la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Danser dans les chaînes

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Figures imposées et rigueur posturale caractérisent la danse classique. Moins manifeste en danse contemporaine, la contrainte liée à la discipline physique et mentale inspire la créativité. « On peut entraîner le corps sans l’imprimer », soutient Thomas Hauert, responsable de la nouvelle filière danse en Bachelor à La Manufacture, Haute École de Théâtre de Suisse romande (HETSR). Lui-même formé à Codarts, Académie de danse contemporaine de Rotterdam, le fondateur de la compagnie ZOO milite pour un apprentissage de la danse dénué des contraintes imposées par l’acquisition de structures corporelles et mentales. « J’ai beaucoup d’estime pour les personnes qui se dédient corps et âme au ballet classique ou pour celles qui travaillent dans la ligne de grands chorégraphes comme Martha Graham, Merce Cunningham ou même Pina Bausch. En revanche tout cela crée des schémas dans le corps qui par la suite peuvent devenir autant d’obstacles à la création. »


Une ligne sur laquelle s’appuyer

Des obstacles que Katarzyna Gdaniec a pu franchir pour créer une quarantaine de choré-graphies. Née en Pologne communiste, elle y a connu la discipline la plus intransigeante et des entraînements aussi répétitifs qu’exigeants. Gymnaste, puis danseuse, la toute jeune fille a été lauréate du Prix de Lausanne avant d’intégrer le Ballet du XXe siècle devenu le Béjart Ballet Lausanne. Aujourd’hui chorégraphe pour Linga, une compagnie de danse contemporaine qu’elle a fondé avec Marco Cantalupo, elle s’est battue pour se défaire de ses lourds héritages tout en en appréciant la rigueur. Pour cette danseuse exceptionnelle, la contrainte a été un moyen de canaliser les excès d’une personnalité impétueuse. « Me battre avec mon corps a toujours été un plaisir. J’aime la discipline. Elle me donne une ligne sur laquelle m’appuyer pour chercher. Je m’éclate dans la danse pure. Évoluer, réussir à trouver certains mouvements, c’est comme un peintre ou un compositeur donnant naissance à une œuvre d’art. » Quant à la contrainte sociale imposée par le régime politique dans lequel elle a grandi, Katarzyna Gdaniec n’en pas trop souffert. « Lorsqu’on se donne à la danse comme je l’ai fait, on ne pense plus qu’à ça, comme un violoniste ou un pianiste qui fait ses gammes, puis joue pendant des heures le même morceau pour parvenir à l’interpréter à sa manière. »

La contrainte, une notion en mouvement

Tous deux chorégraphes en danse contemporaine de la même génération, Thomas Hauert et Katarzyna Gdaniec suivent des voies parallèles où les contraintes physiques et mentales n’ont pas la même portée.

Dans les chorégraphies de la compagnie Linga, les interprètes se confrontent à eux-mêmes et aux autres dans une danse engagée aussi bien physiquement que conceptuellement. Éclats de violence et de passion émaillent une gestuelle énergique et précise où les relations humaines sont toujours au centre du propos. « Même si nos danseurs possèdent un bon bagage technique, nous n’avons pas la même approche qu’en danse classique. Nous sommes beaucoup plus dans la recherche sur le mouvement dans le partage collectif que dans des exigences de virtuosité », affirme Katarzyna Gdaniec.
« Lorsqu’on se donne à la danse comme je l’ai fait, on ne pense plus qu’à ça, comme un violoniste ou un pianiste qui fait ses gammes. » (Katarzyna Gdaniec)
Fasciné par les tensions fécondes entre liberté et contrainte, individu et groupe, ordre et désordre, forme et informe, Thomas Hauert chorégraphie des pièces à la langue étonnante, vive et acérée, à la fois organique et sophistiquée. « Son invention proliférante fait plus que muscler l’imagination : elle met au jour un nouveau vocabulaire gestuel, bouscule la syntaxe, peaufine des règles de grammaire inédites… », écrit Rosita Boisseau dans Le Monde.

