la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Isabelle Aeschlimann et Baptiste Naito

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Tous deux vivent dans le Nord vaudois, mais l’une est jurassienne d’origine, l’autre est né à Genève. Leur style respectif les oppose, leur absolu besoin d’écrire les rassemble. Portraits de deux jeunes écrivains romands.


Isabelle Aeschlimann, de l’intime à l’universel


« Cette fois, c’est la fin. J’ai la gorge nouée. Il n’était pas là. J’aurais dû m’en douter. Je suis soulagée de ne pas avoir dû lui dire adieu. Mais j’aurais tout de même voulu le serrer une dernière fois dans mes bras. Je me contredis, je ne sais plus. »

La phrase qui ouvre Un été de trop, premier roman d’Isabelle Aeschlimann, dit beaucoup du style de son auteure comme c’est souvent le cas. Romantique, mais réaliste avec une pointe de drame et de suspens. Histoire d’amour impossible sur fond d’énergie urbaine berlinoise, le récit entremêle les destins contrariés d’une jeune fille et d’un homme mûr.

« Depuis toujours, je suis fascinée par le romantisme. J’avais envie d’un amour pur, un amour platonique. » Inspirée par un mélange improbable des Hauts de Hurlevent et d’American Beauty, la jeune romancière donne à son écriture contemporaine un léger parfum suranné qui séduit. En y instillant du suspens – vont-ils se retrouver ou pas ? – elle tient adroitement son lecteur en haleine.

Née à Alle dans le Jura, père agriculteur et mère institutrice, Isabelle Aeschlimann y a grandi avec bonheur, aînée d’un frère plus jeune de deux ans et d’une sœur de dix ans sa cadette. Un écart parfois difficile à combler qui a inspiré le scénario de son prochain roman, une reconstruction de soi à travers le destin de deux sœurs, pour lequel elle a obtenu la bourse à l’écriture du canton de Vaud en 2014. « Cela me permet de financer la garde de mes enfants et de dégager du temps pour écrire. Cette fois-ci, j’ai envie d’une histoire moins lisse et de personnages plus attachants. Il y sera notamment question de l’acceptation de la différence dans un village. »

Jeune fille, Isabelle Aeschlimann a été tiraillée entre sa passion pour l’art et son envie d’écrire. Elle a effectué des stages dans le domaine de la publicité en Allemagne, avant de partir deux ans à Berlin. De retour en Suisse, elle se lance dans la communication et le marketing et obtient un brevet fédéral. Elle touche un peu à tous les domaines. Pendant ce temps, l’écriture n’est jamais loin…

La jeune romancière donne à son écriture contemporaine un léger parfum suranné qui séduit.

En 2009, elle se marie et termine l’histoire de son premier roman. Pendant un an, l’auteure le fait relire et le retravaille. En juillet 2010, elle envoie dix manuscrits dans des maisons d’édition françaises choisies avec soin. En novembre, elle attend son premier enfant. Elle envoie une deuxième salve de manuscrits en Suisse. Tandis qu’elle reçoit une réponse positive d’une petite maison d’édition française, les Éditions Plaisir de Lire à Lausanne la contacte : selon un premier cercle de lecture, le manuscrit n’est pas publiable en l’état, mais on lui propose de travailler avec un coach en écriture. La proximité des Éditions Plaisir de Lire et l’accueil chaleureux de son éditrice la convainquent. En mars 2011, elle donne naissance à sa fille et en novembre 2012, son roman Un été de trop [1] sort en librairies.

Vive et chaleureuse, la personnalité d’Isabelle Aeschlimann imprègne son écriture, stimulant l’envie de découvrir les personnages de son prochain roman.

Baptiste Naito ou le retour vers l’humain


Aussi loin qu’il s’en souvienne, Baptise Naito a toujours voulu écrire. « Avant de savoir lire, je voulais lire tous les livres du monde. J’avais vraiment une fascination pour la lecture et un plaisir extrême quand je la pratiquais. C’est ainsi qu’est née mon envie d’écrire. » Il lit toute la bibliothèque rose, verte et rouge et or. Un véritable arc-en-ciel d’histoires qu’il adore découvrir. « Ce n’était pas de la grande littérature, les œuvres de la comtesse de Ségur, Les Six Compagnons ou Le Club des Cinq, mais mes souvenirs de lecture sont si forts que ce sont des expériences que j’ai vécues. »

Le jeune garçon dévore tout ce qui lui tombe sous la main, telle cette biographie scientifique de Marco Polo qu’il lira jusqu’au bout et dont les images lui reviennent encore aujourd’hui. Il se rêve déjà écrivain. « Je venais à peine d’apprendre l’alphabet quand j’ai écrit ma première histoire de pirates. Quelques pages en caractères phonétiques… »

