la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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José Roosevelt : « La bd au musée ? c’est triste… »

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Ne cherchez pas un atelier encombré de pots encrassés chez José Roosevelt. L’artiste lausannois né au Brésil dessine et peint dans un recoin de son salon. Quand on lui rend visite dans son appartement aux murs tapissés de toiles signées… Roosevelt, tout est rangé, pas de trace de pinceaux ni de tubes. Roosevelt mène sa vie tranquillement, hors du grand circuit culturel. Un homme « normal » qui ne se donne pas des airs inspirés et semble à mille lieues des personnages fantastiques qui parsèment ses albums : l’homme-canard Juanalberto, son personnage fétiche, hommage au maître Carl Barks, mais aussi Alice, l’héroïne revisitée de Lewis Carroll, un essaim d’elfes et de lutins qui affrontent ingénument le méchant loup.


Vous le dites dans votre CV, vous êtes d’abord peintre. Vous avez ensuite évolué dans la BD qui a pris manifestement toujours plus de place. Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui à donner la priorité à la BD ?
José Roosevelt : Mon premier amour était la BD : devenir auteur bédé, c’était mon rêve quand j’étais petit. J’ai appris à lire dans les BD. C’est vers 15 ans que j’ai dérivé vers la peinture, après avoir eu la révélation de l’œuvre de Dali. J’étais tellement impressionné par elle que le lendemain j’ai acheté des toiles et des tubes de peinture. J’ai toujours adoré le dessin, mes cahiers d’école étaient couverts de dessins. J’ai réalisé des BD avec des amis, comme ça, sans but professionnel. En revanche, la peinture, je l’ai toujours sentie comme une profession. Ma première exposition, je l’ai faite à l’âge de 20 ans. Je continuais à faire parallèlement des BD mais en dilettante. Je suis persuadé que l’on ne peut pas écrire un bon scénario étant jeune. La BD est surtout une histoire. Il faut donc avoir un vécu littéraire et un vécu tout court. À 38 ans, j’ai écrit mon premier « vrai » scénario : L’Horloge. Depuis, je n’ai plus arrêté.

Un bédéiste vit-il bien de son art ?
JR : Que veut dire vivre de son art ? Pour moi le choix n’en était pas un, véritablement. On se sent appelé à développer un art. Ce n’est pas l’argent qui me motive. Ce qui est beau dans ce métier, c’est qu’on le fait pour que l’œuvre existe…

…Le propre du créateur…
JR : J’ai découvert ma voie et je la suis.

Mais personne n’est indifférent à l’argent !
JR : Il y a des auteurs qui gagnent beaucoup d’argent avec leur art, d’autres non. Comme dans la littérature, la musique…

Est-ce pour une raison financière que vous avez créé votre propre maison d’édition, le Canard ? Est-ce un avantage de ne pas éditer ailleurs ?
JR : Non, c’est une autre motivation. J’ai toujours eu des problèmes avec les éditeurs car ils veulent généralement imposer leurs idées. J’ai décidé alors de faire les livres comme je l’entendais.

Quelle est la part du bédéiste José Roosevelt dans le processus de création ? Assume-t-il tout de A à Z, du synopsis au lettrage, en passant par le crayonnage et l’encrage ?
JR : Oui, jusqu’au produit final. C’est pour cela que j’édite, je peux tout contrôler. Je choisis même le papier du livre, son grammage, etc. Après, c’est au libraire de faire sa part. Mais le produit sort comme je veux.

Morris, le créateur de Lucky Luke, disait qu’il y a six arts majeurs et que la liste s’arrête là. Le consensus culturel veut qu’il y en ait neuf - la BD serait le neuvième, justement, donc le petit dernier -, voire dix. Diriez-vous aussi que la BD n’est pas un art majeur ?
JR : Cette question m’indiffère complètement. Je ne fais aucune distinction. Pour un art, il n’y a aucun sens de l’appeler « majeur » ou « mineur ». Cela n’a aucune importance. On le voit dans un art « englobant » comme le cinéma, comment certains réalisateurs se sont abreuvés de la BD, de la musique populaire, du cirque, des expressions qui n’étaient pas considérées comme du grand art. Qui décide de la considération ? Une élite ? L’autre jour, j’ai lu un article sur des ventes aux enchères de planches BD chez Christie’s et un marchand a parlé de ça comme la consécration de la BD. Il faut passer par la case spéculation pour considérer qu’il s’agit de l’art ? C’est dégénéré et dysfontionnel car on détourne l’art de sa fonction première. D’ailleurs je ne sais pas si la BD gagne à obtenir ce statut, vu l’état des beaux-arts aujourd’hui.

