la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Prix unique du livre ? – Pas d’accord

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Libraire-papetier à Yverdon, mais aussi en France, Jean-Jacques Schaer connaît bien les marchés suisse et français. Libre de toutes attaches commerciales – sa librairie suisse vient d’être vendue à Payot – il exprime une opinion tranchée sur le prix unique du livre. Son plaidoyer pour un alignement sur le tarif français mérite aussi attention.

Autant annoncer tout de suite la couleur : Jean-Jacques Schaer est hostile aux subventions. « Je ne suis favorable aux aides étatiques pour personne. Ni pour les libraires ni pour les paysans. Les gens n’ont qu’à se débrouiller. » Avec ses librairies en France, il a pu se passer des services des diffuseurs suisses : « En 1985, j’ai décidé d’acheter une librairie en France pour pouvoir m’y fournir. En Suisse, j’ai pratiqué le tarif suisse parce que c’était profitable à mes affaires françaises. Ainsi, je ne dépendais plus du bon vouloir de l’Office du livre (OLF). Je ne supportais pas le carcan des diffuseurs suisses. Ces gens étaient des ayattolahs du livre, qui s’engraissaient sur le dos du libraire. Non seulement ils saignaient le libraire économiquement, mais ce qui est plus grave, c’est qu’ils dictaient leur choix éditorial par leur politique d’achats. Tout cela était évidemment fait avec un gant de velours. On recevait par exemple, nolens volens, cinquante pavés des Editions Michel Lafon – l’équivalent des Patricia Cornwell et des Mary Higgins Clark d’aujourd’hui – mais quand vous vouliez un bouquin de Jacques Bouveresse, vous pouviez toujours prier et supplier : ils ne l’avaient pas en stock. »

Si Jean-Jacques Schaer a trouvé la parade pour échapper au réseau suisse du groupe français Lagardère (propriétaire de Hachette, dont dépendent notamment OLF, Diffulivre et Payot), tout le monde n’en a pas les moyens. Ni forcément envie de jongler avec plusieurs librairies entre la Suisse et la France. Ce choix individuel est donc une échappatoire, non une solution globale à l’assainissement d’un marché soumis à la dérégulation et au dumping.

Suppression de la tabelle

Quoi qu’il en soit, Jean-Jacques Schaer ne considère pas que la solution réside dans l’introduction d’un prix unique du livre, du moins pas tel que conçu actuellement : « 80 % du marché de l’imprimé est tenu par Hachette. C’est ça qu’il faut casser. A mon sens, le prix unique est de l’escroquerie institutionnalisée. La tabelle doit être éliminée, car c’est un pur scandale ! Certes, les Suisses sont corvéables à merci puisqu’ils paient tout plus cher qu’ailleurs, mais on l’admet jusqu’à un certain niveau : quand la majoration du prix du livre est de 40 %, le seuil est franchi. Pourquoi admet-on cette majoration ? En Belgique, pays comparable au nôtre, le prix est majoré de 10 % par rapport à la France... Les petits libraires sont en train de préparer un veau d’or pour Lagardère et ils ne s’en rendent pas compte. Chez Payot, on se réjouit du prix unique. Pour eux, c’est du pain béni !
80 % du marché de l’imprimé est tenu par Hachette. C’est ça qu’il faut casser
Et c’est quand même la culture, des étudiants qui vont trinquer. Si encore cet argent servait à créer des bibliothèques ! Mais pas du tout : c’est pour engraisser Lagardère. Avant de penser au libraire, il faut peut-être penser au consommateur. Je ne peux pas admettre que le lecteur suisse soit taxé comme il l’est. Si Monsieur Prix faisait un tant soit peu son travail, il y a longtemps que de telles pratiques cartellaires auraient disparu. Aucune république bananière n’admettrait un racket de cette importance. Il faut le dire ! »

