe, c’est que malgré cela, le niveau de la création est assez bon en Suisse. On a de bons films, même s’ils sont faits avec peu d’argent. Il existe beaucoup de musées, de bons metteurs en scène, de bons chorégraphes. Dans une culture de proximité, on a l’avantage de pouvoir se parler, de côtoyer les subventionneurs pour défendre ses projets.

© Sima Dakkus. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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