la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Artiste plasticien – Chasseur de prime malgré lui

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L’artiste lambda ? Il y a peu de chances que vous le connaissiez : il n’existe pas. Son parcours fictif, en revanche, s’inspire de celui de quelques jeunes plasticiennes et plasticiens romands. CultureEnJeu lui donne la parole.

Je suis un artiste plasticien de 31 ans et le facteur vient de m’apporter une bonne nouvelle : j’ai été sélectionné pour occuper six mois durant l’appartement d’artiste que met à disposition l’État de Vaud à New York, entre février et juillet 2007. Je dois encore trouver l’argent pour le voyage, mais c’est un détail. Il faut surtout que je développe mon projet sur place : pas question de ne pas profiter de toutes les opportunités qu’offre la grande ville en matière d’art contemporain. Tiens, j’entends déjà mon galeriste genevois me sortir son éternelle ritournelle : « Maintenant c’est certain, tu ne vas pas tarder à décoller »… Six ans que ça dure. (np)

Décollage modeste

Mon premier – et modeste – décollage a eu lieu à la fin de mes quatre années à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), lorsque j’ai gagné le Prix Ernest Manganel, qui récompense annuellement quelques diplômés de l’école en leur finançant une exposition. J’ai ainsi pu montrer mes sculptures installatives à l’elac, l’espace d’art de l’ECAL – ce qui a eu pour effet principal de donner un peu de consistance à mon CV, jusque-là pratiquement vierge (à quelques expositions collectives près, toutes réalisées entre les murs de l’ECAL). Par contre, la Banque Cantonale Vaudoise – qui achète pour une centaine de milliers de francs d’œuvres vaudoises par année – n’a pas voulu acquérir l’une de mes pièces. Elle avait pourtant acheté trois acryliques à la précédente lauréate du Prix Manganel.

Qu’à cela ne tienne. Alors que je suivais un cours post-grade à l’École supérieure des beaux-arts de Genève, en 1999–2000, un galeriste du quartier genevois des Bains s’est intéressé à mon travail, ce qui a signifié jusqu’ici trois expositions entre ses murs – deux collectives et une personnelle – de même que des pièces montrées dans les foires auxquelles la galerie participe (Liste à Bâle, Artissima à Turin, FIAC à Paris). À la clé, un certain nombre d’œuvres vendues, financées pour moitié par la galerie. Prix moyen des pièces écoulées ? 2’000 francs. Ou 250 francs pour ces multiples produits par l’espace d’art Circuit, à Lausanne, suite à une exposition en 2004. En d’autres mots, je reste abordable.

Le dilemme des cantons

Pendant mon cours post-grade, je me suis trouvé face à un dilemme : entre Vaud et Genève, quel canton de résidence choisir ? Ce n’est un secret pour personne : les probabilités pour un artiste de recevoir « quelque chose » sont un peu plus grandes au bout du lac qu’à Lausanne, avec un soutien à la création passablement plus généreux. De plus, à l’heure de donner une bourse ou de mettre à disposition un atelier d’artiste, la cité de Calvin n’est pas pointilleuse sur l’origine géographique des requérants : il suffit d’être « domicilié‑e sur le canton de Genève au moment de l’inscription » pour pouvoir postuler à l’une des deux bourses de la Ville – la Berthoud ou la Lissignol, Chevalier et Galland, de 10’000 francs chacune – ou à l’un des 21 ateliers au Grütli et à l’Usine.

Mais en déménageant à Genève, j’aurais par exemple annulé mes chances d’obtenir un jour un soutien de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistique – une joint-venture public-privé, qui voit l’État décerner annuellement un Grand Prix de 100’000 francs et des entreprises privées offrir des sommes de 10’000 à 15’000 francs, à se répartir entre toutes les disciplines artistiques (arts visuels, arts scéniques, musique, cinéma). À noter que ma fidélité à Lausanne n’a pas encore payé…

J’étais sur le point de changer de ville, comme l’ont fait de nombreux Vaudois avant moi, quand s’est profilée une opportunité d’enseignement du dessin dans trois collèges vaudois – des remplacements de longue durée. J’ai aussi gagné le Prix Manor en 2001. En plus de 15’000 francs bienvenus et de l’achat d’une œuvre, la récompense offre la possibilité d’une grande exposition personnelle – la mienne a eu lieu au Musée cantonal des beaux-arts.

Artiste plutôt gâté

Un an plus tard, ce sont les portes du Concours fédéral d’art qui se sont ouvertes à moi : après trois refus successifs, la présidente de la Commission fédérale d’art Jacqueline Bourkhardt et son jury m’ont sélectionné pour le fameux deuxième tour du concours. Celui-ci a lieu en juin, durant la foire Art Basel. Il distingue 20 à 40 lauréats d’une somme comprise entre 18’000 et 25’000 francs. J’ai remporté la mise trois années de suite (2002–2004) et – ces prix en appelant souvent d’autres – la Confédé­ration m’a aussi acheté une œuvre pour sa collection. Selon un proche de l’un des membres de la Commission fédérale d’art, j’étais même pressenti pour représenter la Suisse à la Biennale d’art de São Paulo cet automne. Mais le jury semble avoir changé d’avis. Plutôt que de me plaindre, mes quelques amis artistes m’ont gentiment rappelé que jusqu’ici, j’ai plutôt été gâté en termes de récompenses. Et ils ont raison. La lettre de ce matin – concernant l’appart’ dans la Grande Pomme – me fait d’autant plus plaisir que j’avais bien entendu postulé pour les deux ateliers de la Confédération à New York et Berlin. C’était avant 2005, quand ces espaces étaient encore à disposition des artistes. Entre-temps, l’Office fédéral de la culture a décidé de les fermer. Triste que ce soit Berne qui donne le mauvais exemple…

Mon budget

  • 1995–1999 (années de mes études à l’ECAL) : petits boulots divers. 1’800 fr./mois en moyenne (et soutien de mes parents)
  • 1999–2000 (année du postgrade à l’ESBA) : nouveaux petits boulots ; aide au montage d’expos au Mamco ; premières pièces vendues en galerie. 2’400 fr./mois en moyenne.
  • 2000–2001 : remplacements dans l’enseignement secondaire (dessin) ; vente en galerie ; Prix Manor. 2’950 fr./mois en moyenne.
  • 2002–2004 : enseignement du dessin dans une école privée ; Concours fédéral d’art (3 fois) ; vente en galerie. 2’900 fr./mois en moyenne.
  • 2004–2005 : enseignement de quelques heures à l’ECAL ; cours privés de dessin ; vente d’une œuvre à la Confédération ; vente en galerie ; importante commande de la Ville de Lausanne d’une œuvre pour décorer une nouvelle bibliothèque municipale, via le Fonds des arts plastiques (financé par le pour-cent culturel). 3’150 fr./mois en moyenne.
Nota bene : je vis dans un appartement en contrat de confiance, pour lequel je ne paie qu’un loyer de 150 fr./mois. Et jusqu’il y a peu, j’occupais un atelier dans l’ancienne École de Chimie, que la Ville a entre-temps fermé.

© Samuel Schellenberg. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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