la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Aider l’autre, ignorer le Même

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Qui soutient idéalement les arts et la culture ? Les mécènes ou les sponsors ? Les privés ou l’État ? Ah, l’embrouille ! Je la tranche en quatre phrases. Un : le mécène est parfait, mais c’est plus complexe qu’il y paraît. Deux : le sponsor est pervers, mais c’est plus complexe qu’il y paraît. Trois : il résulte de ces deux prémisses qu’une indifférenciation rapproche aujourd’hui les rôles du mécène et du sponsor dans la Cité, situation dont le pouvoir politique tire son propre bénéfice. Quatre : il en découle qu’une série d’habituations (« fait de s’habituer à quelque chose », « accoutumance ») se produit dans ladite Cité – les arts et la culture se trouvant apprivoisés par le système à l’insu de leur plein gré, comme disait l’autre, et les conquérants de la sphère marchande se trouvant astucieusement camouflés sous leur statut de donateurs indispensables aux arts comme à la culture.

Reprenons. D’abord, donc, le mécène. Un mot de la langue française tiré du patronyme porté par Caius Cilnius Mæcenas, politicien romain vivant au premier siècle avant notre ère, au temps de l’empereur Auguste, et qui se rendit célèbre pour avoir consacré sa fortune à promouvoir les Arts et les Lettres alors illustrées par des auteurs comme Virgile, Horace ou Properce. Une figure historique incarnée de nos jours par l’honnête homme prospère et raffiné, volontiers grand bourgeois, qui témoigne de sa complicité sensible avec les créateurs en finançant leur travail ou leur existence quotidienne. Deux points assombrissent pourtant ce beau tableau. D’une part, le mécène impose au système sa sélectivité perso­nnelle, qu’infléchissent parfois des impératifs nuls, comme ceux de la compétition mondaine. Et d’autre part, les habitants de la Cité sont désintéressés de la démarche en ce sens que leur implication financière, par le biais des impôts, n’est pas stimulée.

Ensuite, le sponsor, qui semble a priori le plus pervers des intervenants. C’est simple : il fait croire qu’il appuie les arts et la culture dans la perspective de l’intérêt général et non dans celle de son image, qui concourt à son profit matériel. Une banque, pratiquât-elle des méthodes usurières et réalisât-elle des profits obscènes aux dépens du tiers-monde, peut ainsi suggérer qu’elle ne prélève et ne retient pas, mais qu’elle offre et répand, qu’elle ne concourt pas aux inégalités sociales, mais qu’elle les amenuise, qu’elle ne licencie personne, mais qu’elle convie tout le monde, et qu’elle n’est pas un monstre tentaculaire, mais un artisan de la beauté mise à la disposition du peuple. C’est donc pervers en principe. Il arrive pourtant que la malignité du dispositif s’inverse ponctuellement en direction de la vertu, notamment quand le responsable du sponsoring au sein d’une entreprise impose à celle-ci des choix inspirés – comme fit naguère un Jacques Treyvaud, dans le domaine des arts plastiques, à la tête de la Banque Cantonale Vaudoise.

C’est à ce stade de l’inventaire qu’on idéaliserait volontiers le rôle de l’État, censé promouvoir les arts et la culture de la manière la plus objective possible, démocratiquement et durablement, c’est-à-dire sans appliquer de discriminations médiocrement personnelles en défaveur de tel ou tel créateur, ni céder au friselis des convenances esthétiques à la mode. La pratique est fort éloignée de ce modèle, bien entendu. L’État, foncièrement politisé quoiqu’en proclament de toute éternité ses porte-paroles et ses représentants, marque ses soutiens artistiques et culturels d’une immanquable subjectivité. D’une part, il filtre ses subventions de manière à se prémunir de toute contestation radicale ; et d’autre part, il récompense volontiers les démarches créatrices consensuelles qui lui permettront d’obtenir les majorités parlementaires utiles au moment des discussions budgétaires, quand s’expriment les incultes et les réactionnaires usuels.

Des mécènes aux sponsors en passant par l’État, nul et rien n’est donc parfait. Les arts et la culture ne voient s’ouvrir devant eux que des champs de liberté limités non seulement pour des raisons financières, mais aussi pour des raisons de censure patente ou voilée, commise inconsciemment par leurs auteurs. Les créateurs sont reconnus et salués parce qu’ils plaisent d’une manière ou d’une autre, celle-ci fût-elle indirecte. S’ils expérimentent, mais que la perspective de cette expérience échappe au sens commun, ou s’ils cherchent, mais sans aboutissement concevable par autrui de cette recherche, ils resteront solitaires au milieu du désert. Tel est le terrible écartèlement de tout créateur intéressant : vis-à-vis de quiconque pourrait le soutenir et l’aider, il doit s’affirmer simultanément l’Autre et le Même.


© Christophe Gallaz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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