la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Pédagogie : standardisation et uniformisation

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Notre histoire commence en l’an 2000 avec le constat PISA que 20 % de jeunes demeurent illettrés à 15 ans. Il convenait de réagir. Au vu des conséquences, il y aurait même eu urgence. On s’attendait donc à ce que la CDIP [1] mette en chantier une étude d’envergure pour identifier les facteurs à l’origine de ce trou noir de l’instruction publique, de la démocratie. Elle a fait le contraire, s’est enfermée dans le déni. Son président du moment, le saint-gallois Ulrich Stoecklin, se fendit même d’un communiqué incriminant la présence des étrangers et les enseignants qui auraient faussé l’enquête. Il semble qu’à ce jour, quatorze ans plus tard, la CDIP n’ait toujours pas la moindre idée sur le sujet. Sinon, ça se saurait, à comparer avec le tapage qu’elle fait autour de l’anglais précoce qui guérirait même le cancer.


Et puis s’il y a vraiment des illettrés, c’est la faute des enseignants. Alors il faut les extraire de leurs rêveries et les ramener à des réalités tangibles, monnayables sur le marché de l’emploi. On a justement sous le coude le Rapport Klieme produit par un groupe d’« experts » mandatés par le Ministère fédéral de l’éducation et de la Recherche de Bonn pour « jeter les bases d’une standardisation des objectifs d’apprentissage ». C’est européen et allemand, c’est dire si c’est sérieux. Comme s’il allait de soi que les premiers besoins de l’école soient l’uniformisation ! Mais l’ambition des réformateurs ne s’arrête pas à ces « objectifs d’apprentissage » – qu’on appelle en langage coutumier « programmes scolaires » – ; ils entendent imposer au nom de l’« efficience » de véritables protocoles pédagogiques à suivre à la lettre, et contrôler leur exécution par des « tests » externalisés, décernant des certifications au label européen. Confiés à des officines privées contre espèces sonnantes et trébuchantes, évidemment. On voit bien d’où vient le vent.

Produire des élèves comme des courgettes

Décrétée par en haut, la démarche des réformateurs souffre de deux vices rédhibitoires : irréalisme et inculture. L’irréalisme consiste à croire qu’on puisse réduire à des « standards de formation » un art vivant, évolutif et complexe comme s’il s’agissait de calibrer des courgettes. Or toute standardisation fait nécessairement l’économie de la diversité culturelle, de l’imaginaire et de la créativité qui sont par nature imprévisibles et non dénombrables. La standardisation crée l’inculture, quand elle ne découle pas simplement de celle des personnes qui s’arrogent le droit de régenter la pratique de dizaines de milliers d’enseignants sans jamais avoir l’humilité de prendre en compte leur valeur intellectuelle et pratique.
Dans le grand chambardement qui a caractérisé la fin des années 1990, l’institution scolaire a non seulement laissé remonter l’illettrisme, mais surtout rompu par des changements structurels anarchiques incessants les procédures qui assuraient l’évolution et la dynamique de l’enseignement. Une division du travail s’est instaurée entre prétendus « experts » et « exécutants ». On a couru les lubies-mode au détriment des enseignements de base, promu des nouveaux petits chefs, dévalorisé l’activité pédagogique assidue, imposé un discours « unidimensionnel » stérilisant.

Or le maître n’est pas un ouvrier spécialisé servant une machine dans des gestes minutés comme dans les Temps modernes de Charlot ; c’est un artisan dont la compétence s’exerce dans une pratique raisonnée et évolue par la collégialité. C’est aussi un homme de culture, dont il est l’ambassadeur auprès de ses élèves. Et la pédagogie est un art ouvert dans lequel entre de l’intuition, de la créativité qui sont le sel de la pédagogie. Un corps enseignant est constitué d’une mosaïque de sensibilités, de croyances pédagogiques différentes. Cette diversité est son état naturel et sain, sa richesse. Elle vaut d’être préservée. Il appartient à des directions avisées et respectueuses d’en faire une symphonie.

La liberté pédagogique du maître – dans le cadre du respect des programmes et impératifs de l’instruction publique, bien entendu – est une valeur professionnelle fondamentale dont les technocrates voudraient faire une licence. Leur projet de standardisation et d’uniformisation est un projet fou, un viol des consciences qui ne peut que faire triompher la bêtise.

[1] Conférence suisse des Directeurs cantonaux d’Instruction Publique réunissant les 26 directeurs cantonaux de l’instruction publique, dont l’ordinaire est assuré par un corps de fonctionnaires.


© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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