la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Être cinéaste en Suisse romande

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À 40 ans, la Lausannoise Denise Gilliand a derrière elle sept longs métrages. Très engagée, elle y traite essentiellement de problématiques sociales. Lausannois de 36 ans, Jean-Stéphane Bron a réalisé sept documentaires, dont le célèbre « Mais im Bundeshuus – Le génie helvétique ». Il s’apprête à sortir un premier long métrage de fiction. Entretien croisé avec deux personnalités très différentes, mais dont les parcours s’avèrent emblématiques de la situation des réalisateurs en Suisse romande.

Denise Gilliand

Comment êtes-vous devenue cinéaste ?
Lors d’un séjour à Mexico, j’ai eu la chance de travailler sur des plateaux de tournage. J’avais 16 ans. Je dessinais, j’écrivais... et surtout, j’avais un goût certain pour la liberté. En observant les réalisateurs, je me suis rendu compte que, justement, leur métier leur permettait de dessiner et d’écrire. Et que le cinéma est synonyme de liberté : on peut choisir le sujet, les gens avec lesquels on veut travailler, les lieux du tournage, etc. Cela a été le déclencheur. Puis, j’ai fait une école de cinéma à Florence. Cette formation m’a donné un bon aperçu de tous les métiers du cinéma. J’ai pu débuter en tant que réalisatrice et finir de me former sur le tas.
À vos débuts justement, vous avez réalisé « Mon père, cet ange maudit », un documentaire sur une jeune fille en quête de ses origines. Elle apprend que son père a été condamné à perpétuité pour des braquages à main armée...
Il s’agit de mon premier long métrage documentaire. C’était une magnifique expérience humaine, mais ce thème de l’incarcération est resté inachevé à mes yeux. Cela m’a doucement amenée à la réalisation que je vais commencer maintenant, « Enfant de papier », un long métrage documentaire un peu dans la continuité de « Mon père, cet ange maudit ». Je vais suivre un homme de 40 ans qui part à la recherche de son père, un ancien gangster incarcéré et qu’il n’a vu que trois fois dans sa vie. Le film raconte la quête de cet homme jusqu’au dénouement, c’est-à-dire jusqu’aux retrouvailles ou jusqu’à la découverte de la mort du père.
Excepté « Heidi For Ever », tous vos films traitent d’exclusion ou de problèmes sociaux. Pourquoi ?
Pourquoi est-on ce que l’on est ? C’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre. Je ressens le besoin d’être utile et le documentaire est peut-être une manière d’améliorer un peu les choses. Et puis, nos dysfonctionnements sociaux sont tellement révélateurs de l’être humain. Bien plus révélateurs que nos facettes bienheureuses, à mon sens en tout cas.
Lequel de vos films vous apporte le plus de satisfaction ?
« Les bas-fonds », peut-être : c’est tout à fait le type de films que j’aimerais continuer de réaliser à l’avenir. Il s’agissait d’un long métrage documentaire, avec un tournage très long et un enjeu réel palpable. J’ai filmé durant un an des SDF parisiens qui suivaient un atelier de théâtre, des premières répétitions à la dernière représentation, au Théâtre national de Chaillot. Forcément, les protagonistes n’allaient pas finir l’aventure comme ils l’avaient commencée. Il y avait une vraie évolution dans la dramaturgie. Et ça, c’est vraiment génial à filmer !
Quelle place accordez-vous à la fiction dans votre cinéma ?
À l’origine, j’ai choisi ce métier pour la fiction. J’avais plein d’histoires en tête, mais j’ai opté assez vite pour le documentaire. Car pour moi, le réel était souvent bien plus palpitant que l’imaginaire. Aujourd’hui, j’éprouve le désir d’y revenir. Je suis d’ailleurs en train d’écrire mon premier long métrage de fiction, sur le thème de la schizophrénie.
Quel est votre point de vue sur le financement des films en Suisse ?
D’un côté, on a la chance extraordinaire d’avoir en Suisse un cadre plutôt serein : les structures sont assez claires et les cinéastes savent dans quel ordre ils doivent faire leurs demandes, auprès de qui, combien ils peuvent obtenir, etc.
Mais d’un autre côté, il y a très peu d’argent. La situation est particulièrement difficile pour la fiction. Pour ma part, j’ai toujours travaillé avec de relativement petits budgets et j’ai eu la chance de n’avoir jamais dû abandonner un projet faute de financement. Mais je suis bien consciente que le jour où je m’attaque à une fiction plus coûteuse, ce sera une autre paire de manches.
Depuis que Nicolas Bideau est devenu notre Monsieur Cinéma, les rumeurs annoncent plus d’argent sur peu de projets. Je souhaite que cela ne touche pas le documentaire. Il y a beaucoup de docus géniaux dans ce pays, et je pense qu’on peut faire des films de qualité avec des budgets moyens, voire petits. Ce serait vraiment dommage de se contenter d’en faire que deux, trois par année.
Dans la relation entre artiste, argent et public, qu’est-ce qui vous semble important ?
En peinture par exemple, le fluide est direct. Il passe de la main de l’artiste à la toile et de la toile au public. Entre deux, le peintre a peut-être dépensé quelques centaines de francs. Voilà pourquoi je me maudis parfois d’avoir choisi le cinéma ! Le cinéma coûte trop cher. Lorsque j’écris ou réalise un film, les problèmes d’argent me pèsent énormément, particulièrement en ce qui concerne le documentaire. Car le fait de devoir attendre le financement fausse complètement la donne. Pour « Enfant de papier », mon personnage principal a été d’accord de geler sa quête en attendant que j’aie l’argent. Il recherche son père ! Imaginez ce que ça représente comme contrainte dans sa vie ! En revanche, le public est vraiment très important à mes yeux. Je le répète, comme je réalise des documentaires très engagés socialement, j’ai l’espoir que cela change quelque chose dans le regard que les gens portent sur les exclus. Quand on a cette ambition-là, on ne peut se passer du public.


