la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Politique de la section cinéma – La quadrature du cercle

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Introduction par Frédéric Gonseth – Article par Richard Dindo

Selon certains, le chevalier Nicolas Bideau mène depuis quelques mois à la tête de l’aide fédérale au cinéma une lutte salutaire contre l’hydre aux mille têtes du saupoudrage (lire l’encadré p. 21). Selon d’autres, il s’apprête à couper les ailes de tout ce qui a fait les qualités du cinéma suisse regroupé sous la bannière du « small is beautiful », en négligeant le troisième terme qui, après « qualité » et « popularité », invoque la « diversité ». À Soleure, Ivo Kummer lui a rappelé qu’il s’apprêtait à mettre les pieds dans le « biotope » du cinéma suisse. La consultation en cours a permis aux réalisateurs et réalisateurs-producteurs de l’ARF (Association suisse des réalisateurs de films) et de l’ARC (Association romande du cinéma) de rappeler avec force que la diversité du cinéma suisse ne constitue pas une faiblesse, mais un atout. Et que la Confédération n’est plus, depuis longtemps, le seul partenaire des cinéastes. De rappeler, aussi, qu’un tissu fragile – mais d’une densité inconnue ailleurs dans le monde – rassemble depuis des décennies des cinéastes passant du documentaire à la fiction et inversement. Et qu’en sacrifiant le documentaire à la fiction, la Suisse romande à la Suisse alémanique, on ne fait que fossoyer la création – quand tout plaide pour un constat que Pascal Couchepin fait semblant de ne pas vouloir comprendre, malheureusement : le montant d’aide à la production, maintenu à 18 millions par an, se situe au-dessous de la ligne de flottaison.

J’entends des choses contradictoires de mes amis et collègues romands au sujet de la politique de Nicolas Bideau à Berne en ce qui concerne les films documentaires. Les uns disent qu’il a réduit le crédit documentaire de 600 000 francs suisses. Les autres prétendent qu’il a au contraire légèrement augmenté le crédit en question par rapport aux années précédentes – que nous appelons « les années catastrophiques » – durant lesquelles les crédits réservés aux films documentaires ont été régulièrement rongés pour des raisons que personne n’a jamais comprises et qu’on ne nous a jamais expliquées.

Le nouveau modèle, Grounding

J’entends dire que le nouveau chef de la section cinéma de l’OFC conseille à tout le monde de faire des films comme Grounding et qu’il passe son temps à compter essentiellement le nombre de spectateurs du cinéma suisse. Je me rappelle avoir effectivement vu dans son bureau un compteur électronique qui, comme une horloge, lui apprend seconde après seconde en chiffres rouges et illuminés le nombre de gens qui entrent dans les salles de cinéma pour aller voir un film de chez nous.
Le documentaire suisse est l’un des meilleurs du monde
Nous lui avons dit dans son bureau l’autre jour lors d’une visite avec Frédéric Gonseth et Daniel Schweizer que nous, documentaristes, nous ne pensons pas qu’il ne faut pas faire des films dits commerciaux, et que nous pensons sincèrement que c’est une bonne chose qu’un film comme Grounding ait été réalisé. Mais nous continuons à penser que le documentaire suisse est au moins équivalent au film de fiction, du point de vue de la qualité artistique, morale, intellectuelle et politique, et nous savons, ce que peu de gens ont réellement compris dans ce pays, que le documentaire suisse est l’un des meilleurs du monde, qu’il constitue sans aucun doute le plus grand effort collectif culturel dans ce pays, et qu’il a été pendant longtemps la colonne vertébrale, la gloire et l’honneur du cinéma suisse. Et ce n’est pas d’abord un problème de nombre de spectateurs, à quoi Nicolas Bideau semble pour le moment tout réduire, mais un problème essentiellement culturel.

Une affaire d’héritage

S’il enlève 600 000 francs au documentaire pour mettre cette somme par exemple dans un film dit commercial, il risque objectivement de détruire dix films documentaires pour un seul film avec acteurs qui, en plus, risque d’être un film sans qualités, dont on ne sera même pas sûr qu’il marchera auprès du public, alors que les dix documentaires représenteraient sans aucun doute une valeur culturelle et politique bien supérieure. Il faut peut-être rappeler que pour se permettre une opinion sur le cinéma suisse et pour décider de la subvention des projets (c’est à mon avis valable pour le chef de la section cinéma comme pour chaque membre d’une commission), il faut aller voir les films et les connaître, et à mon avis tous les films, pas seulement les films à succès dont parlent les perroquets dans les médias. Et pour comprendre les enjeux, il faut d’abord savoir, comme disait Malraux, que la culture est avant tout et essentiellement une affaire d’héritage, c’est-à-dire que ce qui compte, c’est ce qui reste, ce qui survit dans la mémoire des gens pour avoir laissé une trace et ce qui garde sa valeur au-delà de l’instant et des goûts du jour.
Ce qui compte, c’est ce qui reste en mémoire, au-delà des modes
On peut constater que le cinéma de fiction suisse a une bonne année derrière lui, qu’il y a quelques bons films, qui en plus marchent, comme on dit, et dont certains ont été faits sur l’initiative de producteurs qui ont même fourni dans certains cas l’idée du film et participé à l’écriture du scénario. Il ne s’agit donc pas d’opposer les cinéastes aux producteurs, ou les documentaristes aux gens de la fiction, que chacun et chacune fasse ce qu’il veut et s’occupe d’organiser sa carrière et son destin. Il s’agit ici simplement de défendre le documentaire.

