la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Culture, profit, barbarie ?

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La culture peut-elle être rentable ? Mauvaise, très mauvaise question, à laquelle le pénétrant Ponce Pilate aurait pu répondre : « Qu’est-ce que la rentabilité ? » Mesurée à l’échelle de six mois, de dix ans ou d’un siècle, elle nous présentera, on le devine sans difficulté, des visages complètement différents. Lorsqu’elle fut construite, Notre-Dame de Paris dut être un abominable gouffre financier. Emportée par son élan vers le divin, l’époque se permettait ce genre de folie, dont nous serions aujourd’hui bien incapables. Et quel fut le résultat ? Un édifice qui est devenu le symbole d’une ville, d’un pays, d’une civilisation même. Combien de touristes étrangers sont-ils venus à Paris pour sa seule cathédrale ? Combien ont-ils prolongé leur séjour pour la visiter ? Combien se sont installés en France pour l’idée de cette culture millénaire, magnifiée encore par Victor Hugo, par Robert Doisneau… ou par Walt Disney ? Comment pourrait-on chiffrer tout cela ? Les exemples d’aventures impossibles à évaluer du point de vue financier sont légion : Versailles, Saint-Pierre de Rome, Bayreuth… Et je reviens à ma question de départ : qu’est-ce que la rentabilité ? Ce ne peut être, en dernière analyse, qu’un concept assez arbitraire, variable selon le point de vue adopté par l’observateur, selon la perspective historique qu’il choisit de privilégier, selon ses convictions en matière d’économie, mais aussi de société, de philosophie, de morale, d’esthétique… La rentabilité ne serait-elle, en fin de compte, qu’une question d’idéologie ?


Ludwig van Beethoven, quelques années avant sa mort, s’était retrouvé dans une situation financière inextricable : la dévaluation consécutive aux guerres napoléoniennes avait été fatale à la pension qu’il percevait de grands princes autrichiens ; les obligations d’État qu’il avait achetées – et auxquelles il s’accrochait désespérément – ne produisaient que bien peu de résultats. S’il avait vécu de nos jours, et s’il avait été un pays, l’auteur de l’Ode à la Joie aurait probablement reçu la visite d’experts internationaux, personnages très sérieux et très savants, qui auraient pu lui tenir ce genre de discours : « Ah ! Cher Maître, que vois-je ici ? Des esquisses orchestrales ? Avez-vous donc perdu la raison ? La création d’une symphonie est une chose totalement hors de prix ; vous serez bien aimable de vous en abstenir. Et là, quoi ? Des quatuors ? Voyons, ce n’est pas sérieux : la musique de chambre ne rapporte rien, tout le monde sait cela. Monsieur van Beethoven, nous avons eu déjà beaucoup de patience, mais là, convenez que vous dépassez les bornes. Si vous tenez à rester dans votre appartement… Avez-vous songé à écrire des pièces d’accordéon pour débutants ? Cela se vend très bien en ce moment ! » [1]
Jugée à l’échelle des siècles, la culture n’est pas seulement rentable : elle est le moteur de nos sociétés, économie incluse.
Si de tels experts avaient conseillé Beethoven, si celui-ci les avait écoutés, nous n’aurions pas d’hymne européen aujourd’hui ; des milliers de concerts magnifiques n’auraient pas été donnés ; des millions de disques n’auraient pas été vendus ; des millions (des milliards ?) de francs de cachets n’auraient pas été perçus par des musiciens, dont certains auraient peut-être dû changer de métier ; sans doute même plusieurs salles de concert n’auraient pas été construites. Est-il possible de quantifier cela ? Mieux encore : comment pourrions-nous chiffrer les dépressions, les suicides même que cette musique a permis d’éviter ? Ou les idées novatrices que de grands penseurs, des scientifiques, des philosophes, des philanthropes, ont conçues à l’écoute de ces chefs-d’œuvre ?