« En danse contemporaine, nous ne sommes pas dans le même esprit qu’en danse classique, mais pour moi l’entraînement du danseur contemporain n’est pas moins athlétique », souligne Thomas Hauert. « À La Manufacture, le programme que j’ai mis en place pour les étudiants en danse vise à entraîner le corps pour optimiser ses capacités de bouger sans le formater dans un style précis. » Allant de la technique release au ballet classique en passant par la pratique des arts martiaux selon les moines Shaolin ou dans l’exercice de l’escalade, les jeunes danseurs de la HETSR apprennent à utiliser différents outils pour acquérir et conserver un physique leur permettant d’explorer tous les possibles. Selon le responsable de la filière Danse à la HETSR, le danseur du XXIe siècle doit être autonome dans l’entrainement et le développement de son propre corps. Aujourd’hui, rares sont les compagnies qui offrent un emploi permanent et organisent un entrainement quotidien. Les danseurs ont de courts contrats dans des environnements très différents, ce qui exige de leur part discipline et autonomie. Ils doivent gérer leur instrument, leur corps, eux-mêmes. « En danse contemporaine, la maîtrise et le développement du corps doivent devenir une évidence, car il sont la base de la créativité, de l’apport d’artiste », rappelle Thomas Hauert.

Savoir changer de chemin

Un discours qui peine encore à se faire entendre dans le milieu de la danse classique, « une machine à broyer les faibles » selon Fabrice Calmels, danseur étoile au Joffrey Ballet de Chicago, même si depuis une dizaine d’années, les choses changent. Vivement critiquée dans un rapport qui évoquait notamment des « atteintes à la dignité » et une « discipline de terreur psychologique », Claude Bessy, alors directrice de l’école de ballet de l’Opéra de Paris avait dû revoir ses préceptes tout en maintenant son point de vue : « Si la discipline est vécue négativement, comme une contrainte, il faut changer de chemin. Si elle devient un art de vivre, si elle procède du besoin de recherche sur soi-même, de recherche sur le sens de la beauté, il en est tout autrement. Librement consentie, elle se rapproche d’une mystique. »
« On voudra bien se rappeler que la danse ne se réduit pas à un vague va-et-vient chancelant entre diverses impulsions. » (Friedrich Nietzsche)
Or si les contraintes existent bel et bien dans la pratique de la danse classique et contemporaine, elles visent à faire émerger l’art et à trouver la meilleure voie (voix) pour le communiquer. Des contraintes parfois moins lourdes à porter que celles vécues au quotidien par des milliers de personnes coincées derrière leur bureau, leur caisse enregistreuse ou sur leur chantier. « Faire de la danse est un privilège. Les danseurs sont pris par une passion, ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens », précise Thomas Hauert. Dans un autre domaine de passion et d’entraînement, le célèbre navigateur Eric Tabarly l’avait compris : « Naviguer : c’est accepter les contraintes que l’on a choisies. C’est un privilège. La plupart des humains subissent les obligations que la vie leur a imposées. »

Maîtriser et jouer avec la convention

Selon Olivier Ponton, docteur en philosophie, spécialiste de Friedrich Nietzsche, l’assimilation de la langue de l’artiste à une convention efficiente donnée par l’intégration de contraintes et de codes lui permet de mieux communiquer activement avec un public. « On voudra bien se rappeler que la danse ne se réduit pas à un vague va-et-vient chancelant entre diverses impulsions », note d’ailleurs Nietzsche. Pour lui la danse est une métaphore de la pensée qui doit être apprise comme l’art de penser et vice versa. Dans Choses humaines, trop humaines, le philosophe évoque ce qu’il appelle le « sérieux d’artisan » et soutient que s’il y a du « génie » en art, ce génie ne provient pas de la nature mais d’un travail acharné, d’une discipline rigoureuse, d’un apprentissage quotidien. Régulièrement cité par les théoriciens de la danse et par des chorégraphes du XXe siècle parmi lesquels Maurice Béjart, et du XXIe siècle comme Thomas Hauert, Nietzsche affirme que la véritable liberté artistique ne consiste pas à s’affranchir de la tradition, mais à la maîtriser et à jouer avec elle. En tant que langage, la danse doit être apprise, mais une fois apprise et exercée, elle devient une pratique normale, presque naturelle et le sentiment de contrainte n’existe plus. L’artiste a alors l’esprit libre, capable « de danser dans les chaînes », c’est-à-dire de jouer avec la convention.



Biblio. Danser dans les chaînes : la définition nietzschéenne de la création comme jeu de la convention. Olivier Ponton, Presses Universitaires de Franche-Comté.



© Corinne Jaquiéry. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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