la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Le quadrilinguisme helvétique… ou l’Europe miniature

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Rares sont les États multilingues qui fonctionnent : en Occident, la Belgique et le Canada nous présentent des exemples fameux de couples désassortis, qui semblent avoir oublié depuis longtemps les raisons de leur mariage. L’Afrique en revanche est riche en nations linguistiquement très morcelées, où le français ou l’anglais ont pu acquérir un statut de langue véhiculaire, voire officielle, non seulement en vertu du passé colonial, mais aussi pour la raison que, n’étant pas indigènes, ces idiomes représentent une certaine sorte de neutralité. Une situation analogue s’est produite également en Inde, à une échelle plus vaste. Mais un peu partout ailleurs, les langues secondes sont progressivement réduites à une fonction plus ou moins folklorique – que ce soit l’occitan, le breton ou l’écossais – à moins que l’on ne cherche justement à les instrumentaliser pour donner corps aux rivalités politiques et économiques entre provinces, avec comme but avoué l’éclatement de l’entité nationale – il semble que ce soit le cas du catalan – ou à moins encore que l’on ne cherche à refouler une concurrence paraissant annoncer le déclin de l’identité propre – c’est ce que pourrait montrer le statut de l’espagnol aux États-Unis.

Malgré les difficultés de compréhension que nous éprouvons périodiquement, la situation de la Suisse est assez différente, et probablement bien plus facile. Certes, notre vie politique n’est pas un long fleuve tranquille : de nombreuses votations fédérales, surtout récentes, ont montré de nettes différences de sensibilité entre les deux côtés de la Sarine. Ce contraste, parfois dramatisé par les médias, est réel mais sans doute pas mortel ; et après quelque temps de ressentiment, où les plus audacieux envisagent une scission apocalyptique, les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Car en définitive, où irions-nous ? Malgré nos relations globalement excellentes avec la France, la plupart des Romands n’envisagent pas un seul instant de passer de l’inertie bonhomme de notre fédéralisme aux joutes stériles de l’alternance gauche-droite, à une centralisation souvent inhumaine, à la prolifération de la bureaucratie (qui nous arrive néanmoins !), aux grèves à répétition, à la TVA à 20% ou aux frappes aériennes en Irak. Les Tessinois sont certainement bien moins tentés encore de se rapprocher de l’Italie, et que dire des Alémaniques ? L’identité helvétique, que l’on ne perçoit guère de l’intérieur, devient flagrante dès que l’on tente de poser un pied au dehors. La paix sociale, la recherche du consensus qui nous est congénitale, la reconnaissance du travail comme valeur et non comme aliénation, une méfiance viscérale envers les rêves de grandeur qui ont si souvent sacrifié sur les champs de bataille la fleur de la jeunesse, tout cela fait de nous des citoyens suisses, au-delà des clivages de langue ; et malgré les doutes qui nous traversent souvent, c’est un véritable trésor que, sans en être conscients, nous avons entre nos mains : un destin commun.


