la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
s’abonner

Disponibles en ligne

Afficher plus de numéros

Culture et dépendance

imprimer imprimer

Dans cette rubrique Tribune Libre, CultureEnJeu ouvre ses colonnes à l’opinion de personnalités (ou non !) sur la culture en Suisse romande, son économie, sa diversité, ses hauts et ses bas. Pour l’inaugurer, l’écrivain et critique Jérôme Meizoz s’insurge contre le « provincialisme » sévissant en nos contrées. Nul doute que ses réflexions susciteront des réactions dont CEJ se fera l’écho !

« Il faut donc de toute nécessité que cet homme, s’il tient à être illustre, transporte dans la capitale sa pacotille de talent, que là il la déballe devant les experts parisiens, qu’il paie l’expertise, et alors on lui confectionne une renommée qui de la capitale est expédiée dans les provinces où elle est acceptée avec empressement. » Rodolphe Töpffer

L e sentiment roi, la pulsion secrète, la basse continue de la culture romande dans sa version d’apparat, est sans conteste la défiance de soi. Cette province qui n’en est pas une s’en remet facilement au jugement de ceux qu’elle croit, sans nul débat, plus aptes qu’elle.

John Petit-Senn notait ainsi dans ses Bluettes et boutades (1846) : « La réputation des artistes vient de Paris : les provinciaux l’acceptent sans la faire ; c’est comme une toupie dont ils entretiennent le mouvement sans l’avoir imprimé, ou comme la sonnette qui retentit chez eux sous une impulsion venue du dehors. »
Il est temps de démystifier le ‹ c’est mieux ailleurs › implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du«yenapoint comme nous», mais bien pour laver et convertir son regard
La reconnaissance sans discussion de la supériorité culturelle de Paris suppose une bien piteuse image de soi et de son propre jugement. Et cela ne date pas d’aujourd’hui : Ramuz déjà ne manquait pas de dénoncer dans Paris, notes d’un Vaudois (1939), le « prosternement de la province devant Paris ».

Dès lors, le souci de nos acteurs culturels, soumis à ce tropisme, tient en une question : comment faire oublier la terre collée à ses chaussures ? Les solutions utilisées sont connues. Pour obtenir un peu de reconnaissance, l’écrivain, l’homme de théâtre, le plasticien se doit de produire, ici même, des objets d’art qui portent les marques des capitales et donnent au public les signes d’un ailleurs salvateur parce qu’identifiable à la tendance artistique à la mode. C’est dire aussi que suivre ces traces ouvertes réduit l’artiste au rôle d’aimable suiveur, bien souvent déjà dépassé par la mode suivante. Une autre solution fort élégante consiste à partir chercher ailleurs des lauriers improbables ou trop inaccessibles ici. Ne le cachons pas, cette formule est très appréciée : on laisse ainsi toute la place à l’importation de valeurs sûres. On arrange bien en somme les affaires de nos culture operators, certains d’obtenir l’adhésion d’un public distingué et médusé d’avance.

Devrons-nous donc encore subir longtemps dans les plus grands de nos théâtres les errements du marketing culturel qui ne pense qu’en termes de consommation sans songer à la production ni à la relève là où ils travaillent, et relèguent de fait en seconde zone les metteurs en scène et comédiens régionaux ? Car ici, on applaudit sans restriction l’annonce d’une saison essentiellement composée de spectacles avec comédiens européens destinés à tourner en Europe.

On dira : « Vous oubliez que nous sommes quasi européens ! les capitales sont le cœur battant de la nouveauté, et ce théâtre nous apporte le monde à domicile, il faut lui en savoir gré ! ». Certes. Il ne s’agit pas de se couper des grands apports de la culture mondiale, mais pour dire vrai, une telle situation n’a jamais existé en Suisse romande, où les tournées trouvent toujours bon accueil. En revanche, ne plus consacrer les institutions qu’à une politique culturelle de prestige (qui s’appuie sur des postulats impensés, si ce n’est le flair du marketing) implique que l’« ici » est de seconde catégorie. Du moins tant qu’il n’est pas certifié par un détour dans les capitales. Trop incertains quant à la valeur de la relève locale (le mot écorche bien des oreilles), on nous propose, avec une part de deniers publics, un succédané de salle française...

