la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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La clé des chants – Financement de la musique en Suisse romande

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Pour inaugurer une série d’articles sur les ressources des différentes disciplines artistiques en Suisse romande, Jean-Marc Grob, chef d’orchestre et directeur musical du Sinfonietta de Lausanne, explique combien il faut batailler, année après année, pour trouver l’argent nécessaire. Il nous dit la difficulté de mettre sur pied quarante à cinquante concerts annuels en Suisse et à l’étranger exigeant le concours d’une cinquantaine de jeunes musiciens, deux postes et demi pour gérer l’ensemble et un budget de plus d’un million, dont une partie seulement est assurée par les pouvoirs publics. Mais pour combien de temps encore ?

Un gigantesque bricolage...

« La particularité de la Suisse, c’est qu’elle fédère un certain nombre de cantons. Concernant la culture, il n’y a aucune directive fédérale et vingt-six législations différentes. En Suisse, la culture est donc – si j’ose dire – « traditionnellement traditionnelle » : chacun y va de ce qu’il peut et veut donner. Et ça donne souvent des résultats assez étonnants. La Ville de Lausanne, par exemple, soutient beaucoup les arts et celle de Genève encore plus. Il y a, dans certaines régions, un soutien important à la culture, dans d’autres beaucoup moins. Tout cela ressemble donc à un gigantesque bricolage. Lausanne est par exemple la ville au monde où il y le plus de théâtres, proportionnellement au nombre d’habitants. Actuellement, on trouve quarante-et-un numéros de téléphones de salles ou de troupes de théâtre dans l’annuaire.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

Aujourd’hui, de très nombreux musiciens sont formés en Suisse. Comme nous sommes dans un pays libéral, on peut former autant de musiciens que l’on veut, mais il n’y a qu’un tout petit pourcentage – je dirais 10 % – qui va pouvoir vivre de la musique. Au Conservatoire de Lausanne, il y a peut-être 350 élèves professionnels et 450 à Genève. Tous les quatre ans, ce sont donc quelque 800 musiciens qui arrivent sur le marché. Sur ce nombre, il y a bien sûr des étrangers qui repartent chez eux et ceux qui arrêtent en cours de route. Il faut savoir qu’au début des années 70, il y avait une quinzaine de musiciens professionnels indépendants à Lausanne. Aujourd’hui, nous sommes plus de cent, mais le public a aussi augmenté. [...] Aux États-Unis, où il y a proportionnellement très peu d’orchestres, jusqu’à 1600 violoncellistes se présentent pour une seule place !

Les villes en première ligne

Concernant la musique en Suisse romande, des institutions ont été mises en place depuis un siècle environ dans un certain nombre de villes. Elles sont aujourd’hui portées à bout de bras par les pouvoirs publics des différentes municipalités ou des différents cantons. À Genève, il y a un conservatoire, un orchestre et un opéra, et on trouve la même situation à Lausanne. D’autres villes de Suisse romande ont aussi un orchestre ou un conservatoire. Je pense à La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Fribourg, etc., qui ont des ressources infiniment moindres que celles des grandes villes. C’est d’ailleurs drôle de parler de Genève et de Lausanne comme s’il s’agissait de grandes métropoles, car ce n’est quand même pas le cas ! Par rapport à la taille de ces villes, la largeur de la « plate-bande musique » est néanmoins extraordinaire et on y trouve vraiment de très, très bonnes choses.

Poids lourds, poids légers

C’est clair que je souris quand je vois la subvention que reçoit le Sinfonietta – près de 400’000 francs – alors que d’autres institutions reçoivent nettement plus ! Ce soutien officiel permet cependant à un certain nombre de gens de faire des productions de très bon niveau. Une chose m’a fait très plaisir : voilà quelques mois, 24 Heures a publié une petite étude sur le financement de la culture à Lausanne, et le Sinfonietta figurait en queue de liste dans les « poids lourds ». C’était le plus léger des « poids lourds », mais j’étais tout à fait ravi qu’il fasse partie – non pas des « poids lourds » ! – mais des institutions considérées comme permanentes et censées durer. Ce n’est pas une chose évidente, parce qu’il faut se rappeler que, si l’on voulait faire tourner financièrement la musique avec les seules recettes de la billetterie, on devrait vendre les places tellement cher que ce serait tout simplement impossible ! Dans certains opéras, une place peut coûter jusqu’à 950 francs. C’est-à-dire que lorsqu’un spectateur achète sa place 100 francs, il y a 850 francs de subvention, ce qui est énorme !

