la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Dominique Radrizzani : Une passion pour le dessin sous toutes ses formes

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Vevey. Le rendez-vous était pris pour 11h00. J’arrive un peu en avance et en profite pour faire deux pas au bord du lac. Quelques canards – peut-être sortis d’une bande dessinée ? – se promènent nonchalamment sur la pelouse où des parterres de tulipes droites sur leurs tiges suscitent l’admiration de quelques touristes asiatiques accrochés à leurs appareils photographiques. Des joggeurs me dépassent ou me croisent. L’un d’eux m’interpelle. C’est Dominique Radrizzani, tout en sueur, mais heureux de cette bonne course qui va le maintenir de bonne humeur toute la journée. Le voici prêt à nous parler de sa passion du dessin.


D’où vous vient cet amour pour l’image ?
Dominique Radrizzani : De ma plus tendre enfance. Et je ne sais plus très bien si c’est ma passion pour le dessin qui m’a amené à la bande dessinée ou si c’est mon amour pour la BD qui m’a entraîné vers le dessin. Mais il est vrai que très vite je me suis intéressé au dessin sous toutes ses formes et donc inévitablement à la BD.

Comment êtes-vous arrivé au Musée Jenisch ?
DR : Par le dessin justement. J’étais à l’époque – milieu des années 1990 – assistant en histoire de l’art à l’université de Lausanne et j’étudiais Cesare da Sesto, un élève de Léonard de Vinci. Dans son riche fonds graphique ancien, le Musée Jenisch conservait une page attribuée hypothétiquement à mon artiste. J’ai donc pris rendez-vous pour voir la feuille en question et, confiant dans mes qualités d’expert, la direction du musée m’a d’emblée soumis, en sus du Cesare da Sesto qui n’était pas de Cesare da Sesto, la collection entière dont la plupart des attributions étaient fantaisistes ou erronées. Le musée m’a chargé d’authentifier les dessins et d’en rédiger le catalogue. Dans la foulée, je me suis attelé au fonds de dessins du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (avec la participation d’étudiants), puis au fonds français du Musée d’art et d’histoire de Genève et à des collections privées.

En 2004, vous prenez la tête du Musée Jenisch avant de fonder l’année suivante le Centre national du dessin. En 2005 vous faites entrer, pour la première fois dans un musée des beaux-arts en Suisse, des planches originales de BD. Vous avez maintenant quitté la direction du Jenisch et venez d’être nommé à la tête de BD-FIL, le festival international de la BD de Lausanne. Qu’est-ce qui vous fait quitter une vie muséale pour vous lancer dans l’aventure d’un festival BD ?
DR : Pour citer le gag de Mix et Remix à mon sujet : « …Je n’allais quand même pas finir au musée ! » Il n’y pas de contradiction dans ce choix, mais une continuité. Avec la BD, on reste dans le dessin et dans une forme de dessin la plus innovante et pour laquelle j’ai toujours eu un intérêt particulier. Ma première publication, en 1992, avait pour sujet la Joconde dans la bande dessinée... et j’ai, jusqu’ici, sûrement passé plus de temps avec Hergé, Tillieux, Pichard, Forest, Blutch, Baladi – trop longue est la liste des auteurs que je relis en boucle – qu’avec la plupart des artistes que j’ai exposés.

Comment sont nés les premiers dessins de l’histoire de l’art ?
DR : Hmh ! Vaste sujet ! Les premiers dessins n’ont-ils pas été réalisés avec des bouts de charbon sur les parois des cavernes ? Le dessin existe certainement sous une forme virtuelle avant d’être arrêté par le crayon ou la plume sur une feuille de papier. J’adore le mythe originel tel que le relate Pline l’Ancien et qui met bien en évidence la dimension projective du dessin. L’historien antique attribue l’invention du dessin à une jolie Corinthienne, la fille d’un potier nommé Dibutade. Au moment de prendre congé de son fiancé qui partait à l’étranger, elle aurait cerné d’un trait l’ombre de son profil projeté sur le mur par la lumière d’une lampe à huile. Cette source lumineuse est l’ancêtre du dessin, mais elle est l’ancêtre du cinéma aussi qui, des siècles plus tard, nous donnera des grands dessinateurs comme Fellini. Avant de se projeter sur un support, avant de se matérialiser sur un écran physique, le dessin est une action immatérielle, comme la pensée, l’idée. C’est le dessin qui, à la Renaissance, met fin aux vaines rivalités entre les disciplines artistiques : peinture, sculpture, architecture. À quoi bon vous disputer, les filles, vous êtes toute issues d’un même père, le dessin…

Et la BD dans tout cela ?
DR : Les premières BD n’ont-elles pas été réalisées avec des bouts de charbon sur les parois des cavernes ? Sous sa forme actuelle, la BD naît en Suisse au début du XIXe siècle. Vers 1810, le Robinson Crusoé du Veveysan François Aimé Louis Dumoulin consiste dans une suite d’images accompagnées de légendes. Quelque 20 ans plus tard à Genève, Rodolphe Töpffer invente le strip et il invente la bande dessinée, qu’il appelle une « littérature en estampes ». La BD, c’est un cinéma de papier avec ses plans, ses cases aux dimensions diverses, ses séquences, ses intrigues qui nous tiennent en haleine. Et dont la finalité est le livre. Selon le fameux sous-titre du journal Tintin, BD-FIL s’adresse aux jeunes de 7 à 77 ans en articulant les « classiques » et les « modernes », les productions nationale et internationale, les événements plus faciles et la BD plus exigeante. Je me réjouis énormément de me lancer bientôt dans cette nouvelle aventure. Vive la BD, vive la fête, vive la fête de la BD !

© Gérald Morin. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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