la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Dérégulation du prix des livres : une fatalité ? – Échos de Suisse alémanique

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Alors que la majorité des professionnels romands appellent de leurs vœux le prix unique du livre, les Suisses alémaniques connaissent depuis 1993 un système dont les jours sont peutêtre comptés : le prix imposé garanti. Lequel ne garantit pas vraiment la pérennité de la littérature alémanique. État des lieux.

En Suisse alémanique, le prix du livre se discute avec moins de virulence qu’en Suisse romande. On est généralement acquis au prix fixe. Ce qui préoccupe plus d’un éditeur, ce sont plutôt les subterfuges utilisés pour le contourner. Cette situation découle de l’existence d’intermédiaires, devenus incontournables, entre le grossiste et le libraire.

En Allemagne, ces intermédiaires (qui tendent à vouloir faire leurs bénéfices avec trois éditeurs plutôt qu’avec cinquante) achètent uniquement des best-sellers. Ils livrent aussi en Suisse. Chaque jour, ils amènent depuis l’Allemagne des camions entiers de livres, profitant d’un trou de la législation pour échapper ainsi à la TVA et vendre moins cher. C’est une rupture de la solidarité dans la branche. Face à de telles pratiques, un petit éditeur qui publie trois livres par an n’a aucune chance.

La distribution alémanique

En Suisse alémanique, il existe le Buchzentrum (Centre du livre, à ne pas confondre avec OLF de Fribourg), fondé en 1882 sous forme de coopérative, et situé aujourd’hui à Hägendorf, dans le canton de Soleure. Pour les petits libraires, le plus simple, c’est de passer par ce centre : il livre sur facture même de petites commandes. Par contre, paradoxalement, de grandes librairies alémaniques court-circuitent souvent le Buchzentrum : au lieu de donner un coup de fil à Hägendorf, elles passent par Stuttgart. Cela crée des situations absurdes : un intermédiaire commandera en Allemagne, pour une librairie zurichoise, un livre édité à Zurich !

Par ailleurs, il arrive souvent que les grandes librairies alémaniques décident qu’elles n’accepteront, mettons, que les livres des cent éditeurs qui génèrent le plus fort chiffre d’affaires. Pour les lecteurs, l’accès aux autres livres est verrouillé. Même les grandes bibliothèques suisses commandent désormais leurs livres en Allemagne, en arguant du fait que leurs crédits sont comptés, et qu’ainsi c’est moins cher.
La conclusion des libraires et éditeurs alémaniques est toujours la même : le problème du livre est en fait idéologique avant d’être commercial
Les exemples suédois et autrichien Une majorité d’éditeurs alémaniques sont hostiles à la libéralisation des prix. Jürg Zimmerli, du Limmat Verlag (Zurich) invoque le cas de la Suède et, a contrario, celui de l’Autriche. Si on ouvre le marché en libérant les prix, assure-t-il, ils ne baissent pas. A cet égard, l’exemple suédois, où le prix du livre a été libéré dès 1970, est particulièrement parlant. Les livres vendus en Suède sont devenus parmi les plus chers d’Europe. Les ventes ont baissé de façon spectaculaire, même les bibliothèques suédoises ne les ont plus achetés. Il a fallu que l’État intervienne, avant que la littérature suédoise ne meure tout à fait. Il y a une dizaine d’années, le Parlement a baissé la TVA de 25 à 6 %, a introduit des paiements indirects à l’édition (écriture et publication) et à la distribution. C’est par ce soutien (qui va pourtant à l’encontre de la libéralisation) que le marché du livre a été stabilisé.

Envers et endroit de la médaille

Mais ces mesures ont des conséquences perverses. Il serait trop long de les énumérer ici, disons simplement que seuls les auteurs à succès bénéficient des mesures étatiques. La diversité n’est pas plus préservée qu’autrefois. Le système suédois prouve en fait qu’a long terme une libéralisation implique une aide de l’État pour préserver la littérature nationale, mise sérieusement à mal par la libération des prix. Jürg Zimmerli évoque par ailleurs le problème que posent les droits d’auteur lorsque le prix est libre. Comment les calculer ? Sur le prix recommandé ? Sur le prix réel ? Ici aussi, l’État suédois a dû intervenir pour compenser les pertes des auteurs.
Il arrive souvent que les grandes librairies alémaniques décident qu’elles n’accepteront, mettons, que les livres des cent éditeurs qui génèrent le plus fort chiffre d’affaires. Pour les lecteurs, l’accès aux autres livres est verrouillé
En Autriche, on a l’exemple inverse. Les prix sont fixes depuis le XIXe siècle, et depuis cinq ans cette tradition est même ancrée dans la loi. Les grandes librairies existent, ici aussi. Mais le prix fixe permet aux 250 éditeurs, grands et petits, de vivre, et de préserver la variété. Le réseau de librairies est dense et divers. Grâce à des aides ciblées de l’État et au prix fixe, les éditeurs peuvent se permettre de publier, à côté de best-sellers, des livres qui intéresseront une minorité éclairée.

Quel avenir pour la Suisse ?

En Suisse, on essaie depuis plusieurs années de soustraire le livre à la concurrence telle qu’elle est pratiquée notamment aux États-Unis (où la désertification de la branche est très avancée). La Commission de la concurrence parle de cartel, et proclame que c’est inacceptable. Les associations doivent constamment revenir sur l’argumentation de ce qu’est le livre – on ne peut pas lui appliquer les mêmes règles qu’au marché de l’acier. En dernière analyse, c’est le Conseil fédéral qui décide.

« On espère ardemment qu’il comprendra », dit Jürg Zimmerli. Pour lui, une situation « à la suédoise » mettrait en danger les éditeurs indépendants, les libraires, les lecteurs, et risquerait de mettre à mal la richesse culturelle du pays. Voilà pourquoi la branche (éditeurs, libraires petits et moyens) s’oppose à la dérégulation des prix. La conclusion des libraires et éditeurs alémaniques est toujours la même : le problème du livre est en fait idéologique avant d’être commercial. Ou bien on considère que ce n’est pas d’abord une marchandise, qu’il tient de ce que les Français appellent l’exception culturelle, ou bien on décrète que c’est une marchandise comme une autre : le choix est, en dernière analyse, politique.

© Anne Cuneo. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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