la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La musique… en liberté conditionnelle

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Un grand nombre – peut-être la plupart – des arts ont été, depuis la nuit des temps, et jusqu’à une période très récente, liés par des contraintes matérielles que la musique ne connaît pas. Ainsi le défi de l’architecture a-t-il été de tout temps de maîtriser la gravité ; ses lois découlent en grande partie de cette nécessité incontournable. La peinture, jusqu’au XXe siècle, a été figurative, c’est-à-dire qu’elle se référait à des modèles extérieurs auxquels elle cherchait à ressembler, de manière plus ou moins fidèle suivant les époques. Il en a été de même, pendant la même période, pour la sculpture. La littérature, enfin, utilise à des fins artistiques un langage qui est, pour l’essentiel, le même que celui de la rue, ou du moins du palais : pas plus qu’il n’est possible à un architecte de poser ses lits sur le plafond ou à un peintre figuratif de faire un soleil vert, il n’est possible à un poète d’inventer une nouvelle grammaire ou d’ignorer le vocabulaire commun ; sa marge de manœuvre s’arrête rapidement – les exceptions, qui existent, ont toujours été des impasses, malgré leur intérêt. La musique, elle, ne connaît pas de telles exigences : mis à part quelques contextes très spécifiques (comme les appels de bergers, ou la signalétique militaire), elle ne sert pas à porter des informations de nature utilitaire, et n’a donc pas en soi de nécessité vitale à respecter une grammaire usuelle ; elle n’est pas concernée par la chute des graves ; elle ne décrit pas non plus une réalité objective, matérielle, comme la peinture figurative, et ne peut par conséquent pas craindre de déformer ce qu’elle nous présente. En théorie, elle est donc – depuis toujours – le plus libre des arts, et c’est la raison pour laquelle les romantiques l’ont portée au pinacle : dépourvue de sens objectif, mais riche de significations émotionnelles, elle représente à leurs yeux le moyen le plus puissant pour faire voyager l’âme.

Le philosophe Arthur Schopenhauer notamment a écrit de très belles pages sur cette particularité assez unique de l’art des sons. Est-ce à dire que cette liberté est infinie ? Évidemment non. Si les monuments musicaux, au contraire des maisons, ne risquent pas de faire de victimes s’ils ont été mal construits, ils pourront néanmoins manquer leur effet. Quelques principes de base sont susceptibles d’être établis de manière plus ou moins scientifique ; par exemple, il est possible de définir mathématiquement les intervalles fondamentaux, de justifier même la consonance par comparaison avec les lois de l’acoustique. Mais cette base objective reste une donnée assez vague et générale, qui peut être interprétée de manière très différente selon les époques et les régions – raison pour laquelle les musiques du monde sont d’une telle diversité.

