la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La Municipalité de Lausanne condamne sans complexe les dernières salles culturelles

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Aberrant. Irresponsable. Superflu. Choquant. En ressortant du bois le projet de multiplexe [1] du Rôtillon, alors que deux autres ont surgi depuis lors, les autorités lausannoises ont déclenché les foudres de la profession. À moins que le Conseil communal, cet automne, n’enraye la machine – notamment en refusant d’accorder sa confiance à l’investisseur fantôme qui brigue l’exploitation du Rôtillon – l’arrêt de mort de salles culturelles et d’autres écrans uniques sera sans appel. Il est grand temps qu’une politique du cinéma soit définie pour l’agglomération lausannoise.

La réhabilitation du quartier vétuste du Rôtillon, au cœur de Lausanne, aura certes donné du fil à retordre aux autorités communales. Le projet traîne en longueur depuis des lustres et maintes oppositions ont retardé sa réalisation. Si bien que lorsque l’implantation d’un multiplexe est sortie de la boîte, il y a dix ans, tout le monde ou presque a applaudi des deux mains. Il faut dire qu’à l’époque, les écrans lausannois échappant à l’emprise de la société Métrociné se comptaient sur les doigt d’une main et que le multiplexe les Galeries du Cinéma (6 écrans au début, 8 aujourd’hui) n’avait pas encore fait ses preuves. L’appel d’air était donc bienvenu, d’autant que Gilles Grossfeld, administrateur de Rôtillon-Promotion SA agissant pour le compte d’un investisseur inconnu pressenti pour exploiter le Rôtillon, annonçait une programmation culturelle propice à la diversité de l’offre en films. Depuis lors, deux multiplexes ont ouvert leurs portes dans la région lausannoise.
Lausanne, qui se targue de son image de ‹ ville de culture ›, soutient effectivement le théâtre, la musique, les musées et la danse avec une certaine assiduité. Pourquoi ne le ferait-elle pas pour quelques écrans culturels ?
Le Cinétoile (6 écrans) de la société Cine Qua Non en 2001. Le Flon (7 écrans) de la société hollandaise EuroPlex, repreneur de Métrociné qui a étendu son empire dans le canton de Vaud et à Genève, en 2003. L’arrivée sur le marché lausannois de ces deux poids lourds s’est traduite par une première saignée des salles à écran unique. Le Bourg, le Lido, l’ABC, l’Eldorado, les Palace, l’Athénée et le Romandie ont ainsi été rayés de la carte. Notons que le Romandie, longtemps fleuron de l’exploitation lausannoise, a tout bonnement été saboté par sa propriétaire, la Ville de Lausanne, qui l’a laissé se déglinguer au fil des ans. Ces fermetures, évidemment, ont déclenché quelques tempêtes. Celle du Bourg notamment, haut lieu de la cinéphilie lausannoise, est particulièrement restée en travers de la gorge des amoureux du 7e art. La Ville a bien essayé de trouver une solution pour le sauver, mais EuroPlex à préféré garder le bail et payer un loyer pour une salle vide pour éviter la concurrence.

Invité surprise inopportun

C’est donc dans ce paysage de ruines encore fumantes et de multiplexes hyperfonctionnels qu’à la surprise générale, le projet du Rôtillon que tout le monde croyait abandonné refait surface fin juillet. Marc Pahud, président de l’Association des cinémas vaudois et qui programme le Bellevaux et le City Club de Pully, rencontre alors Jean-Jacques Schilt, directeur des Sports, de la Culture et du Patrimoine de la Ville de Lausanne. Il lui reproche vertement de ne pas voir entretenu des contacts régulier avec les acteurs de la branche cinématographique lausannoise, ce qui aurait permis d’évaluer plus sereinement les conséquences qu’entraînerait une telle construction.