À l’horizon : la vente par internet depuis la France

Aux yeux de Jean-Jacques Schaer, la différence flagrante du prix du livre entre la Suisse et la France – sur laquelle n’influerait nullement l’introduction d’un prix unique du livre, du moins au stade actuel de sa conception – promet de beaux jours à la vente de livres sur les sites internet français : « Le jour où il y a le prix unique et plus de rabais, c’est internet, depuis la France, qui va faire des ravages. Je peux vous dire que leur pénétration actuelle est déjà importante. Ce qui pourrait en revanche être fait, dans ce cas, c’est de demander à l’État de faire respecter le prix unique en taxant à la frontière les livres commandés en France. »

Alignement sur le prix français du livre

La solution de Jean-Jacques Schaer est simple : « Le prix unique du livre doit être corrélé à l’euro. Un livre de 10 euros en France doit valoir 15 francs en Suisse. C’est tout. La TVA est de 5,5 % en France et de 2,4 % en Suisse : il y a encore trois points à prendre ! » Et à l’argument du prix à payer pour le service performant des diffuseurs, capables de livrer dans les 24 ou 48 heures à des librairies les ouvrages qu’ils sont dans l’incapacité de stocker, Jean-Jacques Schaer réplique : « En France, il n’y a pas de centrales d’achat. Les gros éditeurs sont eux-mêmes des diffuseurs.
Le prix unique du livre doit être corrélé à l’euro. Un livre de 10 euros en France doit valoir 15 francs en Suisse. C’est tout
En Suisse, ce sont de faux intermédiaires puisque OFL et Diffulivre appartiennent à Hachette ! Un éditeur français me disait, il y a longtemps, qu’il était bien content de travailler avec la Suisse parce que tout ce qui en provenait était bon pour sa petite caisse noire... » Et, ajoute-t-il, « il y a aussi le problème du 80 % des titres qu’ils ont et du 20 % qu’ils n’ont pas. Economiquement, ils ont sans doute raison. C’est aussi ce qui fait que les librairies qui marchent sont les Fnac. En Suisse, la Fnac a bien du mal à s’imposer, mais en France, les gens ne jurent aujourd’hui que par elle, alors qu’elle n’offre que le tiers de l’assortiment d’un gros libraire (150’000 titres). Payot, qui se situe à mi-chemin – et ce n’est pas parce que je viens de leur vendre ma librairie que je tiens ce discours-là – reste malgré tout un libraire. »

Pas de différence salariale

Souvent évoquée pour justifier la différence du prix du livre entre la Suisse et la France, la justification des disparités salariales entre les deux pays est balayée par Jean-Jacques Schaer : « Je suis employeur en France et en Suisse et j’affirme qu’il n’y a aucune différence salariale. Bien sûr, les gens sont moins payés en France, maisenSuisseiln’yapas45% de charges sociales ni toutes les taxes ni les 35 heures... A ceux qui prétendent que le personnel est plus cher, je dis : ce sont des contre-vérités. » Jean-Jacques Schaer s’étonne aussi que les aides françaises accordées aux librairies étrangères francophones ne soient pas sollicitées : « Si la Société des libraires faisait son travail intelligemment, elle s’adresserait au Cercle national du livre à Paris, qui met à la disposition des libraires étrangers des fonds pour les aider à propager la culture française. Aucun Suisse n’a fait appel à ce mode de financement. »

Consommateur suisse pénalisé

Et Jean-Jacques Schaer de conclure sur une considération plus « philosophique » : « Il faut relire Vilfredo Pareto sur l’émergence des élites : les élites financières se tiennent ensemble, et c’est sûr que François-Henri Pinaut (président du groupe Fnac) ne va pas venir embêter le groupe Lagardère (Hachette). L’intention de la Fnac était d’arriver en Suisse avec 35’000 titres – et non 10’000 comme c’est le cas – et de les vendre au prix euro moins 20 %. La vraie Fnac, c’était ça ! Or ils appliquent le prix suisse et se gavent aussi sur le dos du consommateur helvétique. »

© Françoise Deriaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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