la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Les artistes plasticiens solitudes collectives

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À l’inverse des comédiens, danseurs, cinéastes ou musiciens, les artistes plasticiens ne sont pas forcément amenés à travailler ensemble. Parmi eux, certains voient la collectivité comme un bienfait indispensable, alors que d’autres revendiquent un travail solitaire, garant selon eux d’une certaine indépendance. Dans son 10e numéro, CultureEnJeu se penche sur le métier de plasticien dans sa diversité.

L’exception genevoise

Gros plan sur Genève – cas unique en son genre – où une multitude d’associations d’artistes se sont créées ces dernières années.

«L’art ne vient pas se coucher dans les lits qu’on fait pour lui.»

Jean Dubuffet

Alors que Visarte, avec son réseau de 2’600 artistes membres dans toute la Suisse, travaille sur les revendications professionnelles au plan fédéral (droit de suite, assurances sociales…) et se présente comme la quasi exclusive [1] représentation des artistes visuels, à Genève, singulièrement, plusieurs dizaines d’associations s’affirment. Pourquoi ? La visibilité des artistes, leurs conditions de création, le contexte politique et la précarisation de l’enseignement n’y sont certainement pas pour rien. Voici quelques exemples.

Prémices d’une visibilité nouvelle, les sculpteurs décident de fonder, dans les années septante déjà, la Société des sculpteurs de Genève pour pallier l’absence d’initiatives mettant en scène la sculpture. C’est à partir de là qu’apparaissent les toutes premières expositions « sculpture en plein air » ou « sculptures dans la cité » qui vont se multiplier par la suite jusqu’à devenir un usage culturel courant.

Les squats, ces foyers artistiques

Par ailleurs, la rage spéculative immobilière qui sévit à Genève oblige les artistes qui ne peuvent payer le prix locatif du mètre carré (y compris dans les friches industrielles) à squatter. Quelquefois, des conditions d’accessibilité équitables à des espaces de travail sont trouvées et des accords signés. En général, les squats sont les vrais foyers de la création artistique genevoise. Ainsi voient le jour des lieux de dynamiques culturelles comme Rhino, l’Usine, Artamis, des associations telles que les femmes-artistes de Motattom, Cheminée Nord, Kugler Aile-Sud…
L’enseignement de l’art est menacé de formatage
En outre, les contextes politiques – qui découlent de l’appréciation de certains décideurs à l’égard de ce qui doit être ou ne pas être en matière de pratiques contemporaines de l’art – ont sensiblement influencé le panorama culturel genevois. À ce titre, les conditions dans lesquelles la société Ge Grave voit le jour en 2002 est significative. La société s’est créée dans la foulée d’une mobilisation contre une tentative de liquider les presses à gravures du Centre genevois de gravure. Les décideurs du centre – rebaptisé Centre d’édition contemporaine – considérant la gravure comme le médium obsolète et d’un autre temps, il était selon eux naturel que les presses à eau-forte dont ils étaient dépositaires aillent rejoindre d’autres reliques dans un musée.

Les artistes praticiens de la gravure ont envisagé le problème d’un autre œil. Ils ont lancé une pétition et ont finalement obtenu gain de cause face à la Ville de Genève. Les presses, elles, ont heureusement été sauvées du sarcophage auquel elles avaient été condamnées par… un préjugé sur l’art.

La voix de Milton

À cela, il faut ajouter le fait qu’on a pu observer à Genève une récession de l’enseignement artistique, avec la suppression de la maturité artistique, de même que de nombreux postes d’enseignants en art plastique… Là où, pendant des décennies, les étudiants ont combattu sans relâche le principe du numerus clausus, pour l’indépendance de l’Université à l’égard des milieux économiques, HES oppose un prétendu réalisme, celui d’une formation axée sur les attentes de la production et du marché de l’emploi. Là où la liberté de l’art a toujours été synonyme de liberté académique, on entend formater l’enseignement artistique et faire ce fameux « lit pour y faire dormir l’art »… Le rêve de tous les pouvoirs : faire dormir l’art dans le lit d’une fonction déterminée. Celle de la communication, ou, pourquoi pas, de la propagande…

Milton s’adressant à son bienfaiteur menaçait : « Je vis pour faire de la poésie, si vous me lâchez seigneur, je ferai de la poésie pour vivre ». Aujourd’hui le temps n’est plus aux menaces, le « seigneur » est si préoccupé à préserver sa domination et ses privilèges qu’il est incapable de comprendre ce que lui dit Milton.

Il est bon et plein d’espoir de se rappeler la forte mobilisation initiée par quelques très jeunes étudiants contre la suppression de la « filière céramique » de la Haute école des arts appliqués, considérée par quelques technocrates comme une formation parfaitement superflue dans la cité de Lambercy et du Musée de l’Ariana…

Toutes ces conditions ont conduit à la fondation d’une association comme l’APEAV (Association pour la promotion de l’enseignement des arts visuels), qui regroupe des enseignants artistes, des artistes enseignants des trois ordres de l’enseignement public, et peut-être même à l’avenir, favorisera l’émergence de nouvelles écoles d’art dont les motivations échapperaient à des nécessités politiques conjoncturelles.

Tous les arts se mobilisent

Il faut encore ajouter à ce tableau les mobilisations de musiciens, de comédiens et de danseurs qui ont motivé la création du Mouvement 804 contre les réductions des budgets cantonaux d’encouragement à la création artistique. On pourrait continuer longtemps à énumérer les « raisons » du développement de la vie associative comme des tentatives de réponse au coup par coup à chaque nouvelle carence d’une société qui s’oriente toujours plus vers des priorités d’investisseurs avides.
L’art existe avant tout parce qu’il est une pratique sociale
La notion de scène libre des arts qu’entend porter Act-art avec tous les créateurs, s’inscrit dans la défense de l’indispensable principe de la liberté de l’art, aussi bien que des conditions matérielles de sa production que dans l’affirmation et la reconnaissance de son enracinement dans la vie sociale.À l’instar de la partie immergée d’un iceberg et quelle que soit l’idée que l’on se fasse de son excellence, l’art existe avant tout par ce qu’il est une pratique sociale.


[1] « Quasi », car dans certains cantons alémaniques subsistent des groupes cantonaux de la Société des femmes artistes. La SSFA a été fondée dans les années 1870 pour pallier le refus des femmes artistes dans la SPSAS (Société des peintres sculpteurs et architectes suisses), elle-même fondée en 1863. En 2000, la SSFA et la SPSAS devaient fusionner au plan national pour donner naissance à Visarte mais la fusion ne s’est opérée que partiellement et quelque groupes cantonaux de la SSFA restent actifs sur un plan local. Visarte est aujourd’hui la seule représentation nationale des artistes, avec ses quatorze groupes cantonaux, un réseau de 2 600 membres dans toute la Suisse et deux publications, l’Art Suisse, l’Info-Bulletin de Visarte.

© Jean-Louis Perrot. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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