Anciens et Modernes

La musique est donc, sinon complètement libre, du moins très libre. Mais il y a fort à parier qu’une liberté sans contrepartie serait plus handicapante qu’inspirante ; et en effet, de tous temps, les musiciens se sont créé eux-mêmes des règles, qui furent dès lors l’objet de tensions entre différentes mouvances stylistiques. C’est ainsi que chaque siècle ou presque aura eu sa querelle des Anciens et des Modernes : Timothée de Milet, à l’époque d’Euripide, fut vilipendé par certains pour avoir porté le nombre des cordes de la cithare de sept à onze ; il proclamait lui-même ne plus chanter les anciens chants, « car les nouveaux sont meilleurs ». À l’époque baroque, Monteverdi répond sèchement aux critiques de son rival, le chanoine Artusi, affirmant (ceci est plus subtil) que l’ancienne musique ne cesse pas d’être intéressante ; mais qu’elle ne peut pas empêcher que l’on découvre de nouveaux moyens d’émouvoir l’auditeur, transgressant au besoin certaines règles établies – il instaure donc, pour la première fois sans doute de l’histoire, une sorte de bilinguisme musical. À un collègue qui lui faisait remarquer que telle harmonie était interdite par les théoriciens, Beethoven aurait répondu : « Eh bien moi, je la permets ! ». Wagner a même composé un opéra entier pour fustiger l’adoration stérile de lois désuètes : situant son action au XVIe siècle, il met en scène la confrérie des Maîtres chanteurs de Nuremberg, lointains descendants des troubadours pratiquant un langage poétique et musical qui n’est plus qu’un conservatisme sans âme ; un jeune étranger, Walther von Stolzing (par métaphore, il faut bien sûr comprendre ici Wagner lui-même), vient bousculer leurs habitudes et achève de ruiner le château de cartes qu’ils avaient patiemment érigé. Plus près de nous encore, les dodécaphonistes sont allés jusqu’à affirmer vouloir tordre le cou à toutes les anciennes habitudes bourgeoises, et créer une musique nouvelle pour un Homme nouveau. Les dernières décennies enfin auront contribué à la problématique en produisant un paradoxe étonnant : la rébellion contre les règles traditionnelles érigée en dogme – ce qui aboutit à son tour, au bout de cinquante années, à une nouvelle espèce d’académisme et de conservatisme : mépriser les règles est devenu à son tour une loi, la plus contraignante de toutes…
En théorie, la musique est le plus libre des arts, et c’est la raison pour laquelle les romantiques l’ont portée au pinacle.
Cette tension entre la loi et sa contestation n’existe pas seulement entre périodes différentes : elle peut animer le débat à l’intérieur d’une même école. Ainsi, on a enseigné pendant des décennies aux élèves de conservatoire ce que l’on appelle le « contrepoint rigoureux », une discipline fort austère, hérissée de règles presque impossibles à respecter simultanément, et qui s’apparente par bien des aspects aux fameux « casse-tête chinois ». En même temps, l’institution elle-même l’affirmait : ce n’était là qu’une technique pédagogique ; une rigueur volontairement exagérée, que l’élève était tenu d’oublier aussitôt ses études terminées, pour s’adonner à une version bien plus libre de l’écriture, suivant de manière plus complaisante son inspiration, sa spontanéité. L’idée – sans doute excessive – revenait à dire que la rigueur est mère de la souplesse ; la contrainte enseigne en somme le bon usage de la liberté !

Le massacre des tympans

S’exprimer en dépit de la grammaire peut envoyer un voyageur sur un faux chemin, peut même s’avérer très dangereux. Il en est de même pour l’architecte ou le danseur qui feindraient d’ignorer la gravité. Le peintre figuratif qui confond ses couleurs passera vite pour un daltonien. Mais le musicien, s’il transgresse les lois reçues de ses prédécesseurs, ne mettra personne en danger. Malgré cela, les innovations musicales ont souvent déclenché des tempêtes de protestations, parfois même des rixes, comme ce fut le cas par exemple lorsqu’on commença à représenter à Paris les opéras de Wagner (les raisons ici, il est vrai, étaient en partie politiques). Certaines critiques sont récurrentes : on accuse les iconoclastes de massacrer l’oreille – mais ce concept s’avère finalement sinon arbitraire, du moins assez relatif. Pourquoi, dès lors, le musicien en est-il venu à s’imposer à lui-même des lois, alors même que la nature l’avait fait naître libre ?
Une spontanéité sans limites, loin de permettre une expression plus riche et plus variée, laisse l’artiste démuni.
La réponse est sans doute très simple : une page blanche est le plus incommode des supports ; une spontanéité sans limites, loin de permettre une expression plus riche et plus variée, laisse l’artiste démuni, sans moyen de se saisir des émotions fugaces, et de les transmettre efficacement à un public hétérogène. Quelques habitudes, quelques tours de main, ont été rapidement trouvés, et transformés aussitôt en principes de construction ; au fil des siècles, l’édifice a acquis une magnifique complexité. Par tous ces aspects, l’histoire de la musique est très proche de celle du langage verbal, qui a dû développer son vocabulaire avec une patience infinie, pour décrire au fur et à mesure les réalités ou les abstractions qui comptaient pour une société donnée. En fin de compte, on sera tenté de dire que le musicien respecte des règles tout simplement par besoin de donner un sens à ses mots et à ses phrases. La différence, c’est que ces mots et ces phrases sont plus mouvants que ceux de l’écrivain ; ils structurent l’imagination, mais sont prêts à tout moment à céder le terrain à la nouveauté – tout étant une question de dose, naturellement.

© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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