Les ressources du Sinfonietta

Le Sinfonietta a donc près de 400’000 francs de subvention des pouvoirs publics – et nous en sommes bien aises – auxquels viennent s’ajouter 100’000 francs de la Loterie Romande. Des institutions comme la Loterie Romande sont donc très importantes. Ce n’est pas non plus un oreiller de paresse, c’est un pilier sur lequel on peut compter et un encouragement à nous adresser à d’autres sources de financement.
Si l’on voulait faire tourner financièrement la musique avec les seules recettes de la billetterie, on devrait vendre les places tellement cher que ce serait tout simplement impossible !
Nous avons donc 500’000 francs par année, mais nos activités nécessitent entre 900’000 francs et 1,5 million. Le problème, c’est qu’il y a une masse critique au-dessus et au-dessous de laquelle on ne peut pas aller. Si nous faisions de la musique pour 500’000 francs – puisque c’est ce que nous avons au départ – nous jouerions « tellement peu » que le public nous oublierait ou ne viendrait pas. Il y a donc un équilibre à trouver et celui-ci implique que même les plus légers des « poids lourds » sont obligés d’aller chercher de l’argent privé.

De plus, dans la subvention des pouvoirs publics de quelque 400’000 francs que nous recevons chaque année sont inclus des services que nous devons à des collectivités : d’une part l’Opéra de Lausanne, d’autre part, et à tour de rôle, une chorale lausannoise. Nous ne pouvons donc pas utiliser ces 400’000 francs à notre guise. Une fois déduits le montant imparti aux services dus à l’Opéra et à la chorale, ainsi que les frais d’administration (salaires, loyer, etc.), il reste de l’argent pour un grand concert symphonique par année...

La course aux fonds privés

C’est de plus en plus difficile de trouver de l’argent privé, parce qu’il dépend des résultats de l’économie, et notamment de la bourse. Il y a deux types de financements privés. D’abord les fondations, qui redistribuent les revenus de leur capital, et comme ceux-ci sont moindres actuellement, elles donnent forcément moins qu’avant. Et puis il y a les grandes sociétés (assurances, banques, industries, etc.) qui investissent pour le prestige. Elles sont difficiles à approcher parce qu’elles veulent soutenir des activités qui vont leur rapporter en termes d’image. Et comme le Sinfonietta propose des programmes plutôt originaux, c’est-à-dire des œuvres qui plaisent à la fois au public et aux musiciens – chez nous, les musiciens comptent autant que le public – nous sommes « condamnés » à tenir notre cap. Il est plus facile de trouver 100’000 francs auprès d’une grande banque pour un spectacle prestigieux que 50’000 pour plusieurs spectacles sortant des sentiers battus.

L’appel d’air : la collaboration

Nous sommes donc condamnés à collaborer avec d’autres institutions. Nous prévoyons par exemple un concert en automne qui va être rachete par une société lausannoise, par l’Association glandoise des amis de la musique et par le Festival Musique et Neige des Diablerets. Quand on a vendu trois fois un concert – disons entre 10 et 20’000 francs par concert – on a déja récolté 50’000 francs, si bien que le Sinfonietta peut décider d’investir les 20’000 à 30’000 francs qui manquent pour cette production. Souvent, des sociétés nous approchent pour un concert spécifique et quand elles voient le devis et prennent conscience de ce que cela coûte, elles tombent à la renverse ! Les gens ont en effet l’habitude d’aller au concert, de voir jouer cinquante ou soixante musiciens, mais ils oublient que les répétitions qui ont précédé ont coûté beaucoup plus cher que le concert lui-même...

Profession : musicien

Les musiciens qui jouent au Sinfonietta sont presque tous, à 90%, des gens qui en seignent la musique et/ou qui font partie de plusieurs ensembles ou institutions. Ils travaillent au cachet et n’ont donc aucune garantie de l’emploi. Ceux qui sont titulaires ont l’assurance de faire entre quinze et vingt concerts par année. Certains d’entre eux font aussi vingt à trente productions de l’Orchestre de chambre de Genève. Plus ces musiciens peuvent jouer, « mieux » ils gagnent leur vie et plus ils préservent (pour le moment) leur indépendance, tout en enseignant à côté... En principe, pour faire partie du Sinfonietta de Lausanne, il faut avoir achevé le conservatoire. La moyenne d’âge de l’orchestre étant de 25 ans, le Sinfonietta fait donc office de relais entre la fin des études et l’entrée sur la scène musicale. En moyenne, nous faisons vingt programmes différents par année, ce qui représente quarante à cinquante concerts, pour lesquels nous employons une cinquantaine de musiciens en moyenne.
Il est plus facile de trouver 100’000 francs auprès d’une grande banque pour un spectacle prestigieux que 50’000 pour plusieurs spectacles sortant des sentiers battus
Aujourd’hui, il y a des places pour environ 180 musiciens en Suisse romande – soit le total des postes de l’Orchestre de la Suisse romande et de l’Orchestre de chambre de Lausanne – mais il y a 500 jeunes musiciens sur le marché de l’emploi ! Le but du Sinfonietta est de réunir une centaine de ces jeunes musiciens et de les faire tourner, jouer et travailler le plus souvent et le mieux possible de façon à les mettre en condition pour qu’un certain nombre d’entre eux puisse, ces prochaines années, trouver une place fixe dans les orchestres romands, ou en Suisse allemande, voire en France, en Allemagne et même en Afrique du Sud... »

© Françoise Deriaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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