la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Apprendre une langue c’est s’intégrer

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Ce cri du cœur vient d’un ami libyen Toubou, réfugié politique en Suisse depuis peu et qui est loin d’être bête puisqu’il est pharmacien !

Ce sentiment d’exclusion, cette impression d’avoir perdu ses facultés intellectuelles, je les ai personnellement vécus dans les années 1950.

Née en Italie de père tessinois et de mère italienne, j’étais déjà scolarisée depuis 3 ans au Tessin lorsque je suis arrivée à Lausanne, sans savoir un traître mot de français. C’était l’époque des premiers travailleurs immigrés en Suisse, les fameux saisonniers italiens qu’on regardait avec commisération en les traitant de « tchink » ou de « piaf ».

Je me souviens d’avoir été en butte aux regards méprisants de mes petits camarades … Je me souviens aussi de mes réactions outrées : « mais non, je ne suis pas italienne, je suis suisse comme vous… suisse italienne ! » Il faut dire que mes sœurs et moi ne passions pas inaperçues à l’école, affublées que nous étions de nos tabliers noirs à cols blancs – l’uniforme obligatoire des écoles primaires du Tessin.

Six mois plus tard, j’avais enlevé mon tablier noir et savais parler français parfaitement.

Un sentiment de fierté

À l’époque, il n’y avait ni cours d’appui pour les enfants de langue maternelle étrangère ni commission d’intégration qui offrait des leçons de français aux travailleurs immigrés adultes. Aussi étions-nous très fières, mes trois sœurs et moi, d’enseigner le français à notre maman (qu’on disait ménagère). En revanche, notre grand-mère milanaise, qui vivait avec nous, a toujours refusé d’apprendre le français : trop tard pour elle, disait-elle.

Si bien qu’à la maison nous vivions avec 4 « langues » simultanément : le français, l’italien, le dialecte tessinois et le dialecte milanais.

Petit à petit c’est logiquement le français qui a prévalu en famille… Sans être oublié, l’italien a vécu en sourdine dans ma mémoire de collégienne : il y avait désormais l’allemand et l’anglais – sans oublier le latin – qui exigeaient leur part.
« De ne pas savoir bien m’exprimer en français, c’est comme si j’étais bête… et je me sens coupé des autres… »
Personnellement, je crois pouvoir dire que le fait d’être bilingue m’a facilité l’apprentissage des autres langues, comme un fait allant de soi : puisque j’en savais deux, pas de problème pour en apprendre davantage encore.

Et le sentiment de fierté d’avoir quelque chose que mes camarades n’avaient pas, c’est-à-dire une langue en plus (et une si belle langue !) était plus fort que le sentiment passager d’infériorité à cause de mes fautes et de mon accent…

Aujourd’hui je me sens riche de ces deux cultures : italienne et française, et je suis très attentive à ne pas laisser l’italien se « rouiller » en moi faute de le parler quotidiennement.

Car une langue, c’est comme un jardin : ça se cultive…

Tant pis pour la grammaire

Aujourd’hui, heureusement, tout a changé en matière d’intégration des étrangers qui viennent s’établir en Suisse.

Ainsi mon ami le réfugié toubou et sa femme se sont-ils vu immédiatement proposer des cours de français, et leurs enfants bénéficient de cours d’appui à l’école.

Chaque ville – et parfois village – en Suisse romande a sa « Commission d’intégration » qui offre ces cours, quel que soit le niveau de savoir de celui qui vient d’arriver.

Ainsi à Fully, gros bourg valaisan, où je suis du nombre des bénévoles qui enseignent le français à une population d’adultes très diverse.
Une langue, c’est comme un jardin : ça se cultive…
Ils sont polonais, bulgares, kosovars, cap-verdiens, portugais ou espagnols… Ils travaillent sur les chantiers, dans les champs ou élèvent leurs enfants… Mais tous et toutes ont soif d’apprendre le français le plus vite possible. Malgré la fatigue de leurs journées, ils sont tellement motivés que les absences sont rares à ces cours du soir. Ils aiment y venir parce que l’enseignement est le plus concret possible : on y joue et on y parle de la vie de tous les jours en Suisse, le but étant précisément de les aider à se débrouiller chez nous au quotidien… Et tant pis pour la grammaire… On y viendra en son temps peut-être, car ces cours pratiquement gratuits leur sont offerts sur plusieurs années s’ils le souhaitent.

Des échanges que nous avons pendant ces leçons-conversations il ressort souvent ce que j’ai aussi ressenti autrefois : l’amour-propre a du bon, c’est un puissant aiguillon pour se dépêcher de comprendre et d’être compris !

Et, autre constante : leurs enfants apprennent si vite et si bien le français qu’à la maison ils l’enseignent à leurs parents. Ainsi en va-t-il chez mon ami le pharmacien libyen toubou : son petit de 4 ans est entré à la crèche il y a 6 mois, et il parle mieux le français que son papa ! Et pourtant, à la maison on jongle déjà avec trois autres langues : l’arabe, le toubou, et l’anglais !

Ce qui m’amène à faire un rêve… Compte tenu de la richesse naturelle qui nous est donnée avec nos trois langues nationales… je rêve d’une école bilingue, voire trilingue pour tous, dès la petite enfance…

© Gabrielle Baggiolini Matteuzzi. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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