La BD a acquis ses lettres de noblesse, la défendre est donc devenu un combat d’arrière-garde, soutient le bédéiste Vincent Bernière. D’accord avec ce parisiannisme ?
JR : Encore dans les années soixante, on subissait en e≈et certaines interdictions. Certaines bandes dessinées étaient censurées car considérés immorales ou trop violentes pour la jeunesse. Puis les intellectuels se sont tournés vers la BD comme un nouveau mode d’expression. Un nouveau genre de BD est né à cette époque, qui s’adressait surtout aux adultes. Mais, à mon avis, c’est plus une question de mode.

Il y avait déjà Tintin…
JR : Hergé, le créateur de Tintin, était un formidable graphiste, il avait un sens incomparable de la composition et de l’efficacité graphique. Ses premières histoires avaient un fond politique bien marqué, qui a disparu pendant l’occupation nazie de la Belgique. Il excellait dans son art. Mais en 1963, Hergé publie Les Bijoux de la Castafiore, album révolutionnaire parce qu’il renverse, en même temps qu’il sublime, toutes les règles que son auteur s’était imposé jusqu’à alors. Un chef-d’œuvre.

En quoi Tintin est-il intéressant pour un bédéiste aujourd’hui ?
JR : Tintin, c’est comme l’œuvre de Mozart pour la musique. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Mozart a jeté les bases de toute la musique qui a été faite après lui, y compris la musique populaire. Hergé a jeté les bases du langage BD européen. On peut le comparer aussi à Orson Welles. Tout le cinéma a utilisé ses artifices qui sont devenus partie intégrante du langage du cinéma.

En permettant à la BD de sortir du format classique, l’Internet est un sésame pour beaucoup de jeunes auteurs. Comment voyez-vous cette «démocratisation» ? Une concurrence ou une chance ?
JR : Je ne sais pas que dire. Internet est un phénomène récent. Je sais que des auteurs essaient de se faire connaître par Internet. Mais a-t-on le temps de les apprécier, voire de les découvrir ? À cause justement de cette « démocratisation », il y a une masse énorme de nouveautés sur le web, y compris de la part des maisons d’édition classiques. Personnellement, je n’arrive pas à lire une BD sur un écran. J’aime le livre ; quand je conçois une histoire, je l’imagine sur un support en papier. Mais peut-être que je pense comme cela parce que j’appartiens à ma génération.

Un bédéiste rencontre une autre bédéiste. Que se racontent-ils ? Des histoires de bédéistes ?
JR : On parle de fric. Comme tout le monde. C’est pareil pour les artistes. « J’ai exposé à Tokyo, New York, je suis coté », etc. C’est un peu déprimant. Ils sont comme d’autres personnes, il y a des gens intéressants et d’autres pas.

Courez-vous les festivals de BD ?
JR : Je ne « cours » pas les festivals, mais si on m’invite, j’y vais volontiers parce que j’aime le contact avec le public. La BD, ce n’est pas les festivals. Ceux comme Angoulème sont devenus une course aux prix, à la gloire, au succès commercial. J’ai arrêté de m’y inscrire. Quand j’ai connu la BD, on allait tous les jours au kiosque, on attendait avec impatience certains titres, on aimait lire les histoires, rire ou pleurer avec nos héros. Les magazines Spirou, Tintin ou Pif montrent qu’en Europe on vivait la même chose. Ces expositions de planches, ventes aux enchères, je trouve tout cela triste. Une planche de BD n’a aucun sens dans un musée. Elle existe pour former une histoire. L’argent pourrit tout, c’est banal de le dire, mais ce n’est pas faux. Les marchands veulent faire entrer la BD au musée car c’est leur intérêt de faire de l’argent avec.

Quand on regarde un bédéiste dédicacer son dernier album, on constate une relation presque charnelle avec ses lecteurs. Est-ce seulement une impression ?
JR : Je n’ai pas cette sensation. C’est un moment sympathique, cela dépend du lecteur. Certains sont des passionnés, d’autres aiment juste le dessin. Personnellement, je trouve fascinant de voir un autre auteur dessiner, sa façon de manier le crayon avec son propre style. Chaque auteur a sa signature.

© Christian Campiche. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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