Puis, Baptiste Naito n’écrit presque plus rien, sauf un ou deux poèmes. Heureux dans une famille où les lettres comptent – son père d’origine japonaise tient la librairie Le Petit Prince à Morges – il s’ébat dans un vrai bain de littérature qui le conduit plus tard à étudier le français, la psychologie et l’histoire à l’Université de Lausanne. Il attend plus de vingt ans avant de commencer à écrire en 2007. « Je n’avais pas trouvé de thème suffisamment important à mes yeux pour écrire. » Une modestie qui honore ce perfectionniste qui travaille et retravaille son manuscrit en profondeur avant de l’envoyer à quelques éditeurs. Ce sera Babylone, repéré par Michel Moret, qui le publie en 2013. Les critiques sont élogieuses. On remarque son style. Une écriture au scalpel. Froide. Blanche. Descriptive. Elle donne à l’histoire de ce jeune paumé, en rupture d’étude et de famille, une puissance étonnante malgré la banalité de la trame. Un style que l’écrivain américain Raymond Carver aurait pu apprécier, lui qui écrivait : « Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d’une grande précision, et doter lesdits objets d’une force considérable, et même confondante. »

On remarque son style. Une écriture au scalpel. Froide. Blanche. Descriptive.

Babylone, comme son deuxième roman Le Patient Zéro [2] paru en automne dernier, est écrit à la première personne. Un je qui paradoxalement tient longtemps le lecteur à distance de ses propres émotions avant que, dans un retournement de situation, le sens et une profonde humanité n’en émergent. Observateur attentif de la société, celle du début des années 2000 dans Babylone et celle du début des années 1980 dans Le Patient Zéro, Baptiste Naito teinte ses noirceurs d’ironie. Alors que dans le premier roman, le héros semble être à l’extérieur du monde, dans le deuxième son antihéros est à l’extérieur de lui-même. Le narrateur – steward de la compagnie aérienne Swissair – parcourt le monde dans une incessante quête de plaisirs immédiats. Narcissique, il se profile mythomane et d’un égoïsme confondant dans une période où tout est en train de changer avec l’arrivée du premier ordinateur et du virus du sida.

Observateur pointu des dérives d’une humanité à laquelle il veut faire confiance malgré tout, Baptise Naito est un auteur à suivre dans un moment où le monde bascule.

[1] Un été de trop, Éditions Plaisir de Lire, 2012.
[2] Le patient zéro, Éditions de l’Aire, 2015.


Le plaisir et la difficulté d’éditer aujourd’hui

Comment se faire éditer aujourd’hui ? Parmi la centaine de maisons d’édition en Suisse romande, à laquelle faut-il prioritairement envoyer son manuscrit ? Certaines d’entre elles semblent plus faciles d’accès car plus petites, même si l’exigence de qualité reste élevée. C’est le cas pour Plaisir de Lire, éditeur d’Isabelle Aeschlimann ou de Marc Voltenauer, nouvel auteur à succès en Suisse romande. Avec près de 2’000 exemplaires vendus en trois mois, son livre Le Dragon du Muveran, un thriller glaçant dans les montagnes vaudoises, est dans le top des ventes. « J’ai dévoré le manuscrit. Il y avait du suspens, des rebondissements et l’intrigue se passait à Gryon pour la proximité. L’idéal », note Isabelle Cardis Isely, présidente de l’Association Plaisir de Lire qui sut garder cette perle pour sa petite maison.
Un site internet, trois teasers (vidéos), une présence remarquée sur les réseaux sociaux et de nombreuses séances de dédicace : Marc Voltenauer, conscient du pouvoir d’un marketing efficace, est partout. « J’ai aussi appris à quel point les médias traditionnels comme la presse écrite, la radio ou la télévision restent importants », remarque l’auteur du polar. « Il ne suffit pas d’envoyer un service de presse, il faut trouver d’autres portes d’entrée. Mon ancien milieu professionnel dans la banque et
 
l’actuel dans la diffusion pharmaceutique m’a appris combien cultiver ses relations est essentiel. » Grâce à son activisme, la société CAB a même pris une option sur les droits et réfléchi à une adaptation télévision ou cinéma. Quant à Marc Voltenauer, il a déjà commencé à écrire une suite des aventures de l’inspecteur Andreas Auer – son alter ego – dans un deuxième roman qui se situera entre Genève et Berlin, ville de prédilection des auteurs de Plaisir de Lire, puisqu’Isabelle Aeschlimann y fait également évoluer ses héros. Si Plaisir de Lire a résolument pris le virage de la littérature contemporaine grâce à ses nouveaux auteurs, la petite maison d’édition s’est cependant posé la question de son futur
 
lors d’une discussion animée par Isabelle Falconnier. Constituée en association, Plaisir de Lire fonctionne grâce à ses bénévoles, une trentaine, et deux temps partiels salariés pour la responsable éditoriale et l’administratrice. Aujourd’hui, ce mode de faire arrive à ses limites. La réflexion est engagée pour faire bouger les structures et ce d’autant plus qu’Isabelle Cardis Isely cherche un(e) remplaçant(e), épuisée par des années d’engagement bénévole.

www.plaisirdelire.ch
www.marcvoltenaueur.ch
www.isabelleaeschlimann.ch


© Corinne Jaquiéry. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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