Toutes les salles à écran unique de l’agglomération sont déjà déficitaires, exception faite de l’Atlantic qui appartient au groupe EuroPlex, lui explique Marc Pahud. Avec 35 écrans pour 200’000 habitants dans la région lausannoise – alors que Zurich n’en compte qu’une septantaine pour 800’000 habitants – il est évident qu’il y aura dix écrans de trop. Sous l’effet de la dilution du marché, tous les exploitants vont de plus se retrouver confrontés à des difficultés financières chroniques.
Pourquoi M. Schilt nous a-t-il laissés nous démener pour trouver de l’argent et l’investir dans des travaux, alors qu’il savait que le projet du Rôtillon n’était pas enterré ?
Marc Pahud est d’autant plus remonté qu’il s’est récemment battu avec l’Association Belécran pour sauver le Bellevaux et le rénover pour 200’000 francs, sans un sou de la Ville : « Pourquoi M. Schilt nous a-t-il laissés nous démener pour trouver de l’argent et l’investir dans des travaux, alors qu’il savait que le projet du Rôtillon n’était pas enterré ? Tout ça pour me dire aujourd’hui que le Bellevaux, le Richemont, le City Club de Pully sont au minimum condamnés... C’est une attitude irresponsable ! ».

Investisseur mythique ?

Et ce n’est pas tout. Non contentes de semer la pagaille en sortant des tiroirs un projet obsolète ne répondant plus du tout aux besoins de l’agglomération, les autorités lausannoises, par la voix de Jean-Jacques Schilt, avouent publiquement ignorer à qui sera confiée la gestion du multiplexe du Rôtillon, dont l’ouverture est prévue pour 2007 : « Pour mettre le projet à l’enquête avec des cinémas, les investisseurs doivent sans doute avoir des contacts très avancés », déclarait-il le 23 juillet dans 24 Heures.

Une telle désinvolture laisse pantois. Ainsi la Municipalité de Lausanne, propriétaire du terrain, serait prête à octroyer un droit de superficie à la société Rôtillon-Promotion SA sans connaître le nom de l’investisseur, et par conséquent les garanties financières qu’il présente, pas plus que les qualifications professionnelles et la politique de programmation de l’exploitant. Pire encore, le préavis du 8 juillet stipule que la Ville de Lausanne, « en cédant son droit de superficie, n’assume aucune responsabilité quant aux événements pouvant survenir du fait de l’exploitation de la parcelle. » Ce qui signifie que la Ville, qui a élaboré le plan d’aménagement comportant un multiplexe d’importance culturelle majeure pour le paysage lausannois, renonce donc à tout droit de regard sur son exploitation. Après moi le déluge !

Jean-Jacques Schilt fait aussi une confiance aveugle à Gilles Grossfeld, toujours administrateur de Rôtillon-Promotion SA pour la construction d’un bâtiment estimé à 6,7 millions sans les équipements. Et s’il jure ses grands dieux qu’il ne sera pas impliqué dans la suite des opérations, Gilles Grossfeld – ancien exploitant du Bellevaux à Lausanne et de La Strada à Genève qui a quitté la profession en laissant des drôles de « cadeaux » dans son sillage – s’obstine à taire le nom de l’investisseur pour lequel il agit. Alors, qui est derrière lui ? Dans la profession, l’hypothèse de la mythomanie semble faire l’unanimité, car quiconque sait un peu compter ne mettrait pas un sou dans une affaire comme le multiplexe du Rôtillon.

