la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Laïcité, ou le pari perdu de Blaise Pascal

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Les cailles de la laïcité ne sont pas tombées toutes rôties dans le gosier des mécréants. Elle n’est pas non plus devenue une disposition universelle, comme les droits de l’homme. Elle n’a ni traversé l’Atlantique, ni convaincu les Anglo-Saxons, et encore moins le monde musulman. Tout s’est joué en Europe, lié à une histoire particulière, indissociable de l’avènement de la démocratie. Et tout risque de finir par l’Union Européenne.

En ce milieu de XVIIe siècle, tout bascule. La représentation du monde clos de Ptolémée, naguère jolie sphère bien ronde avec au centre la Terre sur laquelle le Créateur jetait un regard bienveillant, vient de voler en éclat. L’Univers nouveau est infini. Galilée ne s’est pas contenté de pulvériser la voûte céleste, il a prétendu apporter des preuves bravant un texte biblique. Descartes a enfoncé le clou : l’homme est doté de raison, apte à examiner la réalité indépendamment de toute Révélation. Mais si le monde est infini, où est Dieu ? Il y a quarante ans, Giordano Bruno a été brûlé pour avoir répondu qu’il est partout. Réfugié en Hollande, Spinoza, en rajoute : « Dieu, c’est la Nature ». Visionnaire, Blaise Pascal est bouleversé par le spectre d’une société gouvernée par la Raison, qui se passerait de référence divine. Il lance désespéré son pari dérisoire. Mais la foi, on l’a ou on ne l’a pas. Point. Et il a vu juste. La sécularisation de la société est inexorablement en marche en Europe. Et la laïcité en découle.

L’Empire catholique est arrivé au bout d’une dynamique initiée au XIIe siècle. Corrompu, figé, assis sur des privilèges indécents, il est désormais un fardeau qui fait obstacle à tout renouveau. Comme Saint-Thomas, les hommes de la Renaissance veulent remonter aux sources, examiner librement les textes dont il se réclame. La querelle s’envenime lorsque des prêtres entendent réformer l’Église. Un Nième schisme est inévitable. Il sera noyé dans le sang durant deux siècles et demi.
« Il faut se méfier des idéologies qui pensent pour le peuple sans laisser penser le peuple. Elles finissent toujours en dictature. » (Le pape François au Paraguay)
C’est la profonde originalité de l’Europe latine, d’avoir généré une troisième force, une société civile sécularisée, dynamique, porteuse de la démocratie. Il n’y a pas de vérité absolue révélée. Les vérités sont relatives et plurielles, elles se construisent ensemble orientées vers le futur, le progrès. Pendant ce temps, les civilisations musulmanes et asiatiques se sont pétrifiées à leur apogée dans un bégaiement perpétuel du passé, stérilisées dans l’intolérance.

Une classe nouvelle

C’est au sein du tiers état que naît une classe nouvelle, entreprenante, portée par le développement du commerce, de l’artisanat, l’activité bancaire, créant des outils techniques. L’invention de l’imprimerie va procurer un essor incomparable à la diffusion du savoir, des idées nouvelles et du rêve. L’alphabétisation est accoucheuse de liberté et de démocratie. L’idée d’égalité est portée en France par une structure familiale égalitaire dominante. Elle reprend du catholicisme la charité, sous forme de fraternité, qui tempère la liberté individuelle, l’inscrit dans un projet collectif. Seul face à Dieu, l’individu protestant est libre sur Terre, et ne doit rien à personne sinon à Dieu. Libérateur et émancipateur au début, le protestantisme est gros aussi d’une société individualiste fondée sur le droit du plus fort universalisée par la mondialisation.

La laïcité n’est ni l’athéisme ni l’irréligion, ni une religion de substitution. C’est un principe d’organisation de la Cité qui institue la neutralité de l’État envers toute religion, toute organisation idéologique qui prétend se fonder sur une révélation. L’État garantit la liberté de conscience et de culte, le droit pour chaque individu de pratiquer la religion de son choix (ou de n’en pratiquer aucune) à condition qu’elle demeure une affaire privée respectant les valeurs et les lois de la République. L’instruction publique obligatoire et laïque, sous la responsabilité de l’État, pourvoit à la formation de la citoyenneté.
« Les paris stupides : un certain Blaise Pascal, etc. etc. » (Jacques Prévert)
Actuellement, il y a quatre états laïques avec une séparation stricte entre religions et État : la France, la Belgique, les Pays-Bas et la Turquie. Quelques pays dits semi-laïques ont des accords avec des religions comme l’Italie ou l’Espagne. La Suisse connaît une certaine laïcité de fait à géométrie variable, inégale, gérée « à la suisse » par les cantons. Si les radicaux ont mis un coup d’arrêt aux prétentions de l’église catholique en 1848, ils ne l’ont pas légalisée dans la Constitution.

Rien n’est plus étranger aux États-Unis que la laïcité. « In God we trust » est la devise nationale incontournable, inscrite sur le dollar. Elle a été adoptée par le Congrès en 1956, au plus fort du conflit Est-Ouest, comme rempart contre le communisme. L’Union européenne, dominée par la puissance de l’Allemagne qui partage pour l’essentiel la conception étatsunienne de la démocratie, vient de nous administrer une leçon magistrale de ce qui nous attend en laminant, au prétexte de la dette grecque, la démocratie républicaine latine et ses valeurs les plus sacrées d’égalité et de solidarité. Le verrou garantissant la laïcité vient de sauter sous nos yeux, ouvrant largement la porte aux fondamentalismes, dont l’islam n’a pas le monopole.

© Marco Polli. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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