Cinq cents ans de petits pas

On aura compris où je veux en venir : la Suisse, comme seul État européen multilingue qui fonctionne, semble être le modèle historique désigné pour la construction d’une entité pluriculturelle au niveau du continent. Il ne faudrait pas oublier toutefois qu’il a fallu cinq cents ans, au gré de progrès parfois lilliputiens, pour en arriver là. L’Union Européenne, issue de la plus généreuse des ambitions, a cru un temps pouvoir fournir l’essentiel de son effort de construction en vingt ou trente ans, mais ce fut probablement un leurre : trop vite élargie, pas assez approfondie, trop économique et pas assez politique, l’Union paie sans doute aujourd’hui une croissance trop rapide ; la crise dont elle sortira l’aura rendue probablement plus forte. Mais elle ne fera pas l’économie de cette réflexion fondamentale : pas de croissance sans l’adhésion de ses peuples.
C’est un véritable trésor que nous avons entre nos mains : un destin commun.
Qui dit trésor dit gardiens. Notre acquis n’est pas invulnérable, loin s’en faut. Si longtemps léthargique, notre vie politique a viré depuis quelque temps au psychodrame perpétuel – souvent focalisé sur des sujets d’importance secondaire. Et le mépris de l’altérité qui s’exprime sur les affiches de l’UDC se transforme à l’occasion en mépris des minorités : on se souvient des propos de Christoph Blocher, affirmant la faiblesse du sentiment patriotique romand au lendemain du référendum du 9 février 2014 sur la libre circulation des personnes. Le danger est d’autant plus grand que ce culte de l’exclusion se fonde sur un certain nombre de préjugés historiques : moins austères (relativement s’entend) que leurs compatriotes alémaniques, les Romands sont-ils moins efficaces ? Moins fiables ? Les clichés ont la vie dure, mais la Suisse francophone ne risque pas de subir de si tôt le sort de la Wallonie, reniée par les Flamands pour être « non rentable » : l’horlogerie neuchâteloise, les banques genevoises, les barrages valaisans et l’idyllique riviera vaudoise appartiennent aux piliers de l’économie suisse ; même s’ils ne savent pas apprécier notre identité commune, les plus délirants des populistes alémaniques ne tourneront probablement pas le dos à tout cela. Le rapport numérique largement favorable aux germanophones pourrait également être un atout dans ce sens : ne pouvant se sentir menacés dans leur leadership, les Alémaniques n’ont pas besoin de nourrir d’appréhensions envers notre concurrence ; et cette situation est sans doute plus stable que celle où deux groupes sont pratiquement à parité, comme en Belgique. Quant au Tessin, presque aussi méfiant face à l’Italie que Zurich ou Berne peuvent l’être face à l’Allemagne, il est fermement relié à la mère patrie par l’axe du Gothard : la Suisse italienne comporte de très nombreuses familles mixtes (à moitié alémaniques) ainsi qu’une très importante diaspora estudiantine, par exemple à Zurich, à Lausanne ou à Fribourg ; aimant et parlant excellemment la langue de Molière, les Tessinois pratiquent également très souvent l’allemand, voire le dialecte alémanique ; minoritaires parmi les minoritaires, ce sont les seuls trilingues de Suisse – et peut-être même d’Europe. J’aurai enfin une pensée affectueuse pour le romanche, seul idiome proprement helvétique, vestige du latin vulgaire qui n’a pu être conservé que par l’isolement des vallées profondes du Haut Rhin et de l’Engadine ; une langue faite pour la poésie et pour un monde qui, en plein XXIe siècle, communique encore avec la nature et avec l’esprit des ancêtres.


À l’oral et à l’écrit

La principale menace pour notre multilinguisme, en fait, vient bel et bien du dialecte à mon sens. Non pas au Tessin, qui assume son bilinguisme, entre patois et langue littéraire ; mais bien en Suisse alémanique où l’allemand, de plus en plus, est perçu comme une langue étrangère. Peu aimé, pratiqué plutôt par nécessité, souvent même remplacé par l’anglais, il laisse nos concitoyens dans une situation des plus originales – hélas dans un sens négatif : avec l’érosion de l’allemand, c’est en effet la forme d’expression écrite de référence qui tend à s’affaiblir. Comprend-on bien les dangers d’une telle situation ? Ne sommes-nous pas en présence d’une dynamique qui, si on la poursuivait jusqu’à ses plus ultimes conséquences, tendrait à une certaine forme d’illettrisme ? Dans quelle langue écriront les Dürrenmatt et les Frisch de demain ?
Les Suisses sont peut-être les seuls vrais Européens ; non pas en droit, mais en fait.
Échaudés par les expériences tragiques du XXe siècle, les Alémaniques sont soucieux de tenir leurs distances par rapport au grand frère septentrional, et cultivent leur différence par les dialectes. On ne peut que comprendre cette réaction ; mais à long terme, une telle situation n’est pas saine : aucun citoyen ne peut aujourd’hui se passer d’une langue écrite correspondant – de plus ou moins près – à sa langue maternelle. Ne se reconnaissant plus dans la langue de Goethe, les Alémaniques devraient donc, si l’on suit une certaine logique, développer leur propre langue, c’est-à-dire écrire leur dialecte – oui, mais lequel ? Ce que les Néerlandais ont pu faire dans l’histoire, les Suisses allemands peuvent-ils aujourd’hui le répéter ? L’expérience du rumantsch grischun (un idiome artificiel multi-compatible, créé pour permettre aux différentes vallées des Grisons, pratiquant des dialectes relativement distincts, de se comprendre entre elles) nous montre les difficultés d’une telle entreprise ; car le rumantsch grischun n’est pas parvenu à s’imposer auprès de nombreux locuteurs : « c’est la mort de la langue » me disait un jour un hôtelier du Val Müstair, à l’extrémité orientale de notre pays.

