la couverture du Culture En Jeu N°60

Le numéro 60 vient de paraître !

Au sommaire :

  • Édito : Descendre dans l'arène (Chantal Tauxe)
  • Dossier : 12 pages sur les Artistes engagés
  • Théâtre, le retour des troupes
  • La guerre des plateformes
  • À Villars-sur-Glâne en attendant Noël
  • Pratique du droit d’auteur
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Levez les yeux : le Jura aussi, écrit

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Et maintenant Marie était là, au beau milieu de l’été, au beau milieu de la rue, nez à nez avec l’annonce de disparition. Sur la devanture d’une pharmacie genevoise s’affichait la photo d’un gars qu’elle n’a eu aucune peine à reconnaître, puisqu’ils avaient suivi ensemble un cours de théâtre trois ans auparavant. Habitée par la mort récente de son frère, Marie en était persuadée : le gars du cours de théâtre sur la photo n’avait pas seulement disparu, il était mort, à coup sûr.


Mais marie a eu envie de lui inventer un autre destin. Peut-être pour oublier que son frère à elle n’avait pas eu cette chance. Après tout, la littérature possède le droit de s’éloigner de la réalité sans se compromettre, Philip Roth, Régis Jauffret, les grands le savent et leurs lecteurs leur en sont tellement reconnaissants. Marie Houriet a alors écrit Coup de sac [1], son deuxième roman auquel j’ai emprunté et paraphrasé les première phrases pour le chapeau de cet article. L’histoire se passe à Genève, où elle a vécu 25 ans. Le roman a été écrit à Porrentruy, la ville de son père, de son mari, devenue la sienne et celle de sa famille. Marie décrit aussi le Caire, alors qu’elle n’y a mis qu’un doigt, celui qui a guidé la souris de son ordinateur. Son premier roman avait paru aux Éditions de l’Harmattan, à Paris. Le deuxième, ce Coup de sac qui n’emprunte au Jura que l’expression de ses lotos, est l’histoire d’un changement de vie un peu farfelu. Il est écrit agréablement, se lit comme un rêve qui ne devient irréel que lorsqu’on se réveille.

L’Harmattan aurait probablement publié ce deuxième roman. Marie Houriet a préféré un ancrage plus local « pour aider à la diffusion ». L’éditeur est la Société Jurassienne d’Émulation, une institution créée il y a plus de 150 ans qui contribue à faire vivre la culture du grand Jura, qu’elle soit du nouveau canton ou de Berne. En plus des Actes annuels, que les bonnes familles jurassiennes collectionnent dans leur bibliothèque, la Société Jurassienne d’Émulation a édité la plupart des ouvrages de références sur le Jura, de l’Anthologie de la littérature jurassienne à la Nouvelle histoire du Jura. Elle est aujourd’hui l’une des dernières maisons du canton du Jura à publier de la fiction. Coup de sac est le premier livre de sa nouvelle collection AEncrages, destinée à de nouveaux auteurs locaux.

Faire vivre une maison d’édition dans une petite région, avec peu de moyens financiers et un bassin étroit de lecteurs est une magnifique entreprise d’idéalistes.

La richesse éditoriale du Jura m’a toujours émerveillée. Faire vivre une maison d’édition dans une petite région, avec peu de moyens financiers et un bassin étroit de lecteurs est une magnifique entreprise d’idéalistes. Durant la guerre, les éditions des Portes de France de Porrentruy ont donné à l’histoire éditoriale jurassienne ses heures de gloire en publiant une centaine de titres en trois ans, dont Ronsard, Pascal, La Rochefoucault préfacés par Jacques Mercanton, ainsi que la toute première biographie du Général de Gaulle. Ce succès fulgurant s’est concrétisé par l’ouverture, certes éphémère, d’une succursale à Paris.

Portées en outre par la force du verbe et de la poésie lors du combat jurassien, de nombreuses petites maisons d’éditions ont été actives dans la région, ne serait-ce que quelques années, comme Les Éditions des Malvoisins (fondées notamment par les poètes Alexandre Voisard, Paul-Albert Cuttat et ressuscitées il y a peu par le troisième des rêveurs, Bernard Bédat), les Éditions de la Prévôté, Intervalles, Canevas, Florilège, les Éditions d’Autre Part et j’en passe.

Que reste-t-il de nos rêves éditoriaux ? Je ne suis pas de celle qui pleure le passé. Le Jura fourmille d’écrivains talentueux. Alexandre Voisard publie aujourd’hui dans le canton de Vaud chez Bernard Campiche et aux Éditions Empreintes ; Rose-Marie Pagnard dans le canton de Genève aux Éditions Zoé… La Neuchâteloise Antoinette Rychner, étroitement liée aux entreprises littéraires jurassiennes, vient de remporter un prix suisse de littérature avec un roman paru chez Buchet Chastel à Paris. Daniel de Roulet, Bernard Comment, de là où ils écrivent, font circuler dans leur plume un peu de l’encre de chez eux. Certes un éditeur local de fiction, qui ferait le travail remarquable que les éditions Alphil de Neuchâtel effectuent pour les essais dans l’Arc Jurassien et bien au-delà en Suisse et en France, serait une formidable chance pour la littérature prolixe d’ici-haut. L’automne dernier, une soirée nous réunissait autour d’Alexandre Voisard, récemment lauréat du Prix Werner Renfer autre éminent auteur jurassien. Dans la discussion, il était de bon ton de constater à quel point la vie d’un auteur est plus facile aujourd’hui qu’hier  grâce à Internet. Jusqu’à ce que le plus jeune des auteurs présents nous fasse remarquer que les réseaux sociaux le mettaient aujourd’hui directement en concurrence avec tous les talents francophones, qu’ils habitent Muriaux, Juan les Pins, Angoulême ou le cinquième arrondissement de Paris. Cet auteur s’appelle Camille Rebetez ; il signe avec le dessinateur Pitch Comment, lui aussi jurassien, Les Indociles [2], une bande dessinée générationnelle dont le dernier tome vient de paraître en France.

« Les In… quoi ? »

Levez les yeux : le Jura aussi, écrit. Et si la fiction jurassienne est si difficile à trouver sur les rayons des librairies situées plus bas que Neuchâtel, il y a toujours Internet.

[1] Marie Houriet, Coup de sac, SJE, collection AEncrages, 2015

[2] Camille Rebetez & Pitch Comment, Les Indociles : Chiara, années deux-mille, vol. 5, Éditions les Enfants Rouges, 2015

© Christine Salvadé. Reproduction des textes autorisée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la citation de la source. Les illustrations sont la propriété de leurs auteurs respectifs.


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