Indispensable transparence

Si Jean-Jacques Schilt est effectivement mené en bateau par Gilles Grossfeld, le Conseil communal qui devra se prononcer cet automne sur l’octroi d’un droit de superficie à RôtillonPromotion SA lui emboîtera-t-il le pas sans broncher ? Ce dernier, de plus, serait avisé d’exiger une expertise sur la viabilité du projet de multiplexe, ses effets sur le parc d’écrans de la ville et sur la diversité de l’offre sur les écrans au sens de la nouvelle loi fédérale sur le cinéma. Car l’obstination des autorités lausannoises à faire construire un multiplexe alors que la ville compte déjà trop d’écrans – la proportion idéale, selon les spécialistes, est d’un écran pour 10’000 habitants, soit 20-25 écrans pour la région lausannoise qui en aligne 30 à ce jour – relève de l’incurie tant d’un point de vue culturel que commercial. Dans les milieux politiques, on s’inquiète et l’affaire du Rôtillon prend de l’ampleur.
Dans la profession, l’hypothèse de la mythomanie semble faire l’unanimité, car quiconque sait un peu compter ne mettrait pas un sou dans une affaire comme le multiplexe du Rôtillon
Ce que révèle surtout le scandale du Rôtillon, c’est l’absence d’une politique globale du cinéma pour l’agglomération lausannoise. C’est aussi ce que le Conseil municipal devrait exiger en refusant le préavis d’octroi de superficie du Rôtillon. Car ce qui a inspiré la Municipalité dans cette affaire, n’est pas tant de garantir aux citoyens une offre cinématographique diversifiée, mais d’animer le quartier du Rôtillon tout en menant à chef une opération immobilière. Selon Marc Pahud, la Ville devrait dès lors dégager un crédit de quelques millions pour soutenir les salles culturelles mises en péril par ses soins, afin qu’elles puissent pratiquer une programmation de valeur affranchie des pressions commerciales. « Lausanne, qui se targue de son image de « ville de culture », soutient effectivement le théâtre, la musique, les musées et la danse avec une certaine assiduité. Pourquoi ne le ferait-elle pas pour quelques écrans culturels ? Peut-elle impunément jouer le rôle de la Migros qui tue le petit épicier ? », demande Marc Pahud.

Subside aux films plutôt qu’aux structures

Justement, le ministre de la culture Jean-Jacques Schilt inscrit le projet du Rôtillon dans cette logique, car il estime que les cinémas ne sont que de pures et simples entreprises commerciales. En allouant une subvention à la Cinémathèque suisse qui gère le Cinématographe, écran qui propose aux cinéphiles trois séances par jour, la Ville a pourtant fait une entorse de taille à cette règle. Et c’est tant mieux. Cependant, la commune de Lausanne, qui perçoit tout de même 14 % d’impôt sur chaque billet de cinéma vendu – comme sur tous les autres spectacles – pourrait faire plus encore ! D’autant que les quelque 1,16 millions d’entrées enregistrées en 2003 à Lausanne lui ont rapporté environ 1,5 millions de francs, dont seuls 720’000 francs ont été réinvestis dans le cinéma (495’000 à la Cinémathèque, 147’000 à la Fondation vaudoise pour la production de films, 20’000 à la Fête du cinéma devenue Ciné F’estival et 59’000 pour des aides ponctuelles). Le hic, c’est que cet impôt, sous la pression des milieux économiques, risque d’être aboli cet automne. La Municipalité, pour le maintenir, pourrait dès lors manifester clairement son intention de le réinjecter dans la culture. Notamment par un soutien significatif aux salles à écran unique qui proposent un programme culturel de qualité.
Il importe avant tout, pour l’heure, de faire barrage au fumeux et inutile projet de multiplexe au Rôtillon. Du moins en l’état des choses !
Les cinéastes et des producteurs suisses romands, mécontents pour leur part de la programmation des films fragiles – les leurs comme ceux provenant d’autres latitudes – redoutent aussi que l’entrée en scène du Rôtillon ne renforce encore la concurrence au détriment de ce genre d’œuvres. Plus favorables à un soutien indirect aux salles qui les programment et les tiennent à l’affiche qu’à la subvention de « ghettos » culturels, ils vont plancher sur un système d’aide qui sera soumis aux autorités communales. Avec l’exigence que la Ville mette en œuvre une politique du cinéma cohérente, il importe avant tout, pour l’heure, de faire barrage au fumeux et inutile projet de multiplexe au Rôtillon. Du moins en l’état des choses !


[1] Pour simplifier, le terme multiplexe est utilisé ici pour désigner tous les cinémas multisalles. En fait, on appelle complexe cinématographique tout établissement regroupant sur un même site 2 à 7 salles et multiplexe ceux de 8 salles et plus.

© Mathieu Loewer. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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