À partir du moment où l’être humain n’a plus eu comme seule préoccupation de savoir ce qu’il allait manger le lendemain, à partir du jour où sa connaissance des lois de la nature lui a permis de divertir une partie de sa force de travail pour la consacrer à des activités non immédiatement utiles, la vraie question n’a pas été de savoir ce qui serait productif à brève échéance, mais bien ce qui serait intéressant dans l’avenir. En d’autres termes, après l’ère de la survie est venue l’ère de l’investissement – qu’on peut aussi appeler la création. Dès lors, les hommes ont eu la possibilité d’ajouter aux œuvres fabuleuses de la Nature leurs propres inventions, plus modestes, mais d’autant plus émouvantes. C’est cet éveil qui nous est montré par les fresques de Lascaux ou les chants des aborigènes australiens – vieux, peut-être, de plusieurs dizaines de milliers d’années. C’est de cet enthousiasme qu’est née la découverte la plus fabuleuse sans doute de tous les temps : celle de la roue. Ont suivi, par exemple : les Pyramides ; les tragédies d’Eschyle ; le célèbre eurêka ; les Évangiles – sur lesquels, probablement, aucun investisseur n’aurait alors risqué un kopeck ; la lunette astronomique de Galilée ; les concertos de Bach ; tout Van Gogh. Autant de choses « non rentables » en leur temps, mais qui donnent un sens à nos vies, et qui demeureront lorsqu’auront péri (on ne le regrettera pas) nos hideuses zones industrielles ou nos autoroutes de béton (bien pratiques, je l’admets).
Les génies de la culture ont agi par idéalisme, souvent au mépris de leur propre confort matériel ou de leur santé.
Certes, tous les artistes n’ont pas eu le succès d’un Beethoven ; et de nombreux bâtiments n’ont pas marqué les esprits comme les cathédrales gothiques. Mais tous étaient sans doute nécessaires pour que puisse apparaître, miracle unique, le chef-d’œuvre – préparé en silence par d’innombrables anonymes, entretenu, conservé et révélé par une multitude de serviteurs modestes. Et arrivés à ce point, nous nous sommes définitivement égarés en des régions sur lesquelles la quantification n’a aucune prise : quels artistes ont-ils réellement contribué au bien-être de l’humanité ? Lesquels aurait-on pu licencier sans rien perdre du produit final ? Personne, artiste aussi bien qu’économiste, n’a de réponse à ces questions. Reste une chose absolument certaine : Notre-Dame n’a pas été construite par Donald Trump ; et Beethoven n’a pas été tenté par une carrière de comptable. La plupart des génies de l’histoire de la culture ont agi par idéalisme, souvent au mépris de leur propre confort matériel, parfois même de leur santé. Et le cadeau qu’ils nous ont fait est inestimable : jugée à l’échelle des siècles, la culture n’est pas seulement rentable : elle est le moteur de nos sociétés – économie incluse. La guerre, qui ne produit rien mais détruit, la spéculation financière, qui se contente d’écrémer ce qui existe, peuvent être « rentables » sur le court terme. Mais à longue échéance, seule la découverte scientifique et l’émotion artistique font réellement avancer le monde ; et toutes deux sont bien ce qui définit une culture.

Quelle conclusion tirer de tout cela ? Il est habituel, par les temps qui courent – et dans la mesure où l’on n’appartient pas à la caste des plus cuistres parmi les ignares – de tenir une sorte de discours modéré, ressemblant à peu près à ceci : « La culture n’est, fondamentalement, pas rentable. Le spectateur d’un opéra ne paie, avec le prix de son billet, que le quart tout au plus des frais effectifs d’une production. Nous aimons l’art toutefois, et nous reconnaissons que les produits de la culture ajoutent du plaisir à nos vies, du prestige, du rayonnement à une ville, une région, un pays. Nous acceptons donc que ces activités économiquement non viables soient artificiellement entretenues, aux dépens d’autres, certes plus lucratives, mais qui ne pourraient pas les remplacer.
Seule la découverte scientifique et l’émotion artistique font réellement avancer le monde.
En somme, la culture est une exception, un luxe – mais nous aimons ce luxe ; et nous nous le permettrons, tant que nous le pourrons. » Malgré ses bonnes intentions, ce discours est profondément faux ; car il ne tient compte que du court terme, et repose sur une véritable hérésie philosophique : celle qui suppose que l’on puisse connaître objectivement les liens de causalité entre les phénomènes culturels, psychologiques et sociaux d’un côté, et les phénomènes économiques de l’autre. Or, ce serait une illusion de croire que nous comprenons les mécanismes qui aboutissent aux grandes découvertes, aux mobilisations sociales, au progrès sous toutes ses formes. La modestie s’impose ici : sur le fond, nous ignorons ce qui, à terme, pourra se révéler réellement « rentable ». Du moins peut-on deviner ce qui ne le sera en aucun cas : ainsi une société industrielle avancée travaille-t-elle en ce moment même à la ruine d’un écosystème élaboré avec patience pendant plusieurs milliards d’années ; quelle destruction de valeur plus épouvantable pourrait-on imaginer ? Souvenons-nous alors des chanoines obscurs du XIIIe siècle qui, secondés par une armée de culs-terreux, nous ont légué un patrimoine inestimable, dont nous tirons encore notre subsistance. Quant à nous, qui ne pensons en permanence qu’à nos performances, à notre croissance, à notre prospérité, qui avons sans cesse à la bouche ce mot, « rentabilité », que laisserons-nous à nos descendants ? Des montagnes de dettes qui pèseront encore sur plusieurs générations ? Des déchets nucléaires à surveiller pendant cent mille ans ? Qui sommes-nous donc pour parler de ce qui est rentable ?


[1] Petit anachronisme qu’on me pardonnera : l’accordéon n’existait pas encore.

© Vincent Arlettaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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