Sirènes anglophones

Il en coûte à de nombreux Romands que le français ait été rétrogradé outre-Sarine, et ne soit plus enseigné en priorité dans les écoles, où l’on introduit désormais l’anglais comme première langue non maternelle. La portée symbolique d’un tel changement est indéniable, et il est tentant de le mettre en relation avec l’affaiblissement du sentiment de cohésion nationale ; ce dernier, comme il est normal, ressurgit dans les temps difficiles, et n’a pu que s’émousser en septante ans de paix continue et de prospérité. Mais les choses peuvent changer, et rira bien qui rira le dernier. Sans doute convient-il en outre de nuancer la chose sous d’autres aspects : le français, qui était encore jusqu’au début du XXe siècle la principale langue de communication au niveau international, a aujourd’hui complètement perdu cette attribution ; les motivations pour l’apprendre, indépendamment de la situation politique nationale, ne sont plus les mêmes.
Les mots « famille », « travail », « religion » ou « autorité » n’ont pas le même sens au Nord et au Sud l’Europe.
Mais laissons peut-être passer le temps : entichés de leur nouvelle idylle anglo-saxonne, les milieux d’affaires alémaniques vont sans doute se rendre compte d’ici quelque temps qu’Américains et Britanniques, qui ne sont pas véritablement de leur famille, ne conçoivent pas leurs relations sous l’angle de la philanthropie et de la convivialité (ce constat est sans doute déjà fait, en partie). La Suisse alémanique se retournera peut-être alors vers son petit frère francophone, et découvrira que, à défaut de lui promettre de grandes extases géostratégiques et financières, il peut l’aider à trouver un sens à tout cela – comme ce fut le cas dans le passé, avec un Henri Dunant ou un Général Guisan.

Européens de fait

Parmi tous les habitants de notre continent, les Suisses sont peut-être, paradoxalement, ceux qui sont le mieux préparés à vivre dans une entité multilingue et multiculturelle. Nos trois grandes langues (mettons ici de côté le romanche, qui ressemblerait plutôt à un héritage intime) figurent parmi celles qui ont le plus contribué à la construction de la culture occidentale ; nous nous retrouvons donc, de manière certes un peu indirecte, héritiers d’un immense patrimoine, plongeant jusqu’aux origines médiévales, et embrassant à la fois les tableaux de Léonard, les symphonies de Beethoven, les cathédrales gothiques, le Faust de Goethe, les sculptures de Rodin ou les madrigaux de la Renaissance ! Mais ce n’est pas tout – ce n’est sans doute même pas l’essentiel ; ce dont nos grands voisins semblent manquer, et qui nous est naturel, c’est peut-être bien ceci : un certain sens du relativisme. Vivant au quotidien la diversité, réduits le plus souvent par notre taille au statut de minoritaires, nous avons probablement moins de peine à envisager la possibilité de ne pas détenir la solution aux problèmes des autres ; alors que Français, Allemands ou Anglais, lorsqu’ils parlent d’Europe, ne peuvent en définitive imaginer qu’une sorte de grande France, d’Allemagne élargie ou de Royaume-Uni dont on aurait reculé les frontières (et que pourrait-on dire des États-Unis ?).
Vivant au quotidien la diversité, nous avons probablement moins de peine à envisager la possibilité de ne pas détenir la solution aux problèmes des autres.
Que l’on prête bien attention à ce handicap, qui me semble à même d’expliquer bien des échecs : comment les Allemands pourraient-ils comprendre les Grecs, eux qui ne côtoient même pas les Italiens ? Ce qui manque aux Suédois et aux Espagnols pour se comprendre, ce ne sont pas des traités, une législation ou des conférences ministérielles ; c’est un langage où les mots se ressembleraient un tant soit peu : « famille », « travail », « religion » ou « autorité » n’ont pas le même sens au Nord et au Sud de l’Europe. Et l’impasse actuelle résulte sans doute d’un déficit de traduction dans le passé. La chose n’est certainement pas irrémédiable, mais elle demande du temps et des efforts – et surtout une prise de conscience, ou même tout simplement la volonté d’aller vers l’autre, en respectant ses différences. À une échelle certes modeste, notre système fédéral alambiqué, fait de compromis et de petits pas, propose une sorte d’application concrète de ces principes. L’Union Européenne serait peut-être bien inspirée de se pencher sur cette pièce d’horlogerie, sur cet étonnant petit « machin » – du moins avant que le jusqu’au-boutisme de notre droite nationaliste ne le fasse voler en éclats, ce qu’à Dieu ne plaise ! Car dans l’état actuel des choses, les Suisses – je sais que ceci va choquer – sont peut-être les seuls vrais Européens ; non pas en droit, mais en fait.

© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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