Jean-Stéphane Bron

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?
J’étais amoureux d’une fille et pour la séduire je lui ai dit que j’allais faire des films. J’avais 19 ans, je fréquentais assidûment la Cinémathèque de Lausanne depuis quelques années déjà. Pour ne pas me dégonfler, je suis donc parti faire une école en Italie, avant de m’inscrire aux Beaux-Arts de Lausanne, au Département cinéma, sous la direction d’Yves Yersin. C’est à ses côtés que j’ai forgé mon goût pour le documentaire. Mais plus fondamentalement, c’est en entretenant un rapport vivant avec des films dans lesquels je reconnaissais l’univers d’un auteur.
En 1997, vous présentiez votre premier long métrage documentaire, « Connu de nos services », sur la Piazza Grande du Festival de Locarno... devant 7000 personnes.
Avant, j’en ai vomi de peur dans les toilettes publiques ! En salles, le film a fait 6000 entrées et les critiques étaient plutôt encourageantes. Mais je pensais qu’il marcherait mieux. Alors, pour gagner quelques spectateurs de plus, je l’ai présenté dans les coins les plus reculés du pays. Et j’y ai découvert un monde de cinéphiles des campagnes passionnant, chaleureux et drôle, où il y a toujours au moins un vieux endormi à la fin de la projection.
Après « La bonne conduite » et « En cavale », il y a eu « Mais im Bundeshuus – Le génie helvétique », un succès majeur du cinéma helvétique. Quels souvenirs vous évoque ce film ?
Des soirées à Berne à écrire la dramaturgie de ce huis-clos au Palais fédéral. Six mois d’attente et de tâtonnements, cent jours de tournage, dont quinze qui seront décisifs. Plus de 80 projections avant la sortie officielle du film dans les salles, soit 20’000 kilomètres parcourus en Suisse... Et puis, la sortie en France, l’accueil critique enthousiaste dans les journaux français. Le tournage le plus intense peut-être, très physique, très éprouvant, toujours sur le fil des émotions.
Vous vous apprêtez à sortir « Mon frère se marie », une première fiction...
Après sept documentaires, j’avais envie de changer de genre. Le film sortira à l’automne 2006. Mais je suis au montage, il m’est difficile d’en parler. Disons que je ne sais pas encore si c’est une fille ou un garçon, mais l’enfant est sain et il me ressemble. C’est une comédie entre documentaire et fiction, avec des acteurs qui ne jouent pas.
Quel est votre point de vue sur le financement des films en Suisse ?
Comme partout en Europe, il y a un manque d’argent, ce n’est pas une nouveauté. Mais la question n’est pas vraiment là. Elle est plutôt dans le fait de concevoir une politique cohérente par rapport à l’argent à disposition. En ce sens, il y a des signes encourageants, au niveau fédéral, comme en région, même si par définition, les choix ne font pas plaisir à tout le monde. Mais au-delà de l’argent, ce qui manque, c’est la reconnaissance par les milieux politiques de l’apport du cinéma dans la mise en valeur du pays, de son rôle d’ambassadeur critique. La Palme d’or des frères Dardenne en fait plus pour la Belgique que les campagnes de l’Office du tourisme de ce pays, comparable à bien des égards au nôtre. Et même si le talent n’a rien à voir avec l’argent, il se trouve que l’émergence des Dardenne sur la scène internationale est aussi le résultat d’une politique d’encouragement et de soutien à long terme. Or ici, depuis quelques années, il y a une nouvelle génération émergente. Quant au public, il retourne voir des films suisses dans les salles. Qu’il s’agisse de comédies populaires ou de documentaires pointus, on constate un phénomène d’entraînement des différents publics les uns vers les autres dans une dynamique très positive. Il serait temps que les milieux politiques prennent la mesure de ces succès et agissent en conséquence. Sur les 50 millions annuels de Suisse Tourisme, combien pourraient revenir à la culture, et au cinéma en particulier ? C’est une question que le Parlement pourrait se poser.
Dans la relation entre artiste, argent et public, qu’est-ce qui vous semble important ?
La cohérence économique et artistique d’une œuvre, soit le rapport entre une somme d’argent, le public visé et l’œuvre elle-même. En disant cela, je ne me place pas dans une perspective de rentabilité, qui exige que ce qui coûte cher doive forcément rapporter, soit en termes d’audience, soit en termes d’argent. Car on ne peut pas appliquer à une œuvre une logique de return on investment. Il y a des œuvres chères qui s’adressent à des publics petits, voire très petits, mais qui ont un très grand impact artistique, symbolique ou médiatique. En revanche, j’estime qu’il serait juste que l’État ou la télévision, qui dépensent l’argent des contribuables, soient en droit d’exiger des comptes à un réalisateur qui ne réussit à convaincre ni la critique ni le public après deux ou trois films. Mais en Suisse, les sanctions sont rares. Si l’on souhaite un rayonnement au-delà de nos frontières, il faudrait que tout le monde prenne ses responsabilités et accepte de rompre cette logique.

© Christophe Arnould. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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