la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Pierre Paquet : Le plus petit des grands éditeurs de BD

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Le genevois Pierre Paquet, jeune patron des éditions de BD du même nom, est d’un abord simple et direct. Il a acquis aujourd’hui la reconnaissance du public et des professionnels comme « le plus petit des grands éditeurs de BD ». Ça lui convient. Pourtant, il ne cache pas qu’il a dû galérer pendant dix ans avant d’être reconnu dans un monde où la concurrence est rude, et qu’il n’est pas à la merci d’un revers, comme il l’a observé autour de lui, et comme il en a déjà connus. Sa force, c’est un engagement personnel alimenté par une passion depuis l’enfance pour l’image et la narration. « Je ne serais probablement plus éditeur si ma société ne portait pas mon nom ! » Son atout principal : la diversité aussi bien de ses choix artistiques que de ses activités entrepreneuriales. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier lui sert de business plan. Il lui doit sa survie économique. En revanche, l’éclectisme de ses productions aurait été plutôt un handicap au départ ; les distributeurs aiment identifier les éditeurs à un style, à une unité de leurs collections. Bien sûr, le succès commercial est loin d’être négligeable. Il est même une composante essentielle à toute entreprise. Pourtant, ce qui importe à Pierre Paquet, c’est avant tout d’être reconnu, en tant qu’éditeur, comme un acteur culturel à part entière participant à la création de ses œuvres.

La success story

L’histoire commence en 1996, avec une ren­contre. Pour promouvoir une exposition de tampons dans sa galerie d’art à Genève, Pierre Paquet souhaitait utiliser des BD et avait jeté son dévolu sur des planches de Jean-Marc Mathis. Malheureusement, ses créations étaient demeurées confidentielles, aucun éditeur ne croyant en son travail. Comme il appréciait beaucoup son style, il prit le pari de le publier et décida de « créer une structure ». Les premiers albums parurent l’année suivante et furent présentés en juin au Festival de la BD de Sierre.

Convaincre les libraires de mettre en évidence ses ouvrages n’a pas été aisé. Ils ont besoin de tabler sur des valeurs reconnues. Et puis on n’y échappe pas, seul le succès appelle le succès. Diversifier ses activités commerciales lui a permis de durer en réduisant au minimum les charges salariales dévolues à l’édition. Une première grande étape est franchie avec Lincoln d’Olivier et Jérôme Jouvray. Mais le vrai décollage débute avec la publication, en 2005, de Dernier Envol, de Romain Hugault. Le succès dépasse les prévisions, et l’album doit être réimprimé avant même sa sortie en librairie. Il débouche sur la création de la collection Cockpit, qui s’adresse autant aux amateurs de BD qu’aux passionnés d’aviation, et propulse les Éditions Paquet comme leader du renouveau de la BD aéronautique. Cockpit comprend actuellement 45 albums vendus à 672’000 exemplaires. Dans la foulée, naissent les collections Calandre (30 albums) et Carénage (4 albums), dévolues respectivement à l’automobile et à la moto. L’enseigne Les 3C désigne les trois collections phares consacrées aux sports mécaniques dans les airs et sur terre. Ne manquait que le sport aquatique. Lacune comblée avec la toute récente création de la collection Cabestan, consacrée au bateau.

La « Maison Paquet » est aujourd’hui un acteur incontournable du paysage éditorial francophone, qui a décroché de nombreux prix dans des festivals de BD, notamment à Angoulême. Bon an mal an, ce sont 40 à 50 titres qui paraissent avec des tirages de 2’000 à 50’000 exemplaires. Son catalogue est riche, toutes collections confondues, de 263 albums, œuvres de 150 artistes de 20 nationalités différentes. Les genres sont assez variés, allant de l’aviation, à l’érotisme, en passant par des récits historiques, policiers, des BD asiatiques, consacrées à l’écologie, à des compétitions en particulier de motos, et des ouvrages pour jeune public. Parmi eux, des bestsellers comme Le Dernier Envol, Le Grand Duc, Ciel en ruine (guerre 39-45 et ses désastres, combats aériens), Lincoln (le cowboy le plus en colère de la terre, qui poursuit son errance chaotique au fil de 8 albums), La Chronique des immortels (épopée d’un chevalier qui part à la recherche de ses origines d’immortel), Les Enquêtes auto de Margot…

Le poids de la Suisse

Le marché suisse francophone pèse 3 %, comme le canadien ; le belge 10 %. Restent donc 84 % pour la France. Il faut être clair : hors de la France, point de salut. Il est vrai qu’avec Internet, le lieu de résidence est moins important. Dans un marché du livre en baisse générale, avec un chiffre d’affaires annuel stable de 2 millions de francs, Pierre Paquet se maintient plus que bien. Mais il faut penser à l’avenir. En 2014, il a racheté pour 240’000 euros la maison d’édition française EP, en faillite. Il s’est engagé à en reprendre le catalogue de 120 titres et à garder son fondateur Emmanuel Proust. Dans les mois à venir, il s’agira d’analyser le catalogue, de comprendre les raisons de l’échec de l’entreprise, de négocier avec les auteurs qui n’ont pas été payés.

Naissance d’une BD

Pierre Paquet compare son travail à celui du producteur de films plus qu’à celui de l’éditeur littéraire. D’une part, la réalisation d’une BD est le fruit d’une collaboration entre un scénariste, un dessinateur et un coloriste ; qui peuvent parfois se confondre en une seule personne, mais ce n’est pas le cas le plus courant. Ensuite, cet « auteur » ne soumet pas un album achevé, mais un projet comprenant un scénario, un résumé assorti d’un pitch, une ou deux planches terminées et une recherche de personnages. Il est alors évalué par une commission d’évaluation composée de trois « éditeurs », l’un à Rennes, l’autre à Bruxelles et Pierre Paquet. En ce qui le concerne, c’est l’impression visuelle, la qualité du dessin, qui donne la première impulsion. Puis il soumet sa première évaluation à ses deux collègues.

En cas d’acceptation, on se met d’accord avec les auteurs sur la rétribution consistant en droits d’avance, un montant forfaitaire rémunérant un nombre d’exemplaires convenu au départ, versé au fur et à mesure de la réception des planches. Le risque d’une mauvaise vente est pris en charge par l’éditeur. Les ventes suivantes donnent lieu à des droits d’auteur s’élevant de 8 % à 14 %. En règle générale, le tiers revient au scénariste, les deux tiers au dessinateur et coloriste.

Un regret & un rêve inassouvi

Pierre Paquet pourrait se considérer comme un éditeur heureux, quand bien même il est payé pour savoir que rien n’est définitive­ment acquis. Dans son engagement pour la diffusion et la reconnaissance publique de la bande dessinée, il a pourtant un grand regret, la disparition du Festival de BD de Sierre et un rêve inassouvi : doter Genève d’un tel festival. Dans ce but, il a créé une association pour une Fête de la BD, une sorte d’équivalent du Festival de Sierre. À l’instar des Éditions Paquet, on peut dire de Genève qu’elle est la plus petite des grandes capitales francophones. Et son effort en matière culturelle est important, tant budgétaire – proportionnellement le plus important de Suisse – que dans sa diversité. Or, jusqu’à présent, toutes ses démarches pour en trouver le financement se sont heurtées à des fins de non-recevoir, y compris de la Loterie Romande. Un vide à combler ?

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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