Fuite en avant

La politique principale de Nicolas Bideau semble être la défense tous azimuts des films pour le grand public et il est vrai que le cinéma suisse a besoin de films à succès commercial. Mais on voit aussi, partout dans le monde, que dès que les producteurs font de l’argent avec un certain type de films, ils n’arrêtent plus de vouloir refaire le coup et ça devient de pire en pire, chaque film risque d’être plus mauvais que le précédent du point de vue de la qualité artistique, c’est-à-dire que très rapidement l’intelligence, l’humanité, la beauté, la poésie, etc. ne joueront plus aucun rôle dans leur course folle. Je ne crois pas que l’État doive soutenir et même provoquer ce genre de fuite en avant néfaste pour les uns comme pour les autres. Je connais en Suisse des producteurs qui ont honte des films qu’ils produisent.
Il ne s’agit pas de jouer le docu contre la fiction, mais de défendre le documentaire
Vouloir donc, avec l’argent public, pousser de toutes ses forces les producteurs vers le commercial risque d’avoir rapidement des effets contraires à ceux que le chef de la section cinéma souhaite. Il ne faut pas oublier le destin de l’ancien cinéma suisse qui a sombré entre autres pour avoir fait toujours les mêmes films, avec toujours les mêmes sujets, toujours les mêmes acteurs pour toujours le même public. Ça ne peut pas marcher à la longue.

Économie vs diversité culturelle

Je ne pense pas que l’État doive dire aux producteurs et aux cinéastes ce qu’ils doivent faire en termes artistiques, ni même en termes de sujets. Et je ne crois pas non plus que l’État doive aider les producteurs à se remplir les poches. L’État libéral – je ne dis pas néolibéral, mais libéral dans le sens des Lumières –, l’État démocratique, doit tout simplement garantir, en face des forces de l’argent, la liberté d’expression et la diversité culturelle. Si on pousse trop vers le commercial, on risque de détruire l’un et l’autre.
Liberté d’expression et diversité culturelle sont menacées
J’ai toujours pensé que Berne, c’est-à-dire la section cinéma, doit défendre le cinéma contre la télévision et les cinéastes contre les producteurs. Si nous, les cinéastes documentaristes, sommes presque tous devenus producteurs, c’est pour défendre tout simplement notre capacité de survie matérielle et pour pouvoir continuer à faire du cinéma, c’est-à-dire les films que nous voulons faire par nous-mêmes, avec notre volonté, notre passion, nos goûts, en cherchant à garder à chaque instant notre dignité d’artistes et de cinéastes. On va voir que l’avenir nous donnera raison, car du point de vue de la culture et de l’Histoire, il faut voir les choses à long terme.

Films d’auteurs pour grand public ?

J’ai bien compris, pour l’avoir lu dans un journal, que Nicolas Bideau cherche à réaliser la quadrature du cercle, c’est-à-dire que son souhait le plus profond et le plus sincère est d’aider des films d’auteurs qui seraient en même temps des films grand public. J’ai vu l’autre jour au cinéma Saint-Germain à Paris le magnifique film The Sun du russe Sokourov. Il y avait dix spectateurs dans la salle. Il n’y en avait pas plus par film durant la rétrospective de l’ami américain Robert Kramer. Et j’en passe d’autres, d’innombrables exemples, pour ne pas nous désespérer. On voit la même chose en littérature et ailleurs. Et ça empire.

Et je ne parle pas ici de la prétendue « globalisation », c’est-à-dire de l’américanisation du monde et la destruction de l’identité nationale et culturelle de chaque peuple dans le monde tôt ou tard. C’est bien pour cela d’ailleurs qu’il faut que chaque pays et chaque peuple continue à produire ses propres films et sa propre culture.
L’État n’a pas à encourager la course à la rentabilité commerciale
Mais revenons à la section cinéma. D’habitude, et d’après mes trente-cinq ans d’expérience, les cinéastes et les producteurs sont contents de la politique de Berne, tant qu’on leur donne de l’argent pour leurs films. Mais ils crient comme des singes et se sentent mortellement atteints quand on leur refuse une subvention. Ils trouvent alors tout faux et mal fait : les membres de la commission sont des imbéciles qu’il faut vite remplacer et la section cinéma est un sac de merde qui ne mérite aucune confiance, et ils le crient en général sur tous les toits. Et il faut les comprendre. Se voir refuser un projet, c’est comme une condamnation à mort, c’est comme une femme qui perd son enfant en couches. Je cite cet exemple, parce que je suis actuellement en train de tourner un film sur la maternité de l’Hôpital cantonal de Genève.

Champ de ruines

Si j’ai bien compris, le but de Nicolas Bideau est d’éliminer un certain nombre de cinéastes et de producteurs, de produire moins de films avec plus d’argent. Ce sera donc de plus en plus Berne qui décidera qui dans ce pays a le droit de faire des films et qui pas. Le chef de la section du cinéma se chargerait alors d’une lourde, d’une terrible responsabilité, dont il ne mesure peut-être pas encore toute la dimension. Et je ne parle même pas des ennemis qu’il va se faire, ni du champ de ruines qu’il risque de laisser derrière lui.

Je crois que tout cela, il le sait et il le pense aussi. En tout cas il a déjà fait bouger beaucoup de choses, il s’est déjà imposé comme un véritable « patron » du cinéma suisse, aux yeux des médias en tout cas et des perroquets, et je crois que c’est une bonne chose ; la plupart des initiatives qu’il a prises jusqu’à présent vont à mon avis dans le bon sens. Pour le reste, je me permets d’attendre les effets de sa politique sur le moyen et le long terme (à condition évidemment que je sois toujours en vie), et sur le court terme, j’attends une réponse au sujet des chiffres concrets en ce qui concerne les sommes allouées et réservées aux documentaires.

Paris, mars 2006.

© Richard Dindo. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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