la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La résistible ascension des simplistes

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Je suis né à Genève d’une mère argovienne et d’un père tessinois qui se sont établis à Genève peu avant ma naissance. La langue maternelle de maman était l’allemand et l’italien pour papa. Du moins pour ce qui concerne l’écrit. En fait, ils parlaient respectivement le dialecte argovien et le patois tessinois et étaient trilingues. En famille nous n’avons parlé que le français. En ces temps de l’après-guerre, l’allemand et l’italien étaient mal vus à Genève, et mon frère et moi avons résisté aux tentatives de maman de nous initier à sa langue maternelle.

D’une manière ou d’une autre, j’avais tout de même appris à comprendre leurs langues. En moi s’était formée avec la force du préjugé la conviction que les langues ne sont pas un problème. Mais je n’imaginais pas le moins du monde receler en moi un trésor qui me reliait à ma patrie quadrilingue. La Suisse était pour moi une abstraction, une réalité administrative : curieusement c’est Brusino-Arsizio qui figure sur mon passeport comme lieu d’origine. Aucune trace, en revanche de Dottikon.

Le jeune intellectuel que j’étais voguait dans de hautes sphères. J’étais apatride sans aucun ancrage. Il m’en a fallu du temps pour que je me sente Suisse, et que je puisse m’en réjouir. Cette prise de conscience n’était pas de nature idéologique, n’avait rien à voir avec un quelconque nationalisme. Elle renvoyait à des émotions, des réminiscences enfantines, avec des images et les sonorités des langues maternelles de mes parents. Dottikon, Brusino-Arsizio et les Eaux-Vives forment un triangle qui détermine mon identité multilingue.

À douze ans, je suis entré au très vénérable Collège Calvin. Dès lors, je ne voyais plus guère mes camarades de jeu du quartier ; ils fréquentaient d’autres écoles, étaient entrés précocement dans la vie professionnelle. Nos chemins se séparèrent. Par hasard, je m’étais lié d’amitié avec un groupe d’étudiants allemands. Très rapidement j’avais appris leur langue que je parlais désormais couramment, qui allait bientôt prendre la place d’une seconde langue maternelle dans laquelle j’appris à exprimer des sentiments nouveaux comme l’amour.

La maîtrise de plusieurs langues ne va pas de soi : elle doit être encouragée.
Je me sentais étranger au Collège Calvin, comme une espèce de passager clandestin. À cause de mes origines, sans doute. Ce n’est que plus tard que je prendrai conscience que ma mère avait vécu la même altérité à Ingenbohl comme fille d’ouvrier à qui on faisait la charité parmi des princesses en devenir. Pourtant les deux dernières années de collège furent un temps de découverte enthousiasmante, au travers des cours d’allemand, de Goethe et Schiller, Dürrenmatt, Kafka, Thomas Mann et d’une kyrielle d’auteurs contemporains allemands. Camus et Diderot en français, aussi. Mon zèle rencontra reconnaissance et encouragements de certains de mes professeurs. Je voulais apprendre la philosophie, choisir l’allemand et le français en seconde et troisième branche. Et c’est ainsi que je suis devenu professeur secondaire d’allemand, de français et de philosophie.

Notre atout majeur

Mon intérêt pour l’histoire suisse a été éveillé par les débats sur l’enseignement des langues étrangères. Comme président de la Commission langues vivantes de la Société Suisse des Professeurs de l’Enseignement secondaire, j’ai suivi l’interminable débat de sept ans au Conseil national, du tournant du millénaire à juin 2007 autour de la création d’une loi sur les langues nationales. Les opinions entre tenants de la situation actuelle accordant la priorité au multilinguisme helvétique et défenseurs d’un enseignement prioritaire de l’anglais étaient tranchées.
« Notre pays repose sur le principe de la diversité dans l’unité, et la diversité est toujours préférable au simplisme. » (Brigitta Gadient)
Avec une ironie mordante, la conseillère nationale grisonne Brigitta Gadient résuma la situation avec cette formule : « Notre pays repose sur le principe de la diversité dans l’unité, et la diversité est toujours préférable au simplisme. » Le combat engagé ce 21 juin 2007 entre les Diversitaires et les Simplistes s’acheva par la victoire des Diversitaires : la Loi sur les langues [1] y compris son article 15 qui donnait la priorité à une langue nationale fut adoptée par une majorité de 87 voix contre 68. Mais l’Assemblée fédérale en décida autrement. Elle opta pour une soi-disant « solution de compromis » introduisant deux langues précoce, la première dès 8 ans la seconde à 10 ans, laissant aux cantons la liberté de choisir en priorité l’anglais ou la deuxième langue nationale. Aujourd’hui, tous les cantons alémaniques commencent par l’anglais. C’était ça le fin mot de l’histoire. Alors que les cantons romands maintiennent l’allemand.


La diversité linguistique est l’un des piliers sur lequel repose notre identité et notre culture, une chance. Mais la maîtrise de plusieurs langues ne va pas de soi, ne vient pas spontanément : on doit s’en préoccuper, elle doit être encouragée. Le multilinguisme helvétique a une histoire et un statut. C’est Napoléon, en 1798, qui le premier a eu l’idée de reconnaître un statut d’égalité en droit des trois communautés linguistiques d’alors. La Restauration l’a supprimé en 1814, à une époque de régression assez semblable à la nôtre depuis 1989. La Constitution de 1848 l’a rétabli. Enfin, en 1938 est venu s’ajouter le romanche avec un statut particulier.

Il m’en a fallu du temps  pour que je me sente Suisse.
La diversité culturelle et linguistique, ancrée dans la Constitution fédérale (art. 2 et 69), est notre atout majeur. Elle a fait de la Suisse l’État le plus moderne d’Europe, et garantit depuis 166 ans l’unité et la paix civile de notre pays. Les conséquences de la suppression de fait de ce statut sont imprévisibles. Pour le lecteur francophone, je me permets d’ajouter la considération suivante au vu de l’extraordinaire sursaut de la société civile française de dimanche 11 janvier. Depuis des années, on croyait le peuple français totalement anesthésié en déprime à l’image de ses élites cacophoniques. Et tout à coup, des millions de citoyens de toutes origines, religions, idéologies sont sortis dans la rue pour la défense des libertés fondamentales selon Charlie. Comme quoi, le pire n’est pas toujours sûr.

[1] Loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques (Loi sur les langues)

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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