Et nos braves bourgeois applaudissent : ils ont eu ce qu’ils désiraient, non l’air des capitales, mais ses signes. La presse locale, elle aussi, acclame unanimement. Elle n’a pas le choix, dit-on, au vu de l’importance locale de l’institution internationale. Au besoin, on l’aide donc un peu à fouetter son enthousiasme. Les professionnels hexagonaux invités ici s’émerveillent de cet accueil messianique et de tant d’humilité romande à leur égard. Ils ne se savaient pas si bons ! Heureux de cet accueil révérencieux – toujours la fameuse basse continue intériorisée –, et bien sûr des tarifs. Cela fait penser au rôle paterne qu’avaient, il y a peu encore, des organismes tels que l’Alliance française dans le tiers-monde, et dont Nicolas Bouvier se moque dans Le Poisson-scorpion : accourez, benoîtes peuplades, pour écouter (à prix modique) la voix de vos maîtres ! Généré par un sentiment d’illégitimité profonde jamais déconstruit par ceux qui le subissent, le phénomène se manifeste dans de nombreux domaines. Avec un peu d’audace, on pourrait aller jusqu’à expliquer par ce biais la fameuse « fuite des cerveaux ». S’ils sont nombreux à s’expatrier, par obligation ou par dépit, ces scientifiques savent fort bien que leur pays ne les reconnaîtra pas prophètes avant qu’ils aient récolté une consécration dans un grand centre mondial...

Ainsi dans l’université, où le prestige des capitales culturelles conduit à la nomination fréquente de professeurs étrangers en Suisse – la statistique est criante, et l’inverse n’est pas vrai – que les étudiants baptisent non sans un cruel humour les « profs TGV ». Ainsi dans l’édition : voyez les contorsions des textes de couverture des ouvrages destinés à l’exportation, effaçant à petits coups d’euphémismes minutieux tout ce qui évoque la tare locale, pour s’assurer une presse étrangère réfractaire à ces stigmates : « Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris », lisait-on récemment sur la couverture d’un roman de cet écrivain au talent certain. On force un peu l’ubiquité afin de déprovincialiser le produit, à l’usage du journaliste hexagonal, voire du pigiste romand impressionnable.

Nous ne sommes décidément pas assez exotiques ! Et l’on partagerait volontiers l’opinion du même romancier, affirmant contre l’idée reçue qu’un « écrivain romand peut exister sans courtiser Paris » si, comme la plupart de ses confrères et selon ses propres dires, il n’avait tenté sa chance auprès de plusieurs éditeurs parisiens avant de se rabattre sur une maison romande qui regarde avec un beau succès en direction de Paris. En soi, bien sûr, il n’y a pas à reprocher à l’écrivain de telles tentatives, mais dans ce cas que l’on nous épargne le mensonge à soi : le discours tenu sur les avantages de l’édition romande consiste surtout à faire de nécessité vertu.

Que l’ouvrage d’un auteur suisse paraisse chez un « grand » éditeur hors du pays, c’est la fête journalistique automatique, pavlovienne. Quel torrent de commentaires béats, que le livre soit bon (je pense à Rapport aux bêtes) ou médiocre. On croira que la presse félicite l’auteur, et ce serait tant mieux, après tout, mais ce n’est qu’à moitié juste. La louange va surtout à l’éditeur français, pour avoir révélé aux Suisses qu’un Suisse peut être bon écrivain. Comment le remercier assez de ce flair qui nous fait défaut ? Publié à une grande enseigne étrangère ou dans une officine lausannoise, le même livre occasionnerait des lectures très différentes. C’est que les commentaires portent rarement sur le texte, mais sur les signes de prestige que celui-ci arbore. Et le cinéma, l’opéra, la peinture, l’enseignement du théâtre fourniraient mille exemples de ce pli trop helvète. Qu’on n’aille pas croire qu’un obscur ressentiment ou une grossière xénophobie inspirent ces lignes. Plutôt une lassitude du suivisme culturel qui caractérise ce petit pays. Les sociologues appellent cela le lutétiotropisme, ou tendance à se diriger automatiquement vers la lumière de Paris.

Il est temps de démystifier le « c’est mieux ailleurs » implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du « y en a point comme nous », mais bien pour laver et convertir son regard : détecter la créativité qui a cours ici comme ailleurs, ni plus ni moins. Lui donner sa chance, comprendre qu’elle ne subjugue pas tout de suite, qu’elle n’est pas précédée des certificats médiatiques et d’affiches pompeuses. Jouer à l’étranger de cette originalité, de ce « décalage fécond » dont parlait Jean Starobinski, sans pour autant le caricaturer à usage externe. Accepter que cette différence étonne ou déconcerte. N’y aurait-il pas là de quoi assurer ici une vraie créativité ?

Cela semble plus urgent que jamais, à l’heure où le Parti du peuple suisse dit haut et fort ce qu’il pense de l’utilité de la culture dans notre beau pays.

© Jérôme Meizoz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


Nos partenaires