la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Répondre à la vie en inventant des histoires

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Trois romans remarqués et remarquables, une pièce de théâtre corrosive (Quand mamie), des dizaines d’apparitions sur scène avec le collectif Bern ist überall [1] et depuis un an un petit garçon : Noëlle Revaz ne chôme pas !


Eugène : Commençons avec la langue : dans Rapport aux Bêtes elle est presque le personnage central.


Noëlle Revaz : C’est vrai que j’ai commencé l’écriture en donnant une place énorme à la langue : des belles phrases qui sonnent bien avec un bon rythme. Aujourd’hui, je m’aperçois que je quitte cette vision de la langue : j’aimerais qu’elle ne soit plus un protagoniste, mais seulement un véhicule. Pour moi, la langue est devenue un élément encombrant.

E : D’ailleurs, dans L’infini livre, les mots se promènent sur les invités des plateaux de télévision.

NR : Oui, elle devient un objet qu’on regarde de l’extérieur. Comme les livres qu’on regarde sans les ouvrir. La langue est vidée de son rôle de véhicule. Après ce roman, je n’ai plus envie d’une langue trop belle montrant l’habileté de l’écrivain. J’aimerais être davantage au service du récit. Et surtout que la langue n’écarte pas les lecteurs ! Si elle est trop élaborée, on élimine des lecteurs. J’aimerais écrire des livres limpides…

E : D’où est venue l’idée d’écrire L’infini livre entièrement à l’imparfait, même les actions uniques ?

NR : Avant d’entreprendre ce roman, j’ai écrit comme une sorte de texte préparatoire. (Je ne le savais pas encore ; je ne l’ai compris qu’après.) J’ai eu un brusque engouement pour l’imparfait. L’effet créé est fascinant : une sorte de prolongation de l’action. On crée un écho. Ça englue aussi. En tout cas, même si je n’ai rien gardé de ce premier texte, il m’a été très utile. C’est comme si j’avais fait une étude de la langue.

E : Vos interventions scéniques avec le collectif Bern ist überall influencent-elles votre prose ?

NR : Non, l’écriture avec Bern ist überall est très séparée de l’écriture de roman. Il s’agit de textes plutôt humoristiques ou poétiques.

E : Alors comment naissent vos textes ?

NR : Mon écriture est très impulsive. J’ai une idée. Je m’emballe. J’écris à toute vitesse. Du coup, je laisse en plan une autre idée. C’est toujours en chantier. Souvent je me trompe complètement sur le statut d’un texte. Je me rappelle que mes deux premiers romans, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de nouvelles. Le projet me dépasse toujours un peu. Mais c’est aussi une stratégie. Une manière de ne pas se laisser impressionner par la figure du roman.

À l’origine, L’infini livre était un texte destiné à la jeunesse. C’est pourquoi la langue est très simplifiée au début. Je cherchais un peu mon public. Ensuite, l’histoire s’est complexifiée et ce n’est plus du tout un roman pour ados. Mais au fond, je cherche cela : être surprise par le texte lui-même.

E : L’ironie est omniprésente dans vos œuvres. Est-ce une arme ou une seconde nature ?

NR : En fait, j’ai grandi dans l’ironie. Dans ma famille, c’était une façon de communiquer. Notamment avec mon père et mes frères. En littérature, c’est une stratégie : faire rire ou sourire le lecteur pour mieux le garder avec soi. Ça rend l’auteur et le lecteur complice, au détriment d’un personnage malheureusement.

E : Les lieux de spectacle prennent une grande place dans vos fictions. Efina va au théâtre. Dans L’Infini livre les plateaux de télévision sont incontournables…

NR : Ce sont des métaphores en relation avec un thème qui me travaille beaucoup : l’apparence. Sommes-nous ce que nous montrons ? Comment faire pour montrer ce qu’on cache ? Dans Rapport aux bêtes, on a accès au monde intérieur du paysan, mais ce qui sort de lui, ses phrases, est toujours altéré, mâchonné, brouillé.

E : Quels auteurs vivants suivez-vous avec plaisir de livre en livre ?

NR : (Elle réfléchit un moment) Mais c’est terrible, je ne trouve aucun nom d’auteur vivant que je suis en train de lire !

E : Non ?

NR : Deux ans avant d’avoir achevé L’infini livre, j’ai pratiquement arrêté de lire. Je n’arrive plus à terminer de roman. Comme si j’étais moi-même atteinte par le doute : le livre est-il vraiment important ?

E : Si le livre n’est plus si important, qu’est-ce qui importe alors ?

NR : Bonne question ! C’est paradoxal, mais pour moi, l’important est d’écrire.

E : Pour rester en éveil et avoir un regard sur le monde à travers la littérature ?

NR : Oui ! Répondre à la vie en inventant des histoires.

E : Dernière question : vous figurez dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande (Éd. Zoé, 2015). Vous considérez-vous comme écrivaine romande ?

Heu… Écrivaine d’origine romande ayant la tête dans les étoiles.


[1] Bern ist überall « Berne est partout » est un
collectif d’écrivains suisses fondé en 2003,
réunissant des membres de plusieurs régions
linguistiques de Suisse, organisés en association.

© Eugène Meiltz. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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